H. A. J. Munro, art. cité, p
rence des deux natures était trop grande pour qu'il pût en être autrement. Les conseils d'Ovide eurent pour résultat d'affadir et de troubler le talent de Properce; on peut en voir le déplorable effet dans le quatrième livre : à part la onzième élégie qui est un chef-d'œuvre, la première qui offre dans son incohérence des beautés supérieures, la septième, d'une haute impression funèbre et mystérieuse, les élégies de ce livre sont, à peu près d'un bout à l'autre, très faibles d'idées et de style, surtout la deuxième, la quatrième, la neuvième et la dixième; on peut dire de ces quatre dernières que cela est du mauvais Ovide. Au point de vue particulier de la métrique, de même que l'hexamètre de Virgile vaut mieux que celui d'Ovide, la poésie latine eût gagné à retenir le pentamètre tel que Properce le pratiqua dans le premier livre de ses élégies; il y avait donné au distique élégiaque une forme qui méritait d'être détinitive.
Il n'est point défendu de croire que, parmi les pensées graves qui attristent une vie finissante et qui aident à la finir, Properce connut aussi l'amertume de laisser après lui une œuvre qui ne le satisfaisait pas; une œuvre qu'il n'était plus temps de recommencer, tandis que d'autre part son génie épuisé se refusait à un renouvellement, à des productions plus belles dans lesquelles il eût fixé son suprême idéal. De là sans doute, dans cet esprit exact et mécontent, un découragement profond, d'éternels délais opposés aux désirs de ses amis le pressant de publier ses vers, toujours quelque correction en vue, une autre après une autre qui devait être la dernière, et en fm de compte un recueil qui lui déplaisait à lui-même et qui à d'autres défauts joignait celui d'avoir déjà vieilli. Il y a dans la poésie de Properce quelque
chose de cette saveur âpre, un peu sauvage, des fruits qui ont mûri sans soleil et des cœurs qui ont aimé sans joie. Elle nous laisse une impression triste et noble; il serait injuste de nourrir contre elle les préventions que la muse erotique inspire le plus souvent aux esprits mûrs et sérieux*. La lecture attentive des œuvres de Properce con- Armerait ce que j'ai tenté de montrer dans cette étude : à savoir que, parmi les poètes élégiaques, aucun n'a davantage su sortir de soi-même pour aimer et admirer tout ce qui est beau et même sévère dans la vie; aucun n'a fait preuve d'autant d'élévation dans la pensée, de générosité dans les sentiments et de décence dans l'expression. Sainte-Beuve, qui se connaissaiten toutes choses et qui aimait la poésie latine, ne s'y est pas trompé : il appelle Properce « le plus généreux des élégiaques"- ».
1. Properce, plaidant pro domo sua, a pris la défense de la muse élégiaque dans quelques beaux vers de la 15* élégie du livre II : Si tous les hommes, dit-il, se plaisaient au genre de vie que nous menons,
Non fernim crudele neque esset bellica navis,
Nec nostra Actiacum verteret ossa mare, Nec iotiens propriis circum oppugnata triumphis,
Lassa foret crines solvere Roma suos.
Hœc certe merito poterunt laudare minores :
Lœserunt nullos pocula nostra deos.
Le sens du dernier vers, au fond, est celui-ci : « Nos plaisirs ne font de tort à personne. » Il a pu être écrit avec une légitime fierté. Sans doute, les' goûts dont Properce prend la défense intéressée peuvent entraîner à leur suite, avec la mollesse, l'abandon de bien des devoirs; mais du moins ils attendrissent l'àme au lieu de l'endurcir. A ce point de vue, la poésie élégiaque est salutaire et morale; et quelque piège que sa grâce puisse recouvrir, on ne peut nier qu'elle dispose à la douceur des mœurs; elle combat indirectement la dureté et la cruauté, les plus hideux des vices humains.
i. Sainte-Beuve, Etude sur Virgile, p. 65 de la 2* édit.