Jam est rétabli dans l'édition de
« Je t'ai vue en songe, ô ma vie ! Ton navire était fracassé, tu nageais d'une main lasse dans l'onde ionienne, et toutes les trahisons que tu m'avais faites, tu les avouais, et déjà tu ne pouvais plus lever hors de l'eau ta chevelure alourdie : telle, battue des flots pourprés, Hellé, que le bélier doré transporta mollement sur son dos. Combien j'ai craint que cette mer ne reçût ton nom et qu'en passant sur tes ondes le navigateur ne pleurât ton destin ! Que n'ai-je point alors promis^ à Neptune, promis à Castor comme à son frère, à toi, déjà déesse, Leucothoé ^ ! Mais toi [Cynthie], n'élevant qu'à peine l'extrémité de tes mains hors du gouffre, bien des fois, le moment venu de périr, tu criais mon nom. Que si par hasard Glaucus eût aperçu tes yeux, tu serais devenue une vierge de la mer ionienne, et contre toi par envie les Néréides s'emporteraient, la blanche Nésée, la bleue Cymothoé^ Mais je vis
1. Je traduis ainsi, non sans scrupule, excepi du vers 10. Cf. traductions de Hertzberg, Stuttgart, 1838, p. 120-121 ; de Jacob et Binder, Stuttgart, 18G0, p. 56; do Craiisloun, Edimbourg et Londres, 1875, p. 94, Je ne serais pas éloigné de croire qu'il faut faire rentrer dans le mot excepi l'idée de stipulation, de pacte, bien que Hertzberg (Prop. El. T. III, Comment., p. 178) traite cette opinion de doctrina putida.
2. Je ne comprends pas les difficultés soulevées par les éditeurs autour d'un passage aussi simple : Properce, craignant que Cynthie ne se noie et ne devienne ainsi déesse de la mer, invoque spécialement, parmi d'autres divinités, Leucothoé, à laquelle pareille aventure est déjà arrivée, qui est aujourd'hui déesse, et qui par conséquent doit, plus que toute autre, compatir au péril de Cynthie. M. Heimreich, Quœst. Prop., p. 45, paraît avoir saisi le vrai sens de jam; nous verrons plus loin quelle conclusion il voudrait en tirer.— Voy. sur Ino, femme d'Athamas, devenue la déesse Leucothoé, Proller, Griech. MythoL, 1. 1, p. 4.93-496 ; cl Decharme, Mijlhol. de la Grèce ant., p. 316. — Tum ou jam, avec la virgule après, est d'ailleurs contraire à la métrique de Properce.
3. Marolle (Les Œuvres de Prop., Paris, 1604, p. 169) traduit aussi la bleue Cymoihoe. Les autres traducteurs français se sont bien gardés de le suivre. Gcpendant, non seulement rexactitude, devoir impérieux du traducteur, le leur commandait, mais, de plus, il est intéressant de voir comment le naturalisme subsistait au sein môme de l'anthropomorphisme ;
à ton aide accourir un dauphin, celui, je pense, qui avait autrefois porté Arion et sa lyre ; et moi je voulais me jeter du haut d*un rocher, lorsque la crainte même dissipa cette vision. »
Les deux derniers vers de cette pièce sont en contradiction avec ceux qui les précèdent. Puisque Properce voit accourir vers Cynthie le dauphin qui sauva jadis Arion, on ne comprend pas qu'il songe à se jeter luimême dans la mer pour porter à sa maîtresse un secours dont elle n'a plus besoin. On s'attendrait plutôt à des actions de grâce envers les dieux. D'autre part, les vers 13-16 so;it étroitement joints aux vers 17-18 : car l'emploi des temps du subjonctif i;«c^/sse^ (v. 13), esses facta (v. 14), incre'pitarent (v. 15), montre suffisamment que le poète considère Cynlhie comme sauvée. Il faut donc, si l'on en croit M. Heimreich*, choisir entre les vers 13-18 et les vers 19-20. M. Heimreich découvre trois raisons de rejeter les vers 13-18 : une raison de composition littéraire, une raison de langue, une raison de métrique : à travers un songe aussi terrible. Properce n'a pas à méditer et k discourir; nulle part en latin, on n'a nommé les nymphes et déesses marines puellœ maris; enfin la présence d'un mot de cinq syllabes à la fin du vers 15, mcrepitarenty est contraire à l'usage des poètes classiques.
la qualification de cœrula, qui convient à un aspect de la mer, est ici appliquée à une nymphe personnifiant cet aspect. — Hertzberg {loc. cil.) traduit grûnlich, Cranstoun green, Voss et Jacob biaùUch. — Delongchamps s'est félicité (t. II, p. 53, note 5) d'avoir rendu cœrula par « céleste ». C'est une ruse bien malheureuse : il s'agit ici d'une qualité de la mer, il fallait s'abstenir avec d'autant plus de soin d'introduire l'idée d'un autre élément. ,