Moriz Haupt, loc. cit
tiale, il est permis d'indiquer ses préférences morales et littéraires. Si j'ai tenu à citer la phrase de Moriz Haupt, c'est d'abord qu'elle représente l'opinion formelle d'un esprit excellent, français en plus d'un point, d'un philologue qui fut en même temps un humaniste; c'est aussi que, Properce chez nous étant relégué à la troisième place, fort en arrière, il importe de revendiquer un peu haut pour lui les honneurs qu'on lui refuse injustement.
Il est certain que l'aisance et la clarté avec lesquelles Ovide sait rendre sa pensée, paraissent tout d'abord le mettre hors de pair. On n'est pas seulement charmé de tant d'esprit, ébloui de tant d'éclat : c'est surtout l'admirable limpidité du style qui semble faire de lui un écrivain de premier ordre. On ne trouve pas la même limpidité chez TibuUe et chez Properce. Malheureusement, par la faute et de son propre génie et du temps où il vivait, Ovide est loin de nous offrir un modèle du goût pur qui fait les écrivains vraiment classiques. Il est spirituel, il est abondant ; mais l'esprit et l'abondance sont eux-mêmes un danger pour la poésie; l'esprit peut mettre en souffrance le sentiment, l'abondance devenir la prolixité, et le poète, tout à l'heure brillant et facile, nous semble après quelques pages diffus et léger. De plus, en dehors d'un manque de tact qui agit sur la composition et sur le détail, la versification monotone d'Ovide fatigue le lecteur et constitue, à mon sens, pour la métrique latine, une décadence plutôt qu'un progrès. Ovide n'en demeure pas moins un charmant poète, on dirait presque, en quelques passages, un grand poète Mais les défauts de goût qui se font rarement attendre, l'abus de la description, la galanterie fade, l'esprit là où il faudrait de la
passion, ne permettent point de lui décerner dans le triumvirat élcgiaque une place incontestablement supérieure.
Tibulle plaît beaucoup par la simplicité du sentiment et par celle de l'expression; tout dans sa poésie est simple, la forme et le fonds. Il n'use ni des souvenirs mythologiques, ni des allusions savantes ; surtout il ignore les sentiments compliqués, les rêves ardents, les aspirations vagues; c'est un jeune homme qui aime le plaisir et qui en jouit sans trouble quand l'or ou la santé ne font pas défaut. Il sent comme la plupart des hommes ; un cœur attendri, une imagination gracieuse, un esprit aimable ne voilent qu'à peine son égoïsme; il ne faut pas lui demander de connaître et d'exprimer la véritable affection, celle qui nous fait préférer autrui à nous-même, ni chercher dans sa poésie autre chose que la préoccupation des jouissances et que le gémissement du poète sur ses propres ennuis. C'est justement par là qu'il séduit tant de lecteurs : on aime à se reconnaître en lui, à retrouver dans son œuvre l'image des jours faciles et sans devoirs qui laissent aux âmes communes des regrets sans mélange de remords. Ce poète, qui par son talent s'élève tant audessus du vulgaire, plaît au vulgaire parce qu'il ne s'élève pas au-dessus de lui par le sentiment. Mais par d'autres côtés il mérite l'estime des esprits les plus sévères : une grâce heureuse, des mœurs douces, le goût et le sens de la vie champêtre, la facilité du style, une versification agréable, bien que parfois un peu dure, voilà des qualités qui justifient l'admiration et qui expliquent la préférence dont il peut être l'objet.
Plus forte et plus généreuse, mais aussi plus compliquée, la poésie de Properce nous offre un mélange étroit
de passion et, d'art. Ce qui frappe chez lui c'est une contradiction marquée entre le cœur et Tesprit : le cœur impatient et faible, l'esprit vigoureux et calme, à l'aide duquel le poète assiste à sa propre vie et juge les violences de sa passion, contradiction féconde au point de vue moral et poétique et qui estjustement, comme je l'ai dit plushaut, un des traits du caractère romain. L'abondance des comparaisons mythologiques et l'usage de l'érudition alexandrine que Properce pousse parfois jusqu'à l'excès, a trompé là-dessus une critique trop souvent superficielle : on a déclaré Properce grec et Tibulle romain. C'est une complète erreur : l'emploi des fables et des noms helléniques ne change rien au fond des choses; il n'y a là qu'un artifice et qu'un goût littéraires. Des deux poètes, le plus grave et le plus réfléchi, c'est Properce; c'est lui chez qui le point de vue individuel domine le plus les idées générales; c'est lui qui est en même temps le plus moral et le plus moraliste; ce sont là des qualités romaines, la dernière surtout. Tibulle, au contraire, se laisse vivre au sein du plaisir avec l'abandon et le naturel d'un jeune Grec. Cela ne veut pas dire qu'il ne soit romain par plus d'un côté : il n'a pas, comme un Grec, le souci philosophique de la destinée humaine; son indifférence à l'égard des grands problèmes de la vie est bien latine. On retrouve aussi chez lui le sentiment de la patrie romaine, quand il consacre quelques-uns de ses plus beaux vers aux origines de la Ville*. Mais l'absence d'ornements empruntés à la mythologie grecque ne prouve pas d'une manière suffisante qu'il soit plus latin que Properce. J'ajoute que si, au lieu de fragments mutilés et très courts,