‹ Études critiques sur les sources de l'histoire CarolingienneChapitre 51 sur 56 · Kleine historische Schriften · texte numérisé non relu

Kleine historische Schriften

savait rien de la naissance ni de l'enfance de Charlemagne? Si les merveilleuses Annales de la cour, que réclame M. de Sybel et qu'imagine M. Bernays, avaient existé, il est vraisemblable qu'Einhard y aurait trouvé ce qu'il déclare ignorer. — M. de Sybel me paraît aussi oublier qu'en tout cas la première partie des Annales Laurissenses majores, écrite en 788, l'a été sur des documents incomplets, par un homme à demi instruit, et que ce n'est que plus tard, vers 796 ou 801, que les Annales sont rédigées d'une manière régulière et avec toute l'ampleur désirable.

En second lieu, toute cette discussion me paraît reposer sur un malentendu qui provient du sens que l'on donne au mot officiel. M. de Sybel raisonne comme si ses contradicteurs voyaient dans les auteurs des Annales Laurissenses 7)ia}ores des historiographes attitrés chargés de raconter pour la postérité la plus reculée les hauts faits du roi, comme Racine pouvait écrire la campagne de Hollande. Il est évident qu'il n'existait rien de semblable à l'époque carolingienne et que, lorsqu'on parle des Annales Laurissenses comme d'Annales officielles, cela signifie simplement qu'on jugea utile à la cour même, comme on avait pu le faire dans certains monastères, de prendre note au fur et à mesure des principaux événements pour que le souvenir ne s'en perdit pas. Il est tout naturel que cette pensée soit venue aux chefs de la chapelle royale, qui assistaient à toutes les cérémonies, à toutes les assemblées, qui avaient la garde des archives et étaient parmi les plus écoutés des conseillers du souverain. Ils avaient dans les clercs de la chapelle des collaborateurs tout trouvés. Ce qu'ils rédigeaient était non une histoire ou une monographie, mais un mémento qui pouvait servir aux historiens, qui a servi à Einhard et au biographe de Louis le Pieux. A aucune époque, d'ailleurs, même moderne, on ne trouve, pas même dans les journaux officiels, d'œuvres historiographiques répondant à l'idéal que nous oppose M. de Sybel. Beaucoup des objections qu'il fait à l'occasion des Annales Laurissenses majores pourraient être faites à propos des Chroniques de Saint-Denis, dont le caractère officiel n'est cependant pas douteux. Nous avons aussi fait observer que presque toutes les oeuvres historiques, aux époques mérovingienne et carolingienne, sont écrites soit par des personnages qui ont joué un rôle politique, soit pour leur complaire ; ce ne sont jamais des compositions littéraires ou des œuvres de science, ce sont toujours des œuvres de circonstance, des écrits politiques. Celles de ces œuvres historiques qui sont composées sous l'influence des

rois ou de la famille royale méritent spécialement d'être considérées comme des œuvres officielles. Cela n'empêchait pas leurs auteurs d'y laisser mainte erreur; ils n'étaient pas surveillés, corrigés; ils étaient laissés à eux-mêmes, et leurs patrons, fort ignorants souvent eux-mêmes, ne devaient pas être très difficiles ni sur le fond ni sur la forme.

C'est ainsi que les Gesta regum Francorum, qui ont été écrits au commencement du viii° siècle à Saint-Germain-des-Prés ou à Saint-Denis par un moine dévoué aux Mérovingiens, peuvent être considérés comme une histoire quasi officielle des Mérovingiens, et c'est peut-être ces Gesta que Flodoard désigne sous le titre A' Annales regum^.

Les continuateurs de Frédégaire sont aussi, à leur manière, des historiographes officiels. De même, les auteurs des Annales de Saint-Bertin sont les historiographes du royaume des Francs occidentaux et les auteurs des Annales de Fulda ceux du royaume des Francs orientaux. De même, Flodoard, dans un certain sens, sera l'historiographe des archevêques de Reims. A plus forte raison les Annales Laurissenses peuvent être considérées comme une œuvre officielle commencée sous l'influence d'Angilramn, continuée sous l'inspiration d'Angilbert et de Hildebald, puis sous celle de Hilduin'.

