Bernays, p
Si Einhard avait été l'auteur des Annales , comment se fait-il qu'aucun des contemporains n'en ait rien su ni rien dit, qu'aucun manuscrit ne porte son nom, que ni Walafrid Strabon, dans sa préface de la Vie de Charles, ni les auteurs des Annales de Saint Bertin, ni Hincmar, ni les amis d'Einhard dans leurs lettres, ni dans leurs vers, n'aient rien écrit où l'on puisse voir une allusion même lointaine à la composition des Annales? On a prétendu, il est vrai, que des témoignages directs et anciens font d'Einhard l'auteur des Annales de Lorsch. Examinons la valeur de ces témoignages.
Tritheim dit dans son De scriptoribus ecclesiasticis qu'Einhard a écrit Vitam et Gesta Caroli imperatoris , libri 3, Historiam transacti temporis, libey^ 1, et Translatio Sanctorum Marcellini et Pétri. Tritheim écrit au xv*" siècle et a commis plus d'une erreur dans son Catalogue. Admettons qu'il désigne les Annales de Lorsch par les mots Historiam transacti temporis, il a évidemment englobé les récits du moine de Saint-Gall dans les trois livres de Vie et gestes de Charlemagne, et cette confusion n'est pas faite pour donner de l'autorité à son témoignage. Il s'est contenté de donner la table des matières d'un manuscrit où se trouvaient la Vita Caroli et la Translation des saints Marcellin et Pierre et il en a attribué tout le contenu à Einhard.
Un autre texte a en apparence plus de poids. Au x^ siècle, l'auteur d'un livre sur la Translation et les miracles de Saint Sébastien (le moine Odilon, d'après Mabillon) cite le passage des Annales Laurissenses de l'année 826 relatif aux reliques de Saint Sébastien et il l'attribue à Einhard en ces termes : « Agenardus cognomino sapiens ea qui tempestate habebatur insignis, hujus reverentissimi coelicolae mentionem in gestis Caesarum Caroli Magni et fîlii ipsius Hludovici faciens, inter alia quae annotino cursu dictabat, etc. » — Le passage qu'il cite est précisément le passage relatif à Hilduin que toutes les vraisemblances morales empêchent d'attribuer à Einhard. L'affirmation d'un auteur du x" siècle, écrivant vers 932, est un bien faible témoignage en présence du silence des auteurs du ix*^ siècle ; toutefois cette affirmation est si précise qu'on ne peut la rejeter qu'à la condition d'expliquer comment elle a pu se produire. Je l'explique de la même façon que celle de Tritheim ; Odilon aura eu entre les mains un manuscrit où les Annales anonymes se trouvaient avec la Vita Caroli d'Einhard, et il aura attribué à Einhard les deux ouvrages. Une expression de son
texte change pour moi cette supposition en certitude, c'est l'expression in geslîs Caesarum Caroli Magni et filii ipsiiis Illudovici. Cette expression semble empruntée à un des manuscrits des Annales de la fin du ix" siècle conservé à la bibliothèque devienne {Hist. ecclés., 90). Dans ce manuscrit, où les Annales sont précédées des Gesta regum Francorum et qui forme ainsi une sorte d'histoire générale des rois francs, un véritable Annale regum, comme eût dit Hincmar, nous trouvons en tête de l'année 768 des Annales Laurissenses les mots : Incipit Gesta Caroli Magni régis et Carolomanni fratris ejus. A l'année 814 cet explicit : Finiunt Gesta Caroli Magni et praecellentissiini Francorum imperatoris. A la suite est transcrite la seconde partie de la Vita Caroli d'Einhard, puis les Annales reprennent de 814 à 829, précédées du titre : Incipit Gesta Hliulomci imperatoris filii K. M. Imperatoris. C'est évidemment ce manuscrit ou un manuscrit semblable qu'Odilon aura eu entre les mains ^ Il a attribué à Einliard les Annales dans lesquelles sa biograpliie de Charlemagne se trouvait ainsi enchâssée. M. Teulet, dans sa préface des Œuvres d' E ginhay^d publiées dans la collection de la Société de l'Histoire de France, a prétendu trouver un témoignage bien plus ancien et plus probant que celui d'Odilon, celui du biographe anonyme de Louis le Pieux. Ce biographe s'est servi des Annales Laurissenses de 814 à 829 et les a suivies si exactement que son ouvrage peut être par endroits considéré comme une transcription des Annales. M. Teulet, ayant vu que dans sa préface le biographe indique qu'il s'est servi des récits du moine Adhémar, en conclut qu'Adhemarus est, comme l'Agenardus d'Odilon, une corruption du mot Einhardus, et voit dans ce passage une éclatante confirmation de l'attribution des Annales à Eginhard^ Sans insister sur l'invraisemblance d'une pareille altération d'un nom propre du vivant même d'Einhard, le texte du biographe réduit à néant l'explication de M. Teulet. Il nous dit, en effet, que le témoignage d' Adhémar lui a servi usque ad tempora imperii Ludovici, c'est-à-dire pour l'époque antérieure à 814, pour laquelle il ne
1. M. Kurze fait remar(|iior (jne, lous les manuscrits du renianiemonl contenant aussi la Vila Caroli, Ifireur il'Oililon peut t^tre venue d'un de ces manuscrits dont il aura allrilnié à Einliard le contenu tout entier.
