PASSION POUR CYNTHIE
dompter. La conclusion la plus sûre et la plus équitable, c'est que tous deux, Gynthie et Properce, ont dû beaucoup souffrir l'un par l'autre et se renvoyer mutuellement des récriminations sanglantes, qui avaient pour premier tort d'être absolument vaines. Leur amour se mourait de toutes ces blessures successives que ni regrets, ni explications, ni tendresses renouvelées ne peuvent guérir. Leur amour périssait, mais le rêve demeurait tout entier : chacun continuait de croire que si l'autre l'avait voulu, le passé et l'avenir eussent été sans trouble; il valait mieux penser : si l'autre l'avait pu! Properce, au moins, puisque nous ne pouvons connaître les sentiments exacts de Gynthie, Properce subit jusqu'au bout la torture d'un amour véritable dans une situation fausse; Gynthie. le récompensa-t-elle d'un long dévouement par une injustice naïve? Peut-être cette lie du calice ne lui tut-elle pas épargnée. Il faut qu'il ait subi, à la fin de cet amour, une crise violente ou une série de profondes douleurs pour qu'il se soit, jeune encore, condamné au silence ou réfugié dans des travaux d'un caractère impersonnel qui ne répondaient plus aux préoccupations de ses plus vives années.
Gependant, quoi qu'il ait pu souffrir par suite de cette passion, il est certain, à en juger parla septième élégie du livre IV, que Gynthie lui laissa un souvenir dans lequel la tendresse et la reconnaissance avaient plus de part que la jalousie et l'ancienne colère. Getle élégie, à elle seule, suffirait pour prouver la sincérité de son affection : tout intérêt avait disparu, et les amours qui survivent à la séparation et à la mort ne sont pas vulgaires. Properce met dans la bouche de Gynthie des paroles par lesquelles il semble reconnaître que les plus
grands torts n'avaient pas toujours été du côté de sa maîtresse; il rend hommage à la durée et à- la réalité de leurs amours; au lieu de renier le passé, il l'affirme et le salue d'un adieu résigné, mais ému. Voici quelquesuns de ces vers ; c'est Gynthie qui parle :
« Non tamen insector, quamvis mereare, Properti :
Longa mea in libris régna fuere tuis.
Juro ego Fatorum nuUi revolubile carmen,
Tergeminusque canis sic mihi molle sonet, Me servasse fidem. Si fallo, vipera nostris
Sibilet in tumulis et super ossa cubet.
Sic mortis lacrimis vitae sanamus amores : Gelo ego perfidise crimina multa tuae.
Hic carmen média dignum me scribe columna, Sed brève, quod currens vector ab urbe légat :
HIC TIBURTINA lACET AUREA CYNTHIA TERRA ACCESSIT RIPAE LAUS, ANIENE, TUAE.
Nunc te possideant aliae ; mox sola tenebo ; Mecum eris, et mixtis ossibus ossa terram *. »
On sent se répandre sur cette pièce grave et mystérieuse l'ombre d'une double mort : celle de Gynthie dans un passé récent, celle de Properce dans un avenir prochain. On y trouve aussi un sentiment spiritualiste qui montre quelles devaient être les tendances philosophiques de Properce. En la lisant après tant d'autres élégies où Gynthie est chantée avec llamme, on souhaite que la critique revienne sur des opinions formées trop légèrement, et, plus familière avec l'œuvre de Properce, remette l'homme et le poète à la place d'honneur que l'un et l'aulre méritent.