Inippe, lor. cil
On le voit: c'est là l'expression d'idées tout à fait générales. Rien ne montre que le poète s'adresse à Nanno ou à quelque autre femme déterminée ; bien que dans un vers il parle à la première personne, TEQvaivjv, on ne peut dire cependant que ce soit de la poésie personnelle. Il en va de même du deuxième fragment : Mimnerme commence par comparer, comme jadis Homère, comme plus tard Simonide, la jeunesse de l'homme aux feuillages éphémères du printemps ; quand cette jeunesse rapide nous échappe, la mort, dit-il, devient préférable à la vie :
'AuTÎxa Tc6và[jL£vai péXTtov v^ [3(otoç.
« Aussitôt, mourir vaut mieux que vivre. » Des maux inévitables viennent avec l'âge ; chacun de nous en a sa large part : « Il n'est aucun des hommes à qui Zeus n'envoie beaucoup de maux. »
. . , OÙhé Ziç £(7TtV
dvOpcoTUtov (I) Zcùç [JI-/J xa/.à iroXXà ôcÔot.
La forme sentencieuse dans laquelle le poète s'exprime continuellement, ramène la pensée non vers Télégie, mais vers la poésie gnomique. C'est ce que Gruppe indique avec beaucoup de jugement^: certains fragments de Mimnerme sont des méditations morales qui ne diffèrent point, comme genre littéraire, des fragments de Solon. On est confirmé dans cette manière de voir par
1. Gruppe, si répréhensible dans la critique des textes, fait preuve parfois de finesse et de bon sens dans les questions morales ou purement littéraires.
des vers comme ceux-ci dont les deux derniers au moins sont certainement de Mimnerme :
rr^v g' duToO (DpévoL TÉp-îTc, ôu(r/jX£Y£cov Ô£ TroXt-twv àXXoç Tiç a£ xa/.toç, àXXoç à[i.£tvov épcï*.
« Si à nul étranger, à nul compatriote tu ne fais du tort et suscites des obstacles, si au contraire tu es juste, apaise et adoucis ton cœur : parmi les citoyens bavards, Tun dira du mal de toi, un autre dira du bien. »
Voici encore un distique; il est inscrit par Stobée sous la rubrique 'Ex Mtp£p[;.ou NawoOç:
Ti9covâ3 [kbj £Ôcax£v £/£tv xaxôv oc(p9tTov 0 Zt\)ç, y-Tipaç, ô xal ôavccTOU ptytov àpyaXéou.
« Tithon a reçu de Zeus un mal éternel, la vieillesse plus affreuse même que la triste mort. »
Je conclus : les poésies de Mimnerme n'ont pas reçu de lui le titre de Nanno ; ce titre est probablement une invention de la science moderne. En supposant qu'il vienne des grammairiens alexandrins, ou ne serait pas pour cela en droit de penser que Mimnerme chanta Nanno, comme Philétas Battis ou Properce Cynthie. Il suffisait que la pièce la plus célèbre, peut-être tout simplement la première du recueil, fût dédiée à Nanno ou composée à
1. Les quatre vers se lisent dans les œuvres de Théognis, mais les deux derniers Tr,v a'à-jxoO, etc., se trouvent dans TAnlhologie palatine sous le nom de Mimnerme (Editions Jacobs et Didot, IX, 50. Planud. I, 89. Ana- Icct. Brunck. I, 02). Welcker pensait qu'on avait cousu ensemble des distiques de Mimnerme et de Théognis; N. Bach {Mimn. Coloph. carm. quœ supers.^ p. 37-38), avec assez de probabilitt', restitue le tout à Mimnerme.
son sujet, ou bien que le nom de Nanno, désignant peutêtre une maîtresse imaginaire, se retrouvât dans deux ou trois poèmes*: les grammairiens d'iVlexandrie, en donnant ce nom pour titre collectif, auraient alors, assez mal à propos, suivi l'usage de leur temps. Il ressort d'une manière évidente des fragments parvenus jusqu'à nous que Mimnerme se tint presque toujours dans le domaine des idées générales exprimées sous une forme sentencieuse. On ne doit pas le ranger parmi les élégiaques : c'est en réalité un poète gnomique.
Que les élégiaques romains aient pratiqué son œuvre, qu'ils l'aient aimée et qu'ils en aient tiré quelque fruit, c'est là une autre question : ils lisaient aussi Homère et Sophocle, et celte lecture ne leur demeurait point inutile. La poésie de Mimnerme n'était qu'un des éléments nombreux et variés de leur éducation littéraire : ce n'était point un de leurs modèles proprement dits, une des expressions du genre qu'ils cultivaient. Ceux d'entre eux qui étaient le plus épris d'archaïsme faisaient peutêtre de Mimnerme le créateur de l'élégie erotique ; mais il est permis de douter de leur entière bonne foi. Properce, nous l'avons vu, ne l'a nomme que dans un seul passage, et ce nom ainsi placé n'a d'autre valeur que de représenter une poésie amoureuse et molle en face d'une poésie héroïque. A ce point de vue, Properce ne pouvait mieux choisir : Mimnerme est un charmant poète. On a reproché à sa muse de manquer d'élévation, d'être descendue des hautes régions du patriotisme et de la morale
1. Rien n'aatorise à conclure davantage du vers d'Hermésianax, lequel est bien postérieur à Mimnerme; celui-ci n'eût-il nommé Nanno qu'une seule fois, c'était plus qu'il n'en fallait pour Hermésianax qui fait Hésiode amoureux d'Eoé d'Ascra et Homère épris de la sage Pénélope (Fragment d'IIcrmés. dfîjà cité, vors 2?.-5i, 20-30).
HISTOIRE DK L'ÉLÉGIE. 2G5
civique jusqu'à celles du plaisir et des regrets sans dignité ^ Cependant'cette tristesse antique a tant de naturel qu'elle n'est point sans grandeur : elle n'a pas trop vieilli et ne risque point de le faire tant que les hommes trouveront la fm de la vie moins belle que le commencement.
lit. -L'ÉLÈGlE ALEXANDRINE. - PHILÉTAS, CALLIMAQUE
Si l'influence de Mimnerme sur la naissance et le développement de l'élégie romaine est à peu près insignifiante, en tout cas bien moindre qu'on ne la représente d'ordinairC; on ne saurait en dire autant pour Callimaque et pour Philétas. Avec les Alexandrins se manifeste, imparfait encore, mais déjà pourvu de ses traits essentiels, le véritable genre élégiaque. Ce n'est pas ici le lieu d'une étude d'ensemble sur les poètes d'Alexandrie; M. Couat, dans un livre récent que j'ai cité et que je citerai plus d'une fois, a traité largement la question. Je me bornerai à signaler en quoi l'élégie alexandrine diffère, à mon sens, de Télégie romaine, et parmi les Alexandrins je m'en tiendrai aux deux plus illustres, aux deux maîtres qu'invoque avec persistance Properce', que nomme en toute occasion Ovide^, à Philétas et à Callimaque. « Partout, dit M, Couat, ils sont cités côte à côte et associés à
1. Voy. par ex. IMerron, Ilist. de la littér. grecque, p. 138-139 de ïa 1" édition.