Il ne faut pas donner un sens trop étroit à la phrase de Smaragd ; lorsqu'il nous dit : « Aucun savant ne doute, je pense, que les rois ont eu fort anciennement et ont encore la coutume de faire rédiger des Annales, » il pense pour le présent aux Annales

1. « Hic Karolus ex antillae stupro natus, ut in annalibus regum de eo legilur » [Hist. ecd. Rem., Il, 12). — M. Bernays n'a pas vu que le texte auquel il est fait allusion est probablement celui des Gesta, dont le texte peut tUre interprété comme si Charles Martel n'était pas né d'un légitime mariage ; il croit que Flodoard a pris cette indication dans les fameuses Annales de la cour, ce ([ui est absurde, car ces annales, si elles avaient existé, auraient été écrites dans un esprit carolingien et auraient parlé d'Alpaïde comme le fait le continuateur de Frédégaire, qui loue son élégance et sa noblesse et dit que Peppin l'avait é()ousée. Peut-être, d'ailleurs, Flodoard a-t-il i)ris ce renseignement dans une Vie de Saint Rigobert, mais la première hypothèse est plus vraisemblable.

2. Les relations d'Angilramn avec Lorsch permettent à ceux (jui tiendraient à conserver siux Amiales Laurissenses une origine monastique de i»enserque leur nom traditionnel répond à un fait réel. Mais M. Kurze me paraît avoir ilonné de bonnes raisons pour en douter et, à partir de 796, on ne i)out pas chercher hors de la cour le lieu où la suite des Annales fut rédigée. Penser (|u'elle le fut à Inden, par exemple, aux portes d'Aix, c'est céder au préjugé de croire (jne les Annales sont des o'uvres essentiellement et uniquement monasti(iues, parce que c'est dans les monastères (luelles ont jiris naissance.

de Lorsch, pour le passé probablement aux Gesta, aux continuateurs de Frédégaire, peut-être aux Annales Petaviani ou à d'autres encore qui pouvaient être conservées dans la bibliothèque du palais; mais la forme même de sa phrase, « nemo, ut reor, ambigit doctus, » exclut l'idée qu'il y eût une série unique d'Annales, universellement reconnues, et faisant autorité comme document officiel.

Hincmar fait aussi allusion à un passage des Annales de Lorsch de l'année 768 en les qualifiant à' Annales regwnK Ce fait nous frappe d'autant plus que Hincmar fut le dernier continuateur des Annales de Saint-Bertin, qui étaient elles-mêmes la continuation des Annales de Lorsch. Nous croyons donc pouvoir affirmer que, pour lui comme pour Smaragd, les Annales Laurissenses 'inajores étaient par excellence les Annales royales et que nous ne nous trompons pas en leur conservant ce titre.

Einhard a-t-il travaillé aux « Annales Laurissenses? »

Nous avons vu combien il est difficile de déterminer par qui les Annales Laurissenses ont été écrites. Les critiques résistent difficilement au désir de pénétrer le secret des œuvres anonymes, surtout quand il s'agit d'oeuvres importantes, et ils s'attachent aux plus légers indices qui peuvent servir à justifier des hypothèses plus ou moins hasardées. Nous avons nous-même cédé à cette tentation, tout en sachant que les recherches de ce genre sont souvent plus utiles par elles-mêmes, en vous forçant à une

1. De Villa Noviliaco (Migne, CXXV, 1121). — Ce passage a fait singulièrement errer M. Bernays. Oubliant avec quelle liberté les auteurs du moyen âge reproduisent souvent les textes, même ceux de la Bible, il s'est appuyé sur les divergences du texte d'Hincmar et de celui des Annales pour soutenir que l'archevêque de Reims a eu sous les yeux, non les Annales Laurissenses, mais les Annales primitives de la cour, et il prétend retrouver aussi le texte primitif dans le passage correspondant des Annales de Metz. Il ne s'est pas aperçu, d'abord que Hincmar ne prétend pas citer un texte, mais indiquer sa source, et qu'en effet les dates et les faits qu'il rapporte se trouvent exactement dans les Annales de Lorsch, et ensuite que le texte des Annales de Metz n'est pas autre chose que celui du continuateur de Frédégaire associé à celui des Annales de Lorsch, à ce point que le compilateur des Annales de Metz, mêlant des dates contradictoires, fait mourir Peppin le 8 des calendes d'octobre, couime les Annales de Lorsch, et couronner ses lils le 14 des calendes,

étude minutieuse du texte, que par les résultats auxquels elles conduisent.

