Einiiardus, Vita Caroli, c
ils devaient être dans des conditions excellentes pour écrire l'histoire de leur temps. On ne s'étonnera donc pas que le règne de Charlemagne ait été marqué par une renaissance de l'historiographie; s'il n'a pas produit plus d'historiens remarquables, c'est que les esprits des hommes de ce temps n'étaient pas suffisamment préparés à profiter de ces circonstances exceptionnelles.
Si la prodigieuse fortune des Carolingiens au viii^ siècle était propre à favoriser l'éclosion d'une littérature historique, le brusque effondrement de cet Empire n'était pas moins fait pour frapper les imaginations. Il les amena même, par le spectacle des tragiques vicissitudes des choses humaines, à réfléchir sur le cours des révolutions politiques et à en examiner les causes. Nous trouvons dans Nithard et dans Réginon des pensées et des mots qui nous étonnent par leur force et leur profondeur. Mais en même temps la dissolution de l'Empire amène une prompte décadence. L'anarchie, commencée sous Louis le Pieux, accrue sous Charles le Chauve, devint complète après ce dernier. Dès Louis le Bègue, l'activité législative des grandes assemblées cesse, et bientôt elles ne sont plus qu'un vain simulacre des assemblées d'autrefois ; les guerres civiles continuelles, les invasions des Normands, des Hongrois, des Sarrazins interrompent le commerce et les relations pacifiques ; l'horizon des lettrés se rétrécit à mesure que s'affailolit la culture intellectuelle, et les historiens du x*^ siècle, malgré leurs mérites, se placent à un point de vue bien plus étroit que les historiens du ix*'.
Les grands événements peuvent à eux seuls provoquer la composition d'œuvres historiques, même quand les acteurs de ces événements ne sont pas des héros dignes d'exciter l'enthousiasme. On le vit lors de la guerre entre les fils de Louis le Pieux. Mais si les grandes choses suffisent à inspirer les historiens, l'influence des grands hommes est encore plus efficace; non seulement ils provoquent un enthousiasme et des dévouements qui leur suscitent des biographes, mais ils ont eux-mêmes une conscience assez claire de leur valeur pour diriger la plume des écrivains et faire naître une historiographie officielle. Sans parler de deux ancêtres de la famille carolingienne, Peppin l'Ancien et Arnulf, qui paraissent avoir été tous deux des hommes remarquables, les cinq premiers membres de la famille qui ont exercé le pouvoir suprême ont dû, par leur caractère et leur destinée, exercer une puissante action sur l'imagination des contemporains. — Dans les chansons de geste nous retrouvons le souvenir de Charles
Martel constamment mêlé à celui de Charlemagne et il n'est pas toujours aisé tle reconnaître lequel des deux est le roi Charles des poèmes'. — Dans les récits du moine de Saiut-Gall nous trouvons une légende de Peppin le Bref qui précède la légende de Charlemagne. Charles Martel et Peppin n'ont pas eu de biographes, il est vrai, car c'est au réveil des lettres latines et peutêtre aussi à la restauration de l'Empire que nous devons de trouver, au ix*^ siècle, des imitateurs de Suétone, mais ils ont des historiographes: les continuateurs de Frédégaire. Louis le Pieux n'est ni comme législateur, ni comme guerrier, ni comme politique l'égal de son père et de son aïeul, mais il hérite de leur gloire, et, d'ailleurs, par son œuvre de réformateur religieux, par sa piété, par sa mansuétude, par la pureté de ses mœurs, par ses malheurs, sa figure prend quelque chose d'imposant et de touchant qui commande l'admiration et la sympathie. Lui aussi a été considéré comme un grand homme par ses contemporains, et ses biographes parlent de lui comme d'un héros et d'un saint.
Mais, si grands que soient Charles Martel, Louis le Pieux et les Peppins, Charlemagne les dépassa tous. Sa grande image, également populaire en Italie, en France et en Allemagne, domine à la fois la poésie et l'historiographie; on l'aperçoit à toutes les avenues de l'histoire. Sa personne et sa cour ont joué un rôle essentiel dans la renaissance littéraire du viii^ siècle. Non seulement il a inspiré les écrivains par la majesté de son œuvre et de son caractère, mais il les a réunis, dirigés, encouragés. Sans lui ils n'auraient pas été ce qu'ils furent ni n'auraient accompli ce qu'ils ont fait.
Charlemagne avait été élevé à une époque où, malgré l'influence de saint Boniface, les lettres latines étaient encore mal cultivées dans l'Empire franc, et son éducation avait dû être avant tout militaire. Toutefois Peppin l'avait fait instruire avec soin et nous n'avons aucune raison de rejeter le témoignage de Paschase Ratbert, qui nous montre Adalhard'% neveu de Peppin, élevé à la cour « inter palatii tirocinia » et instruit par les mêmes maîtres que Cliarlemagne « omni mundi prudentia. » Parmi ses compagnons d'étude et de vie se trouva aussi Benoît d'Aniane, qui, nous raconte Smaragd son biographe, avait été envoyé à la
1. Voy. Garin lo Lolu'rain. — Dans une (■liioni(|u»' cspaj^nolc du xii" siècle, Charh's Marlel a jioiir lils Cliarlcmaj^ue et celui-ci Charles le Chauve.