Clir. Heimreich, Quœst. Propert.y p
On ne peut nier que les vers 19-20 ne soient en contradiction avec les vers 17-18, ou tout au moins qu'ils ne fassent avec eux double emploi ; ce n'est cependant pas une raison suffisante pour justifier un retranchement. On sait que le livre II offre des traces de désordre. Ce désordre a été exagéré par Lachmann, en vue de la division en cinq livres, et surtout par Scaliger, au profit des transpositions ; mais il est certain que les difficultés, provenant d'incohérence ou de lacune dans la pensée, se trouvent dans ce livre en plus grand nombre qu'ailleurs. Je partagerais volontiers l'avis de Hertzberg et de M. Munro, à savoir que le premier livre seul a été publié par Properce. 11 est possible, en ce cas, qu'on se trouve, pour l'élégie II, 26, en présence de deux clausules différentes entre lesquelles le poète ne s'était pas encore prononcé ; il se réservait de choisir; les amis qui ont publié ses papiers, les trouvant écrites l'une à la suite de l'autre, n'ont pas pris garde que l'une des deux devait disparaître.
Môme si l'on croit à la publication du deuxième livre du vivant de Properce, il ne s'ensuit pas qu'on doive reconnaître ici la main d'un faussaire. Pourquoi la contradiction signalée par M. Heimreich ne serait-elle pas l'effet d'une distraction littéraire, d'un oubli de la part du poète? Properce a très bien pu ne pas prendre garde que sa pièce finissait deux fois; ce qui le prouve, c'est que M. Heimreich a été le premier à s'apercevoir de la composition défectueuse de cette pièce; et pourtant, depuis trois siècles, l'œuvre de Properce n'a pas manqué de commentateurs ardents à y découvrir des traces d'interpolations.
Des comparaisons mythologiques, venant interrompre le récit d'un songe eifrayant, risquent d'y paraître la plus
Ui ÉTUDES SUR PROPERCE.
froide des digressions ; mais ce genre de défaut est généralement reproché à Properce; on pourrait donc y voir plutôt un argument en faveur de l'authenticité. Toutefois Properce ici n'est pas tombé dans l'abus des souvenirs mythologiques, comme il le fait de loin en loin, moins souvent qu'on ne le prétend ; il n'a évoqué, ni le souvenir de Glaucus, ni celui des Néréides pour le vain plaisir de montrer sa science et de faire sonner des noms grecs : si Glaucus apercevait Cynthie, Cynthie courait un péril de plus ; la tempête pouvait l'épargner, la main du dieu l'eût attirée sûrement au fond des eaux ; une fois entraînée dans les demeures marines, elle eût été persécutée par les Néréides jalouses de son incomparable beauté. Tous ces dangers imaginaires, le poète est en droit de les concevoir dans un songe; il les énumère avec rapidité et M. Heimreich l'accuse à tort de se mettre tout à coup, alors que Cynthie court un danger terrible, à réfléchir et à raisonner.
Nulle part, les poètes latins n'ont désigné les Nymphes et les déesses de la mer sous le nom de puellœ maris. Qu'importe? cette locution, correcte et claire, n'est-elle pas de la même famille que la suivante : dea undœ, Thétis (Ovide, Me/am. XI, 221)?
Reste l'argument tiré de la présence du mot increpitarent àlafindu vers 15. L'usage des poètes classiques, on le sait, ne comporte que tout à fait exceptionnellement l'emploi d'un mot de cinq syllabes pour terminer un hexamètre ^ M . Heimreich nous parle de cet usage comme d'une loi qu'il aurait découverte. En même temps il signale des
i. Cf. L. Mullcr, Metr. der Griech. und Rom., Leipzig, 1880, § 25, p. 23. — Même ouvr., trad. franc, par A. Le Gouëz, Pari?, 1882, p. 59.
QUESTION DES INTE PxPOLATION S. 145
exceptions à celte loi et nous fournit ainsi des exemples de constructions métriques semblables dans Virgile :
Enéide, V, 589 :
Parjetihus lextum ccecis iter ancipitenique.
Ibid.,\l 6U :
Dant sonilu ingenti perfraclaque qnadrupedantum.
En dehors du cinquième pied, ces vers contiennent deux spondées; celui de Properce n'en contient qu'un seul : Et tibi oh invidiam Néréides increpitarent^. Tous ces dactyles allongent le vers et lui donnent de la souplesse ; ils compensent les inconvénients qui résultent de l'emploi du mot increpitareiit^ les mots longs ayant pour effet d'abréger le vers et d'y produire une sorte d'ankylose^
On peut remarquer aussi que les reproches précipités et les cris de colère des Néréides se font bien entendre dans ces cinq syllabes qui se précipitent sans interruption à la fm du vers; il y a là un effet d'harmonie imitative.
Je ne vois donc aucune raison de contester à Properce les vers 13-18 de II, 26. M. Heimreich veut aussi lui enlever le distique 5-6 ; mais, pour celui-là, il s'exprime sous une forme dubitative : « Peut-être, dit-il, ce distique, lui
I. Remarquez aussi, dans ie vers de Properce, la présence d'un mot grec, Néréides.
"2. Plus les mots sont courts, plus il en faut pour remplir le vers ; après chaque mot il y a une légère suspension de la voix ; cette suspension prolonge le vers et y forme, pour ainsi dire, une articulation ; par conséquent, plus il y a de mots, plus le vers est long et souple. — M. L. Miiller, Prop. EL, Prœf., p. AS {De Prop. arle metrica) cite un autre vers de Propcrce ayant pour clausule un mot de cinq syllabes ; I, 8b , 35 Quam sibl dolatœ regnum vêtus Hippodamiœ. Je n'ai point argué de son existence, parce qu'il se termine par un mot grec.
aussi, a-t-il été écrit par un interpolateur qui a cru que le poète songeait à Hellé dans les vers suivants (v. 7-8) et qui avait dans l'esprit les vers d'Owide, Heroid, XVII, US :
Invideo Phrixo, quem per fréta tristia tutum Aurea lanigero vellere vexit ovis.
)) Cependant le poète ne songeait nullement à Hellé, mais à Leucothoé, si j'en crois le vers 10 :
Quaeque tibi excepi/am dea Leucothoé.
» C'est pourquoi je conjecture qu'il faut écrire le vers 7 :
Quam timui ne forte tuum mare numen haberet *. »
Cette fois, M. Karl Weber, qui approuve avec force le retranchement des vers 17-18 et qui incline à ne pas conserver davantage les vers 13-16, refuse de suivre jusqu'au bout M. Heimreich; il demande grâce pour Hellé, qu'il trouve avec raison tout à fait à sa place, et il fait observer que le fleret du vers 8 ne se comprendrait pas s'il y avait numen au vers 7 -.
1. M. Heimreich, au moyen de toutes ces suppressions, réduit Télégie II, 26 à douze vers qu'il divise en trois strophes de quatre vers chacune : vers 1-4; 7-10; 11, 1^2, 19, 20.