Corpus francicae hisloriae, II
Annales de 801 à 829 et au remaniement de 741 à 801, Pourtant les critiques sont loin d'être d'accord sur la part prise par Einhard à la rédaction des Annales. Tandis que les uns lui attribuent tout ce qu'on est habitué à désigner .par son nom, d'autres bornent son rôle tantôt à celui de remanieur, tantôt à celui d'auteur de telle ou telle partie des Annales de 788 à 829. Aussi, sans nous prononcer encore sur la question de savoir si Einhard a contribué à la composition des Annales, croyonsnous plus sage d'écarter son nom et de ne na^s servir que des termes d'Annales Laurissenses majores (741-829) et de Remaniement (741-801).
M. Kurze distingue avec raison cinq groupes de manuscrits : A, l'édition princeps de Canisius faite sur le manuscrit de Lorsch et s'arrêtant à 788 ; B, les manuscrits 2, 3, 7 et 7^ de Pertz, qui s'étendent jusqu'à 813, aux mots « amissis recesserunt, » et ne contiennent pas la mention des conjurations de Hardrad en 785 et de Peppin en 792; G, les manuscrits 8, 9, 10, 11, 12, qui s'étendent jusqu'à 829 et ne contiennent pas non plus ces deux mentions ; D, les manuscrits 4, 5, 6, qui les contiennent et qui s'étendent aussi jusqu'à 829; E, les manuscrits qui contiennent le texte remanié de 741 à 829. Trois manuscrits incomplets, 13, 14, 15, sont impossibles à classer avec certitude.
Les indications que nous venons de donner sommairement sur les manuscrits des Annales Laurissenses majores rendent vraisemblable la conclusion qu'elles ne forment pas un tout homogène, mais qu'elles ont été rédigées à différentes époques par plusieurs auteurs et que les années 788, 801 et 813 ont une importance particulière dans l'histoire de leur composition.
Les « Annales Laurissenses » de 741 à 788.
La première partie des Annales s'étendrait donc de 741 à 788. Cette division n'est pas seulement marquée par le manuscrit de Lorsch qui s'arrêtait en 788 et donnait ensuite le texte des Annales Laureshamenses pour les années 789-793 ; mais surtout par le contenu même des Annales. Le style est d'une constante et grossière incorrection, tandis que, dès 789 et surtout 796, il devient beaucoup plus correct. C'est le style de cette première partie qui a mérité aux Annales le jugement sévère de Réginon « plebeio et rusticano sermone composita. » En outre,
le récit jusqu'en 788 frappe par l'uniformité de son allure, surtout depuis les années 758-700. Chaque paragraphe commence par les mots : « Tune domnus rex Carolus, » et continue : « Tune... et tune... tune domnus rex. » C'est une histoire racontée par un enfant qui relie toutes ses phrases par de monotones « et alors, et alors. » Ces façons enfantines d'écrire cessent subitement en 789. Enfin on est frappé de voir avec quelle abondance de détails sont racontés les événements des années 787 et 788 et en particulier tout ce qui se rapporte h la révolte et à la déposition de Tassilon. On a là évidemment le récit d'un témoin oculaire qui raconte les événements au moment même où ils viennent de se passer. A côté de cette abondance de détails, on est étonné de la sécheresse de la rédaction des années suivantes. Si l'on remarque de plus que, dès le début des Annales, une attention particulière est accordée à ce qui concerne Tassilon, qu'on y raconte la concession, à lui faite par Pépin, du duché de Bavière en 748, sa prestation solennelle du serment de vasselage en 757, sa première révolte en 763 et 764, ses serments et son entrevue avec Charles en 781, faits qui ne se trouvent pas ailleurs, on arrive à la conviction que la chute de Tassilon et la suppression du duché de Bavière ont été l'occasion de la composition des Annales Laurissenses, et que nous possédons dans cette première partie, non des Annales strictement contemporaines, mais une œuvre rédigée à la fin de 788 ou en 789 d'après des notes, des souvenirs et d'autres Annales. M. L. von Giesebrecht a fait remarquer^ que plusieurs expressions de l'annaliste confirment cette opinion. A l'année 777, il nous dit que Charleraagne tient à Paderborn une assemblée prima vice, allusion évidente au second plaid de Paderborn en 785; à l'année 781, après avoir raconté la réconciliation solennelle de Tassilon avec Charlemagne, il ajoute : « Non diu promissiones, quas fecerat, conservavit, » ce qui n'a pu être écrit qu'après la révolte de 787 ; enfin, il parle de la soumission de la Saxe en 785 comme définitive, ce qui prouve qu'il écrivait avant la révolte de 792. La composition de ces Annales peut donc être placée entre 788 et 792.
1. Wendische Geschichten, t. III. — M. Perlz a supposé que les annales étaient coiitemiiorainos depuis 7()8 ; mais le priucipal argument (lu'il en donne est la (jualilication de 7iooissimus murlyr appliquée en 774 ;\ Saint honif'ace. Cette épitiit'te, ([ui, d'ailleurs, serait déj;\ bizarre en 77'i, peut être empruntée à une source antérieure, ou, ce qui est encore plus probable, est une mauvaise leçon pour sanctissimus-
Bien que cette première partie des Annales ait été écrite par un seul auteur après 788, elle ne constitue cependant pas un ensemble tout à fait homogène. L'étendue, la forme et le ton du récit varient et ces différences tiennent à la fois aux sources dont s'est servi l'auteur et au but qu'il s'est proposé.