Quelques critiques ne se sont pas contentés de proposer des liypothèses sur les auteurs des Annales Laurissenses ; ils ont prétendu connaître avec certitude celui qui a composé la plus grande partie des Annales et leur remaniement. Cet auteur ne serait rien moins qu'Einhard, l'ami, le conseiller et le biographe de Cliarlemagne. Leur opinion a été si généralement adoptée que l'on désigne dans l'usage courant sous le nom à' Annales Finhardi le Remaniement ainsi que les Annales depuis 801, tels qu'ils se trouvent réunis dans les manuscrits suivis par le comte Nuénar, par Frelier et par Ducliesne. On les fait figurer sous cette forme dans les éditions des œuvres complètes d'Einliard, et les auteurs qui parlent d'Einliard, depuis les Bénédictins de l'Histoire littéraire jusqu'à M. Ebert, le considèrent comme le princi-

c'est-à-dire six jours avant, parce qu'il Frédégaire, qui ne donne pas celle de la

IIlNCMAR.

« Dcfuncio Piiii)ino rege 8 kal. octob. in monasferio Sancti Dionysii, lilii ejus Carolouiannus et Carolus, secundum dispositionem patris sui, et consilium regni primoruni , diviserunt inter se regnum paternum et elevati sunt in reges VII Idus octobris, Carolomannus in Suessionis, et Carolus in Noviomo, — ut in Annali regum scriptum haberaus. »

Continuateur de Frédégaire.

« Rex Pippinus post paucos dies..., ultimum dieni et vitam simul caruit.

Sepelieruntqtte eum pracdicti reges Carolus et Carloinannus filii ipsius régis in Monastorio Sancti Dionysii martyris, ut ipse voluit, cum magna honore, regnavitque annis XXV. His iransaclis, praedidi reges Carolus et Carlomannus , unusquisque cum lendibus suis ad |)roi)riaui sedem regni eoriim venientes, inslituto placito, initoquc consilio cum proceribus eorum, mense septembrio die dominico 14 kal.

octob. Carolus ad Xoviomutn urbem et Carolomannus ad Saxonis civitatem, i>ariter uuo die a proceribus eorum et consécration sacerdotem sublimati sunt in regno. »

copie ici la date du continuateur de mort de Peppin.

Annales Laurissenses.

«... ad Sanctum Dionysium usque perrexit, ibique diem obiens finivit 8 kal. octob. Domnus vero Carolus et Carolomannus elevatio su7it in regnum et domnus Carolus VII Idus octobris Noviomo civitate, Carolomannus in Suessionis civitate similiter. »

Annales Mettenses.

« Post paucos dies rex Pippinus in paceobiit 8 kal. octob. sepelieruntque eum gloriosi lilii sui in basilica beati Dionysii martyris, ut ipse voluit, cum sïimmo honore. liexit autem populum Francoruni... annis XXVI. His ita peractis, praedidi reges Karolus et Karolomannus cum proceribus suis et oplimatibus ad sedes regni sui l'enientes, mense seplembris die dominico 14 kal. octob. Karolus rex in .\oviomo urbe, Karolomannus in Suessione per consecrationem sacer- </o^«»i et electionem omnium o|»timatum in regni soliuin elevati sunt. »

pal auteur des Annales royales. Il faut, toutefois, remarquer que les critiques sont loin d'être d'accord sur la portion des Annales qui doit lui être attribuée. Tandis que Frese et Bernays lui refusent toute part à leur composition, tandis que Wattenbach, dans sa quatrième édition, reste indécis, Pertz et Teulet, au contraire, voient en lui l'auteur des Annales depuis 788 et du Remaniement, Ranke, Manitius et Dorr lui attribuent les Annales depuis 796 et le remaniement, Wilhelm de Giesebrecht n'accorde à Einhard que les années 797 à 817, Simson les années 809 à 829, Kurze les Annales de 796 à 819, Diinzelmann les Annales de 796 à 801 et le remaniement*. Cette variété d'opinions montre déjà combien est peu certaine cette attribution d'une partie des Annales à Einhard. En examinant de près les arguments apportés au débat, on reconnaîtra, je crois, que cette attribution, loin d'être probable, est tout à fait inadmissible.