2. Le comte Nuénar avait sans doute couunis une confusion analogue <\ celle de M. Teulet (|uand il avait attribué les Annales i\ un certain Adelnins ou Adeniarus ; mais il avait eu, du moins, le bon esprit de ne pas identilier Adéuiar avec Éginhard.
se sert pas du tout des Annales Laurissenses. Cet Adhemarus est probablement le même qui est cité comme un des capitaines de Louis aux chapitres xiv et xv et qui, plus tard, s' étant voué à la vie religieuse, a raconté au biographe {Adhemari... monachi relatione didici) la jeunesse de Louis dont- il avait été le compagnon d'enfance [coaevus et connutritus est). A partir de 814, le biographe a été avec Louis à la cour [rébus interfui palatinis) et il a raconté « quae vidi et comperire potui. » Si Einhard avait connu l'auteur des Annales, il eût été singulier que le biographe le copiant ne citât pas son nom. Son silence est un fort argument contre l'attribution des Annales à Einhard, et nous prouve que les Annales étaient considérées comme une œuvre impersonnelle , mise libéralement à la disposition des clercs du palais, des notes qu'on mettait sur le même pied que des témoignages oraux « quae vidi et comperire potui. » La seule supposition que puisse inspirer la ressemblance du texte des Annales avec celui du biographe de 814 à 829 serait que celuici eût été en même temps l'auteur de cette partie des Annales. Les erreurs qu'il a commises dans la transcription et le soin qu'il a de modifier presque tous les termes du texte qu'il reproduit rendent cette hypothèse inadmissible.
MM. Manitius et Dorr, reconnaissant la faiblesse des preuves externes sur lesquelles on se fonde pour faire d' Einhard l'auteur des Annales, ont adopté une autre méthode. Ils ont examiné à la loupe le style des œuvres certaines d'Einhard et celui des Annales, ils y ont relevé un nombre considérable d'expressions et de tournures semblables et en ont conclu que l'auteur de la Vita Caroli était aussi celui du remaniement et des Annales de 796 à 829 ^ Rien de plus fragile que cette démonstration. Einhard a connu les Annales et il s'en est servi ; rien d'étonnant que beaucoup d'expressions des Annales se retrouvent dans ses œuvres. En outre, l'auteur des Annales et celui du remaniement, en qui nous voyons des hommes de la cour, avaient été comme
1. M. Simson les a suivis clans cette voie, et M. Kurze, tout en les réfutant, a été iniluencé par leurs démonstrations. La seule raison nouvelle et directe qu'apporte M. Kurze de l'attribution à Einhard des Annales de 798 à 819 c'est qu'à l'année 806 il parle d'un envoi fait par Charlemagne à Léon III, per Einhardum. L'absence de tout qualificatif prouverait qu'Einhard lui-même a écrit ce passage, les noms de tous les autres personnages cités étant accompagnés de leur qualité ou fonction. Einhard était si connu à la cour que l'absence de tout qualificatif prouve seulement (jue c'est à la cour que ce passage a été écrit. De même, en 792, Angilbertus sans aucun qualiticatif.
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Einhard élèves de l'Ecole du palais; ils avaient reçu les mêmes leçons et appris le latin dans les mêmes auteurs; ils se servaient des mêmes tournures exactement comme le faisaient naguère dans leurs dissertations latines des rhétoriciens de la même classe. Si encore on relevait dans les Annales et dans les œuvres d'Einliard des locutions et des tournures très caractéristiques, le raisonnement aurait quelque apparence de force, mais celles qu'on relève se retrouvent dans presque tous les récits de l'époque ^ Enfin l'argumentation de MM. Dorr et Manitius ne tient aucun compte des différences de style qui se rencontrent dans les Annales elles-mêmes et qui permettent difficilement de les attribuer à un seul auteur, et moins encore à Einhard qu'à tout autre. Einhard écrit moins bien que les auteurs des années 796 à 800 et 819-829, et mieux que l'auteur des années 801 à 819.
Nous n'avons donc aucune raison de voir dans les Annales ni dans le remaniement une œuvre d'Einhard. Sans doute, sa position à la cour le préparait*parfaitement à entreprendre ou à diriger un travail tel que la rédaction des Annales. Je ne nie pas qu'il ait pu s'en occuper; il est même vraisemblable qu'il a suivi ce travail de près et s'est intéressé vivement au remaniement des Annales exécuté en 801 ; mais rien ne nous permet de croire qu'il y a mis lui-même la main, et nous avons au contraire de fortes raisons de penser qu'il n'en a pas écrit une ligne.