L'intention manifeste de l'annaliste est de raconter les faits et gestes du roi Charles. C'est de lui seul qu'il s'occupe. Chaque paragraphe s'ouvre par les mots : « Tuncdomnus Carolus rex, » et se termine par l'indication des lieux où le roi a célébré la fête de Noël et celle de Pâques. Les expressions d'admiration et de respect abondent sous sa plume, et, non content de répéter sans cesse pour tous les membres de la famille royale les termes de « domnus et domna, » il qualifie constamment Charles de titres plus emphatiques, magnus, gloriosus, eœcellentissimus , piissimus. L'histoire de Peppin n'est pour lui qu'une introduction à l'histoire de Charlemagne; et ce n'est qu'à partir de 768 que son récit prend un peu d'ampleur. Je n'attribue pas la pauvreté des renseignements qu'il nous donne sur le règne de Peppin à la seule insuffisance de ses sources. Il semble avoir connu les Annales de Saint-Amand et les Annales Pétaviennes, et il me paraît difficile d'admettre qu'un auteur écrivant en 789, et, comme nous le verrons, sinon à la cour, du moins très près de la cour, n'ait pas connu le dernier continuateur de Frédégaire. On peut même affirmer, d'après des traits assez nombreux de ressemblance, qu'il l'a eu sous les yeux*. Son intention semble avoir été de ne raconter du règne de Peppin que ce qui était strictement nécessaire pour l'intelligence du règne de Charlemagne : les origines des affaires de Saxe, d'Aquitaine, d'Italie et de Bavière, et de compléter le récit du continuateur de Frédégaire, qui s'occupe exclusivement des guerres d'Aquitaine et d'Italie, c'est-à-dire probablement de celles auxquelles le comte Nibelung avait pris part. C'est surtout sur les affaires de Saxe et de Bavière que l'annaliste supplée au silence du continuateur^.
1. Contin., c. 122 : « Aistulphus, dum venationem in quadam silva exerceret, divino judicio, de equo quo sedebat super quamdam arborem projectus, vitam et regnum crudeliter digna morte amisit. » — Ann. Laur., c. 756 : « Quadam die venationem fecit et percussus Dei judicio, vitam finivit. » M. Kurze {Neues Archiv, XX, p. 36-38) a relevé une série de passages et de particularités de style qui mettent hors de doute cette parenté des deux sources. D'ailleurs, soit que les Annales aient été écrites à la cour, soit qu'elles l'aient été à Lorsch, l'auteur devait avoir sous la main le texte du Continuateur, document quasi officiel et dont les Annales Laurissenses minores se sont servies.
2. Sa chronologie est inexacte, car il place en 750 au lieu de 751 l'avènement
A partir de 757, il a réussi à connaître les lieux où Peppin a célébré les fêtes de Noël et de Pâques' ; il les inscrit sans interruption depuis 759, et, h partir de 758, il indique le changement des années par les mots : « Et inmutavit se numerus annorum in 759, 700, etc. » L'annaliste a eu certainement ici pour le guider des sources annalistiques plus anciennes et ce n'est guère que de la chapelle royale elle-même que ces notes pouvaient émaner*. On retrouve chez lui des indications empruntées aux Annales Petaviani et Sancti Amancli ou à leurs sources^. Mais, tout ce qu'il rapporte sur Peppin n'est qu'une préparation à ce qu'il racontera sur Charlemagne, car Peppin n'est pour lui que Pippiniis rex^ ; jamais, même en racontant sa mort, il n'ajoute à son nom une épithète élogieuse, et ce n'est qu'en 767-768 qu'il l'appelle Domnus rex. Dès que Charles apparaît, en 768, il est gloriosus domnus Carolus rex.
Dès 769, l'annaliste fait un récit aussi complet que possible en ayant soin toutefois de taire tout ce qui peut diminuer la gloire de son roi, ainsi la destruction de l'arrière-garde des Francs, dans le défilé de Roncevaux, ou les revers subis en Saxe. De même que précédemment il a raconté les origines des affaires d'Aquitaine, d'Italie, de Bavière et de Saxe, il nous raconte
de Peppin et il laisse en blanc les deux années 751 et 752. On pourrait penser que les Annales, dont nous avons conservé des fragments dans les Annales Werthinenses, ont été la source contemporaine qui a servi aux Laurissenses. Toutefois, l'erreur de date commise par les Laurissenses pour l'avènement de Peppin se retrouvant aussi dans les Meltenses, qui suivent de très près les Werthinenses, donne lieu de penser que les Werthinenses ou bien ne remontaient pas jusqu'à 750, ou bien étaient, comme les Laurissenses, une compilation faite après coup d'après des sources annalistiques antérieures. M. Kurze les rapporte à une compilation de 805. Elles paraissent, dans ce cas, reproduire plus com- ])lètement et fidèlement que les Laurissenses leur source commune.
1. Sauf pour 758. Nous trouvons ces mêmes indications des lieux où l^e|)pin célébra Noël et Pâques données dans les mêmes termes par les Annales Werthinenses de 759 à 761. Le fait (jue les Annales Meltenses, qui suivent ici les Annales Werthinenses, n'ont aucune mention de la célébration des fêtes antérieures à 759 semble bien indiquer ([ue ces mentions appartiennent en propre aux Annales Laurissenses et que c'est à elles ou à leur source commune que les Annales Werthinenses les ont empruntées, de môme que les autres fragments qui ont la même origine.
2. Les Annales Alcuini [Monum. Germaniae, IV, 2) nous donnent des listes de ce genre |)our les années 782 et suivantes.