Voyons si les arguments sur lesquels s'appuient ceux qui admettent qu'Einhard est l'auteur des Annales ont quelque force et si des arguments directs peuvent lui être opposés.

Les critiques que nous combattons tirent leurs preuves : 1° des rapports entre les Annales et la Vita Caroli ; 2° des témoignages directs qu'ils croient trouver dans des auteurs du moyen âge; 3" du style des Annales.

Eginhard, nous dit-on, était admirablement placé pour s'occuper de la rédaction des Annales. Il résidait toujours à la cour, et il ne la quitta qu'en 830, précisément à la date où les Annales de Lorsch s'arrêtent. Il était laïque et mêlé aux grandes affaires politiques; il jouissait de la confiance de Gharlemagne, il était préoccupé de l'idée de conserver pour la postérité le souvenir des grandes actions de son roi, puisqu'il a écrit sa vie. Ne s'était-il pas préparé à cette tâche en recueillant des notes pour cette biographie, et qu'est-ce que les Annales, sinon une série de notes pour le règne de Charles et celui de Louis? Nous trouvons, en effet, soit dans le remaniement soit dans les Annales, beaucoup de faits qui sont aussi racontés dans la Vita Caroli en termes analogues'-. N'est-il pas frappant que la défaite de Roncevaux ajoutée aux Annales Laurissenses par le remanieur soit racontée aussi et avec plus de détails encore dans la Vita Caroli? Enfin, nous savons qu'Einhard fut un des bons élèves de l'Ecole

1. Wattenbach, Deutschlands Geschichtsquellen, 6° éd., I, p. 197-200, rapporte les diverses opinions sans oser se prononcer.

2. Les rapports de texte, nous l'avons vu, n'existent guère qu'avec le remaniement.

du palais ; il y étudia les auteurs anciens, il fut un des auditeurs d'Alcuin, et les questions de grammaire l'intéressaient, comme nous le voyons par ses lettres. Rien d'étonnant que ce soit lui qui, clioqué parla barbarie du style des Annales antérieures à 788, ait songé à les récrire en bon latin en les complétant.

Ces raisonnements prouvent bien qu'Éginhard aurait pu être l'auteur des Annales, mais non qu'il l'a été. S'il les a composées, comment se fait-il qu'il ne s'y trouve pas un trait, pas un mot oîi il ait trahi sa personnalité ; comment se fait-il que lui, qui attachait tant de prix aux détails biographiques intimes, qui écrit d'un style si vivant et animé, ait pu composer des Annales aussi froides et aussi sèchement impersonnelles? Comment aurait-il mentionné aussi brièvement, par un simple mot jeté en passant, la translation des Saints Marcellin et Pierre, accomplie par lui-même et à laquelle il devait consacrer plus tard un livre tout entier, tandis qu'il aurait accordé un long paragraphe à la translation de Saint Sébastien par l'abbé Hilduin, avec qui il était en fort mauvais termes? Les ressemblances entre les Annales et la Vita Caroli n'ont rien que de très naturel. Einhard, qui vivait à la cour, s'est naturellement servi des Annales pour composer la Vita Caroli, du moins pour faire le tableau des guerres de Charles, qui compose la première moitié de la biographie. D'ailleurs, si les ressemblances sont nombreuses et naturelles, la différence de caractère et d'esprit des auteurs n'est pas moins frappante et empêche de les identifier. Nous avons déjà fait remarquer que le remanieur est peu crédule, et qu'il diffère en cela et du premier annaliste de Lorsch et d'Einhard, prompts tous deux à voir partout des miracles et à signaler toujours l'intervention de la faveur divine; de même, tandis qu'en 807 l'annaliste montre des connaissances astronomiques très précises ' et attribue à sa véritable cause, le passage de Jupiter, une tache noire aperçue sur le soleil, Einhard signale cette tache comme un prodige qui annonce la mort de Charles.

De ce premier ordre d'arguments, il n'y en a qu'un seul qui soit incontestable, c'est que les Annales s'arrêtent à la date même où Einhard se retira définitivement au monastère. Sans méconnaître la valeur de ce synchronisme, on ne saurait y voir une preuve bien concluante, surtout en présence des difficultés que nous venons de signaler, d'autant plus qu'Einhard, depuis 815, fut fréquemment à Michelstadt et, depuis 827, à Seligenstadt.

Page 1