A. Couat, ouvr. cit., p
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pas avec le sien. La forme artistique de sa poésie lui a aussi beaucoup nui; j'ai montré, dans le paragraphe précédent, qu'il est plus souvent simple qu'on ne le croit. D'ailleurs, l'art et l'érudition ne prouvent rien contre la sincérité. Je me rappelle avoir entendu M. Boissier, dans sa leçon du 3 mars 1879, au Collège de France, observer que l'amour du style orné devient comme une seconde nature : t La passion vraie, disait-il, s'exprime ainsi quand, depuis des années, celui qui l'éprouve s'est habitué à penser ainsi. » Rien n'est plus exact ; on accuse Properce de' n'être pas sincère parce qu'il a travaillé avec une conscience d'artiste les vers dans lesquels il chantait son amour et voulait en fixer la mémoire ; mais si l'on plaçait le livre de TibuUe entre les mains d'un homme d'une nature peu sentimentale et d'une éducation purement scientifique, ce lecteur, fût-il intelligent et instruit, se récrierait sans cesse sur la prétention de la pensée et du style, et dirait, tout aussi bien que pour Properce, qu'un amant véritablement malheureux n'écrit pas d'aussi jolis vers.
Quel était donc cet amour dont un assez grand nombre de critiques contestent aujourd'hui la réalité, ou tout au moins la profondeur? Cette passion qui a inspiré à Properce la plus grande partie de ses vers et à laquelle longtemps il a dû sa gloire? Quel était le caractère de Cynthie? On a dit d'elle beaucoup de mal. Ce devrait être pourtant un des privil^es du génie de faire respecter ce qui lui a été cher. Que Cynthie fut belle, nous ne pouvons guère le savoir; le témoignage de son amant est nécessairement partial, et d'ailleurs il importe peu. Elle était instruite et devait avoir reçu une éducation distinguée. C'était une femme
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dompter. La conclusion la plus sûre et la plus équitable, c'est que tous deux, Cynthie et Properce, ont dû beaucoup souffrir l'un par l'autre et se renvoyer mutuellement des récriminations sanglantes, qui avaient pour premier tort d'être absolument vaines. Leur amour se mourait de toutes ces blessures successives que ni regrets, ni explications, ni tendresses renouvelées ne peuvent guérir. Leur amour périssait, mais le rêve demeurait tout entier : chacun continuait de croire que si l'autre l'avait voulu, le passé et l'avenir eussent été sans trouble ; il valait mieux penser : si l'autre l'avait pu ! Properce, au moins, puisque nous ne pouvons connaître les sentiments exacts de Cynthie, Properce subit jusqu'au bout la torture d'un amour véritable dans une situation fausse ; Cynthie le récompensa-t-elle d'un long dévouement par une injustice naïve? Peut-être cette lie du calice ne lui fut-elle pas épargnée. Il faut qu'il ait subi, à la fin de cet amour, une crise violente ou une série de profondes douleurs pour qu'il se soit, jeune encore, condamné au silence ou réfugié dans des travaux d'un caractère impersonnel qui ne répondaient plus aux préoccupations de ses plus vives années.
Cependant, quoi qu'il ait pu souffrir par suite de cette passion, il est certain, à en juger parla septième élégie du livre lY, que Cynthie lui laissa un souvenir dans lequel la tendresse et la reconnaissance avaient plus de part que la jalousie et l'ancienne colère. Cette élégie, à elle seule, suffirait pour prouver la sincérité de son affection : tout intérêt avait disparu, et les amours qui survivent à la séparation et à la mort ne sont pas vulgaires. Properce met dans la bouche de Cynthie des paroles par. lesquelles il semble reconnaître que les plus