Alpes transgressas in Galliain reversus est
Toutefois il est possible, je crois, de marquer quelques différences assez notables dans la rédaction des Annales pour qu'on soit obligé d'admettre que divers scribes y ont travaillé.
Les années depuis 801 (aux mots : ipsa aestate capta est Barcinona), jusqu'à la fin de l'année 808, forment tout d'abord un groupe nettement marqué i. C'est à la fin de l'année 808 que paraît, pour la dernière fois, la formule : et inmutavit est (ou se) numerus annorum in. C'est aussi à la fin de l'année 808 que l'annaliste cesse d'indiquer à la fin de chaque année, par des formules uniformes, le retour de l'empereur dans sa résidence d'hiver et le lieu où il a célébré Noël, et souvent aussi la Pâque de l'année suivante. Les indications de dates sont parfois un peu vagues : « Eodem anno, eodem tempore, in illo anno, non multo post. » Quand on observe la brièveté relative des années 802 à 805 et leur chronologie un peu incertaine, bien qu'elles soient composées de notes sèches et précises, on est disposé à penser qu'après le retour d'Italie, en 801, il y eut une interruption dans la rédaction des Annales et qu'on ne la reprit qu'en 806, en se contentant de réunir quelques notes pour les années écoulées^. Cela expliquerait aussi comment la grande assemblée de 802, si importante au point de vue législatif et qui a si fortement frappé l'auteur des Annales Laureshamenses , n'a pas été mentionnée par les Annales Laurissenses. En 806, le récit devient plus ample et les phrases sont assez bien liées entre elles.
De l'année 809 à l'année 813, nous sommes en présence d'un nouveau rédacteur. L'indication des stations d'hiver de l'empereur et de la célébration des fêtes de Noël et de Pâques n'est plus donnée régulièrement à la fin de chaque année et les changements de dates ne sont plus annoncés. Le récit, écrit dans un style d'une bonne latinité^, nous offre des phrases bien cons-
1. On a soutenu, M. Kurze en particulier, que les années 801 et suivantes sont du même auteur que les années 797 à 801. Je crois que la sécheresse excessive des années 802 à 805, comparée aux années 799 et 800, rend la supposition difficile à admettre. Pourtant, je crois qu'un changement de main en 808 est plus évident qu'en 801.
2. Ces notes seraient-elles dues à l'abbé Fardulf de Saint-Denis, qui, d'après M. Kurze, serait l'auteur de la Chronique de 805 (cf. supra, p. 127)? Dans ce cas, ce serait la Chronique de 805 qui serait source des Laurissenses pour les années 802 à 805. Il est aussi très possible que les années 801 à 805 soient d'une main et les années 806 à 808 d'une autre.
3. M. Manitius a prétendu appuyer l'attribution à Einhard d'une partie des Annales Laurissenses sur des ressemblances de style. Il a relevé des locutions qui se retrouvent, en effet, dans les Annales et chez Einhard. Mais rien n'est
truites et liées entre elles par des conjonctions employées avec justesse^.
Y a-t-il eu un arrêt dans la composition des Annales en 813 et un nouveau rédacteur intervient-il à cette date? Divers indices permettent de le supposer. M. Kurze pense même que la rédaction des Annales, interrompue pendant l'année 814, au moment de la mort de Charlemagne, n'a été reprise qu'en 815. Sans oser aller jusque-là, nous ferons remarquer que plusieurs manuscrits des Annales, disons mieux, toute une famille de manuscrits des Annales (celle que M. Kurze désigne par la lettre B) s'arrête à 813 aux mots : multis suorum amis sis , recesserunt. M. Kurze a fait remarquer avec raison que les faits se rapportant aussi à l'année 813 et mentionnés après ces mots n'ont pu être ajoutés au plus tôt qu'en 814, quand arrivèrent à Aix-la- Chapelle les envoyés de l'empereur Léon.
Plusieurs détails peuvent nous faire considérer les années 814 à 8182 comme formant un groupe spécial : un emploi beaucoup plus sobre des ablatifs absolus; une attention plus grande apportée aux grandes assemblées qui sont toujours désignées par les mots : conventus generalis, 818; conventus geneyYxlis populi sui, 814, 815, 817, alors que de 801 à 808 il n'est pas fait mention d'une seule assemblée générale, et que, de 809 à 813, plusieurs sont indiquées, mais avec des termes variés {concilium 809, placitum générale 811 3, conventus generalis 812, conventus generalis 813); l'emploi dumotno^^W pour désigner les Francs (817 : Cum nostri fortiter restitissent ; 818 : Ad nostros fines) ; enfin et surtout l'emploi singulier de l'expression circiter, circa, accompagnant des dates précises'*, qui ne se remarque à aucune des années précédentes.
plus fro(iuent chez des hommes qui l'crivent une langue morte et qui ont été à la même école que l'emploi de locutions identiques. Qu'on veuille bien rapprocher l'ensemble du style des années 809 à 813 du style d'Einhard, on verra éclater des différences notables, par exemple le rare emploi de l'ablatif absolu chez Einhard, son emploi presque surabondant et fatigant dans les Annales, etc. L'annaliste me i)araît aussi meilleur écrivain qu'Einhard.
