‹ Études critiques sur Properce et ses élégiesChapitre 174 sur 200 · Tib. II, 5, 19 sqq · texte numérisé non relu

Tib. II, 5, 19 sqq

nous avions en main quelques élégies de Philétas, la réputation d'originalité latine de Tibulle pourrait bien en souftVir. Propcrcc, en toute occasion, s'est plu à rendre hommage à ses maîtres, à célébrer ses poètes préférés; il invoque Philétas, duquel il tient sans doute fort peu, Callimaque, auquel il ressemble beaucoup moins qu'on ne dit. La reconnaissance ne porte pas toujours bonheur: Properce, pour avoir nommé ceux qu'il admirait, est devenu dans l'opinion des siècles leur imitateur, tandis que Tibulle, plus prudent, recueillait le prix d'un silence qui n'était peut-être pas exempt de quelque ingratitude. Quoi qu'il en soit, Properce et Tibulle, tous deux sont romains; mais si le premier, en apparence et dans la forme, emprunte davantage à la Grèce, c'est le second qui, par tempérament et en réalité, y incline le plus.

Ce n'est pas du reste dans l'excès des comparaisons mythologiques et dans l'abus des ressources alexandrines qu'il faut chercher la cause principale du peu de goût qu'inspirent à la plupart des lecteurs les élégies de Properce : Ovide, qui est aimé du plus grand nombre, ne demeure pas sensiblement au-dessous de lui quant à l'usage des noms et des fables grecques. Ce qui rebute chez Properce, c'est le sérieux qu'il apporte dans la passion; comme il applique sa force de réflexion à des sujets qui passent d'ordinaire pour légers, il arrive qu'il déplaît aux esprits mûi's à cause des sujets qu'il traite, aux esprits jeunes à cause de la manière dont il les traite. Sa poésie manque trop souvent de jeunesse et de fraîcheur; on y retrouve le sang un peu lourd de TOmbrien, on y reconnaît l'origine provinciale et même campagnarde, des habitudes plus graves et plus de ténacité dans les sentiments qu'il n'est de mise d'en avoir dans une capitale, que ce

soit Rome ou Paris. D'ailleurs une âme réfléchie n'est jamais toutà fait jeune : elle est peu susceptible de varier profondément avec les saisons de la vie; elle a, pour ainsi dire, toujours le même âge. De bonne heure habituée à prévoir, elle ne goûte pas, sans un mélange d'amertume, la douceur de ce qu'elle sait fragile et sans lendemain. En retour aussi, une telle âme conservera, jusque sous les cendres de ITige, le feu ménagé des premiers jours, les attendrissements généreux, l'amour en ce qu'il a de durable et de sacré; l'amour qui, pour avoir été dès l'origine tempéré par un sens exact de la réalité, n'est point exposé à se refroidir brusquement, à s'éteindre dans la vulgaire désillusion d'une fausse sagesse. Mais le sourire de la vie qui s'éveille, mais l'insouciance de cet égoïsme auquel on pardonne en faveur de son ingénuité, quand ce n'est point par une secrète sympathie, mais cette fleur première qui décore la jeunesse et qui la rend à la fois plus heureuse, et, pour beaucoup, plus intéressante, ce charme fera défaut à l'œuvre accomplie dans des conditions de maturité précoce. Voilà le principal motif pour lequel Properce jouit d'une médiocre faveur.

Il faut ajouter qu'il est parfois obscur et reconnaître qu'il y a, de ce côté, chez lui, un défaut d'esprit ou une insuffisance de talent. Sans doute ses efforts d'artiste scrupuleux comptent pour quelque chose dans cette obscurité; en cherchant à améliorer sans cesse le détail on perd souvent dans l'ensemble en grâce et en facilité ' ; mais les efforts et les scrupules d'un Virgile, au lieu d'aboutir à un résultat pénible et de causer au lecteur un sentiment de malaise, ne se trahissent que par la perfec-

1. « Dans mes cflorts la grâce s'est enfuie, » disait Sainte-Beuve en parlant de ses vers, qui contiennent tant de trésors.

tion obtenue; rien n'est perdu, tout est gagné; c'est à quoi l'on reconnaît un génie supérieur. L'excuse véritable de Properce vient de cette complication de sentiments, de cette contradiction entre la vigueur de l'esprit et la faiblesse du cœur dont je parlais plus haut.

Ce n'est pas la seule contradiction qui se rencontre chez lui : voici un autre désaccord qui va nous expliquer de même un autre de ses défauts. Cet esprit laborieux, qui trouvait difficilement et qui retouchait sans cesse, qui par conséquent produisait avec lenteur, concevait au contraire avee rapidité, allait de suite jusqu'au fond d'une idée et n'aimait point à s'y appesantir. De là vient qu'il ne sait pas bien développer et qu'un assez grand nombre de ses élégies se présentent sous un aspect défectueux et manquent en apparence d'unité. Les idées se heurtent; chacune d'elles est en général bien rendue; mais leur suite échappe parfois, ce qui les relie dans la pensée du poète n'étant pas exprimé, de sorte qu'une élégie formée de parties claires en elles-mêmes, peut demeurer obscure dans l'ensemble. Relativement peu sensible dans le premier livre, ce défaut s'accroît dans les trois autres. On en a conclu que Properce composait mal; cela n'est pas tout à fait exact : ce qui lui manque, c'est à vrai dire beaucoup moins l'art de la composition que celui des transitions. A ce point de vue il est bien l'opposé d'Ovide qui a poussé si souvent l'habileté des transitions jusqu'à son extrême limite; lui, au contraire, ayant dans l'imagination plus d'ardeur que de grâce, plus de solidité que de souplesse, ne se dépouille qu'avec peine d'une certaine brusquerie; il néglige ou dédaigne trop souvent d'observer les nuances qui expliqueraient le passage d'une idée aune autre.

Mais à côté de ces défauts il a des qualités rares et qui s'imposent : Ténergie, la variété, l'élévation; une passion généreuse et profonde; le mouvement et la couleur; un grand talent d'expression se traduisant par une langue ferme et sonore et par une versification à laquelle ses admirateurs eux-mêmes n'ont pas rendu, jusqu'ici, une suffisante justice.

L'énergie est, de tous les dons, celui qu'on lui conteste le moins et qu'il seraitle plus difficile de ne pas lui reconnaître. Il sent avec force, il exprime avec précision; il parvient ainsi, par endroits, à une vigueur sobre, digne d'un grand écrivain, comme dans cette courte pièce de six vers, la onzième du deuxième livre :

Scribant de te alii vel sis ignota licebit :

Laudet, qui steriJi semiiia ponit humo.

Omnia, crede mihi, secum uno inunera Iccto

Auferet extremi funeris alra dies; i

Et tua transibit contemiiens ossa vialor |

Nec dicet : Cinis hic docta puella fuit. j

On le voit, la muse de Properce ne marche pas toujours escortée de dieux et d'héroïnes grecques. On ne peut nier le goût excessif du poète pour l'érudition alexandrine; mais il ne faudrait pas non plus l'exagérer. Dans le premier livre, sur vingt-deux élégies j'en trouve huit^ desquelles la mythologie est absente, à moins qu'on ne reproche à Properce, dans l'élégie 5, de s'être souvenu qu'il y avait des poisons thessaliens^ et dans l'élégie 18, d'avoir qualifié le pin d'arbre cher au dieu d'Arcadie^. Dans quatre autres pièces du même livre * la mythologie

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