XI. — TRADUCTIONS
Nous n'avons pas en France une bonne traduction de Properce.
La vieille traduction de Marolle (Paris, 1654, chez Guillaume de Luyne), toute remplie de contresens, n'est peut-être pas la plus mauvaise : une certaine ingénuité a parfois bien inspiré l'auteur et l'a, de loin en loin, sauvé d'une fausse élégance. Il faut rendre à Marolle la justice qui lui est due : lorsque, pour marquei* une transition, pour préciser le sens ou pour donner du nombre à la phrase, il introduit quelque mot dont il n'y a pas la moindre trace dans le texte latin, il l'écrit consciencieusement en italiques ; c'est là un scrupule qui est passé de mode *.
Un trait commun à tous les traducteurs, c'est Tamour de l'inexactitude, amour poussé jusqu'à la manie et devenant ingénieux pour se satisfaire. Les mots ajoutés, retranchés ou déplacés, les périphrases, les changemenls de temps ou de personne, les phrases longues abrégées, les phrases brèves allongées, les expressions de galanterie moderne, la pompe artificielle du style, tout est bon pour dénaturer l'œuvre antique et pour donner à croire que Properce écrivait jadis en latin comme de nos jours, en français, le plus prétentieux des rhétoriciens.
1. Par exemple, lorsqu'il n'ose pas traduire Tulle tout simplement par Talius, et qu'il se croit obligé d'y ajouter une épithète ennoblissante et sonore, il écrit du moins cette épithète en italique : « illustre TuUus ». De môme Luxuriœ nimium libéra facta via est : « Le chemin est trop libre qui mène au luxe et à la dépense ». — Sex superant versus : « il me reste encore six vers »,etc. — C'est apporter dans l'erreur une honnêteté qui lui mérite quelque pardon.
U ÉTUDES SUR PROPERGE.
La passion de rinexaclilude joue parfois de mauvais tours à ceux qu'elle possède : je n'en veux pour exemple que M. J. Genouille, auteur d'une traduction répandue (collection Panckoucke, Cat.y Tib.^Prop. par MM. Héguin de Guérie, A. Valatour et J. Genouille, nouvelle édition très soigneusement revue par M. A. Yalatour, chez Garnier frères). M. J. Genouille I, 13, 25 éprouve le besoin de nommer la maîtresse de Gallus que Properce ne nomme pas ; et quand il y a dans le texte Nam tibi non tepidas subdidit illa faces, il traduit : a C'est que Lycoris a embrasé ton cœur du feu le plus ardent, y^ Nous apprenons ainsi que M. J. Genouille confond Gallus, l'ami de Properce, avec Cornélius Gallus.
J'ai parfois ouvert la traduction un peu moins mauvaise de Delongcliamps (2 volumes in-8% nouvelle édition, Paris, 1802) ; on y trouve un véritable instinct littéraire, mais une connaissance tout à fait insuffisante de la langue et de l'antiquité latines.
J'indique pour mémoire les traductions ou plutôt imitations en vers de C.-L. Moilevaut (Paris, 1816), de J.-P. de Saint-Amand (Paris et Bourges, 1819), de P. Denne- Baron (Paris, 1826). J.-P. de Saint-Amand est le seul qui ait eu le courage de traduire l'œuvre entière ; il juge avec modestie, et il n'a pas tort \ que c'est là son seul avantage sur ses prédécesseurs. Denne-Baron a semé
1, Parmi ses prédécesseurs, J.-P. de Saint-Amand nomme Giilet de Moivre. L'ouvrage de ce dernier, La vie et hfi amours de Properce, chevalier romain, Amsterdam, 1744, est un des livres les plus curieux qui se puissent lire, et certainement l'un des témoignages de la folie humaine. On y apprend que Virgile s'en tenait pour ses vers aux décisions de Cynthie (préf., p. 3), que Properce invita Horace à. un repas superbe (p. 41 et suiv. du livre) et bien d'autres choses dont Giilet de Moivre a été le premier et est demeuré le seul à s'apercevoir.
quelques vers assez fermes parmi beaucoup d'autres faibles et dépourvus de toute couleur antique. Quant à C.-L. Mollevaut, c'est le plus mauvais de ces trois mauvais traducteurs ^
Parmi les traductions étrangères, j'ai toujours consulté dans les passages difficiles, souvent avec fruit, les traductions allemandes, en vers, de J.-H. Voss (Brunswick, 1830), de Hertzberg (Stuttgart, 1838), de Fr. Jacob, achevée et publiée après la mort de l'auteur par le D' W. Bin-, der (Stuttgart, 1860). Elles m'ont paru, en plusieurs passages, remarquables et aussi fidèles que peuvent Têtre des traductions en vers.
Le vers anglais se prête moins que le vers allemand à la reproduction du latin; toutefois la traduction de M. James Cranstoun (Edimbourg et Londres, 1875) mérite d'être consultée; elle est sauvent exacte et contient, en tout cas, d'heureuses imitations.
1. Une traduction en prose, par F. -P. Piètre (Maestricht,cliez Tli. Nypels, et Paris, chez différents libraires) parut en Tan IX; elle ne vaut ni plus ni moins que les autres et renferme un grand nombre de contresens. Le
le est celui de l'époque.