1. 809 : « Autem, at, postquam, quoque, interca, etiara, vero, bis ita gestis, etiam, autem, cumque, sed, autem, » et ainsi de suite.
2. M. Simson {Ludwig d. F., I, 348, n.) a supposé un changement d'auteur en 817, parce que la mention de la venue à Compiégne des envoyés d'Abder Rhaman, donnée à la tin de 81G, est répétée au début de 817. Cet indice me paraît insullisant.
3. M. Kurze {Neues Archiv, XXI, 53) dit A tort «lue le mot placitum ne se trouve pas de 795 ;\ 820.
4. 811 : « Anno aetalis circiter sepluagesimo primo; » 818 : « Circa médium
De l'année 819 à l'année 829, l'allure du récit devient beaucoup plus personnelle. L'auteur semble mêlé beaucoup plus intimement encore à la politique impériale, sur laquelle il donne des détails circonstanciés, aux assemblées, qu'il mentionne et raconte toutes en distinguant les simples conventus et les conventus générales^. Il donne des indications sur les institutions des peuples qui sont en relation avec Louis le Pieux. Il note avec exactitude toutes les chasses impériales^, et les autumnales venationes ont pour lui beaucoup d'importance. Il termine le récit de chaque année par la mention des phénomènes physiques les plus remarquables de l'année, même quand ces phénomènes se sont produits au milieu de l'année, non en hiver (823, 824, 828). Il accorde à ces phénomènes et, en particulier, aux intempéries, aux mauvaises récoltes, aux semailles difficiles, aux gelées extraordinaires, à la mauvaise qualité des vendanges, aux inondations, aux épidémies sur les bestiaux une attention particulière 3 et les raconte en termes emphatiques^. Il
fere Madium mensem ; » 816 : « Circiter 8 kal. junii ; » 817 : « Circiter 8 kal. februarii. » Il faut remarquer qu'on retrouve en 824, 825, 826, l'emploi de « circiter, circa, » avec des indications de dates et de temps d'un caractère, il est vrai, moins précis. On verra, du reste, un autre exemple d'un rapport de style analogue entre ces deux dernières parties des Annales.
1. Mais jamais il n'emploie, comme le précédent annaliste, l'expression conventus populi sut. L'attention qu'il porte à la composition des assemblées est telle qu'en 823 il dit : « Conventus in quo, non %iniversi Francie primores, sed de Orientali Francia atque Saxonia, Baioaria, Alamannia atque Alamanniae contermina Burgundia et regionibus Rheno adjacentibus adesse jussi sunt. » Voy. aussi, à l'année 827, la mention de deux assemblées, l'une où l'on devait poursuivre les négociations avec Horic, l'autre pour la réception des dons annuels.
2. Déjà, en 817, nous trouvons ces mentions de chasses ; à partir de 819, elles ne cessent plus; 819 : « Venatorio exercitio more solemni exacto ; » 820 : « Autumnalem venationem ex more completam ; » 821 : chasse dans les Vosges; 822 : chasse dans les Ardennes ; 823 : id.; 824 : pas de chasse d'automne à cause de l'expédition de Bretagne ; 825 : chasse de printemps à Noyon, d'automne dans les Vosges ; 826 : chasse à Salz ; 827, 828 : rien ; 829 : chasse à Francfort.
3. Nous ne nous étonnerons pas de ces préoccupations de propriétaire quand nous verrons que nous avons ici affaire non à un évêque, mais à un abbé qui devait être très aflecté des mauvaises nouvelles qu'il recevait des récoltes de son monastère. En 829, il nous raconte que les légumes ont pourri sur place, que le vin a été rare et mauvais, que les semailles d'automne n'ont pu être faites, qu'il y a eu peste bovine.
4. 819 : « Pestiientia tam immane longe latecpie grassata est; » 820 : « Pestilentia quae... imraaniter usquequacjue grassata est; » 824 : « Immanitas frigoris. » — En 819, l'annaliste avait déjà dit de Lupus : « Immane accusabatur. » Il semble avoir emprunté cette expression à l'annaliste de l'année 810 : « lUius
semble que l'auteur eût plus que ses prédécesseurs un certain souci de la composition. Ses phrases ont aussi une ampleur quelque peu solennelle et sont surchargées d'incidentes. 11 y laisse percer ses sentiments sur les événements qu'il raconte, y mêle des approbations ou des blâmes discrets, accorde à Louis des éloges {misoicordia singularis, summa devotio) qui contrastent avec l'objectivité presque absolue des auteurs des années antérieures; il donne même une certaine couleur poétique à son style : « Sacro paschali festo solemniter Aquisgrani celebrato, arridente etiam verna temperie » (825).
