‹ Études critiques sur Properce et ses élégiesChapitre 191 sur 200 · A. Couat, ouvr.cit., p · texte numérisé non relu

A. Couat, ouvr.cit., p

PASSION POUR CYNTHIK. 303

pas avec le sien. La forme artistique de sa poésie lui a aussi beaucoup nui; j'ai montré, dans le paragraphe précédent, qu'il est plus souvent simple qu'on ne le croit. D'ailleurs, l'art et l'érudition ne prouvent rien contre la sincérité. Je me rappelle avoir entendu M. Boissier, dans sa leçon du 3 mars 1879, au Collège de France, observer que l'amour du style orné devient comme une seconde nature : « La passion vraie, disait-il, s'exprime ainsi quand, depuis des années, celui qui l'éprouve s'est habitué à penser ainsi. » Rien n'est plus exact ; on accuse Properce de n'être pas sincère parce qu'il a travaillé avec une conscience d'artiste les vers dans lesquels il chantait son amour et voulait en fixer la mémoire ; mais si l'on plaçait le livre de Tibulle entre les mains d'un homme d'une nature peu sentimentale et d'une éducation purement scientifique, ce lecteur, fût-il intelligent et instruit, se récrierait sans cesse sur la prétention de la pensée et du style, et dirait, tout aussi bien que pour Properce, qu'un amant véritablement malheureux n'écrit pas d'aussi jolis vers.

Quel était donc cet amour dont un assez grand nombre de critiques contestent aujourd'hui la réalité, ou tout au moins la profondeur? Cette passion qui a inspiré à Properce la plus grande partie de ses vers et à laquelle longtemps il a dû sa gloire ? Quel était le caractère de Cynthie ? On a dit d'elle beaucoup de mal. Ce devrait être pourtant un des privilèges du génie de faire respecter ce qui lui a été cher. Que Cynthie fut belle, nous ne pouvons q;ucvc le savoir; le témoignage de son amant est nécessairement partial, et d'ailleurs il importe peu. Elle était instruite et devait avoir reçu une éducation distinguée. C'était une femme

maladive et passionnée, capricieuse ou forcée de l'être par la situation irrégulière dans laquelle elle se trouvait. On ne peut nier, même en faisant la part de cette situation, que la conduite de Gynthie ne fût très attaquable; mais il est d'autant plus certain qu'elle avait, à côté de ses défauts, et si l'on veut, de ses vices, de grandes qualités morales : on ne s'expliquerait pas autrement qu'elle se soit attaché d'une manière aussi solide et aussi durable un homme tel que Pi'operce, auquel ses ennemis littéraires ne peuvent refuser une haute intelligence et quelque énergie.

Properce aimait Gynthie avec l'emportement de la sensualité italienne, mais il ne s'en tenait pas à cet amour. Il se plaisait à trouver en elle une amie littéraire, il rêvait de la rendre son égale en conduite et en sentiments, aussi estimée qu'une sœur, aussi désirée qu'une maîtresse, en un mot il cherchait en elle une épouse. Gynthie, esclave de son passé, ne pouvait plus cesser d'être une courtisane. En admettant que dans des jours d'attendrissement ou d'exaltation, elle ait désiré changer son genre de vie, elle se trouvait aux prises avec des difficultés morales, sociales, matérielles de toute sorte. La vie a de ces cruautés. Gynthie, un peu plus tard, serait peut-être devenue une chrétienne, une sainte; elle ne pouvait, comme le demandait Properce, devenir simplement une honnête femm^e. Faut-il en vouloir à ce dernier d'avoir rêvé un accommodement impossible? Faut-il y voir une faiblesse d'esprit, l'effet d'une imagination chimérique à laquelle la réalité inflige un juste désenchantement? Non ; il n'y a là que la fréquente contradiction d'un sentiment avec les circonstances dans lesquelles il se développe, qu'il n'a pas choisies, et qu'il ne peut pas

Page 1