Qui peut donc être ce nouvel annaliste qui prend en main la rédaction des Annales après la mort d'Hildebald et qui leur donne tout à coup une saveur inattendue?
Deux i)assages ont frappé tous les critiques qui se sont occupés de cette question et nous donnent la clef du problème. Ce sont ceux qui nous parlent de deux fameuses translations de reliques : celle des reliques de Saint Sébastien à Saint-Médard de Soissons, par Hilduin, abbé de Saint-Denis, et celle des rehques des Saints Marcellin et Pierre à Mïilinheim, ou Seligenstadt, par Einhard. Je transcris ici ces deux passages :
A*» 82G. ... Dum haec aguntur, Hildoinus, ahbas monasterii S. Dionysii martiens, Romammittens, adnuente precibus eius Eugenio sanctae sedis apostolicae tune praesule, ossa beatissimi martiris Christi Sebastiani accepit, et ea apud Suessonam eivitatem in basilica S. Medardi colloeavit, ubi dum adhue inhumata in loeulo, in quo adlata fuerant, iuœta tumulum S. Medardi iacerent, tanta signorum ac prodigiorum inidtitudo clariiit, tanta virtutum vis in omni ge7ieve sa^iitatum per divinam gratiam in nomine eiusdem beatissimi martiris enituit, ut a nullo mortalium eorumdem miraculorum aut numeyms comprehendi , aut varietas verbis valeat enuntiari; quorum quaedam tanti stuporis esse narrantur, ut humanae i^ibecilitatis fîdem excédèrent, nisi certimi esset, dominum nostrum lesum Christum pro quo idem beatissimus martir passus esse dinoscitur, omnia quae vult facere posse per divinam
generis animalium mortalitas immanissime grassata est. » En 811, on trouve aussi : « Imnianitate frigoriis. » M. Sinison [Karl (1er Grosse , \\ , \JWy) a relevé, ainsi que M. Kurze {Nenes Archiv, XXI, 59), plusieurs particularités de style propres à l'annaliste de 819 à 82D. 11 ne serait pas impossible (|ne llilduiii ail fait partie de la chapelle du i»alais de 808 à 813 et ait alors travaillé à la rédaction des Annales,
omnipotentiam, in qua illi omnis creatwa in coelo et in terra subiecta est.
A" 827. ... Corpora beatissimorwn martirum Marcellini et Pétri de Roma sublata, et octobrio mense in Franciam translata, et ibi multis signis atque virtutibus clariflcata sunt.
Pertz, dans la préface de son édition, a cité ces passages comme une preuve qu'Einhard est bien l'auteur des Annales. Voici son raisonnement : « Einhard a nommé Hilduin et a tu son propre nom. Cela est tout naturel, vu sa modestie bien connue. Tout le monde savait d'ailleurs qu'il était l'heureux possesseur de ces reliques. Il a consacré vingt lignes à Saint Sébastien et trois seulement aux Saints Marcellin et Pierre, parce qu'à ce moment même il écrivait un ouvrage entier sur la Translation de leurs reliques. Il ne voulait pas se répéter. D'ailleurs, ces trois lignes s'accordent parfaitement avec la Translatio SS. Marcellini et Pétri. »
Il est difficile de souscrire à ces appréciations si on n'est pas d'avance convaincu, et par d'autres raisons, qu'Einhard a composé les Annales. Il me semble, au contraire, presque impossible d'admettre qu'il ait pu écrire les deux passages que je viens de citer. Il était modeste assurément ; mais, s'il était modeste pour lui-même, il ne se serait pas cru permis de l'être pour les Saints honorés à Seligenstadt. Son livre sur leur Translation nous prouve à quel point il tenait à mettre en lumière leur puissance, et révèle l'irritation qu'il éprouvait contre ceux qui osaient la mettre en doute. Incredulis ac sanctorum gloriae derogantibus... ne omnino légère velint , suadendum censeo; ne forte vilitate nostri sermonis offensi, blasphemiam et invidentiayn devitare non valeant ; ac sic Deu7n et proximum^ quos amare iubentur, se odisse déclarent^. Il ne fait pas allusion ici à des impies qui auraient nié la possibilité des miracles en général; il n'y en avait guère à cette époque; mais à des envieux qui niaient les mérites des reliques de Seligenstadt au profit de reliques rivales.
Est-il vraisemblable alors qu'un homme, si pénétré des vertus exceptionnelles et innombrables de ses Saints et si jaloux de leur gloire, en ait parlé avec une réserve touchant à la froideur et ait, au contraire, entonné, en faveur de Saint Sébastien et de ses miracles, une hymne enthousiaste et triomphante ?