RESTAURATION
On peut maintenant se rendre un compte exact des données fournies par l'histoire et par les fouilles pour la restauration du
TEMPLE D'APOLLON DIDYMÉEN.
temple de Didymes. Cette restauration, dont personne, je pense, n'attend de moi l'éloge (l'œuvre et Fauteur me touchent de trop près), a été exposée par M. A. Thomas au Salon de cette année. Je prie le lecteur de vouloir bien s'y reporter par le souvenir. Le format et les dimensions de cet article ne me permettent point d'y joindre les plans et les dessins nombreux qui aideraient à le comprendre et en rendraient la lecture moins aride : ces dernières pages ne seront en effet que le texte d'une illustration absente.
Le Didyméon est, pour employer le langage technique mis à la mode, peu de temps après sa construction, par l'école d'Hermogène, un temple ionique diptère décastyle, c'est-à-dire, en simple français, qu'il est entouré d'un portique (Trrepov) formé d'un double rang de colonnes ioniques. Il y a 21 colonnes sur les côtés, 10 sur les façades et 12, disposées en trois rangées, entre les antes (TtaoacxaôEç) ou saillies formées, à droite et à gauche du pronaos, par les prolongements en avant des murs latéraux du temple. Comme dans ce calcul les colonnes angulaires sont énumérées plusieurs fois, l'édifice n'a en réalité que le chiffre, déjà fort respectable, de 120 colonnes. Un élève d'Hermogène eût ajouté que l'ordonnance de ces colonnes était intermédiaire entre le genre pycnostyle et le genre systtjle, c'est-à-dire que la longueur de l'entre-colonnement était, à peu de chose près, à mi-distance entre un diamètre et demi de la colonne et deux diamètres. Cela donnait à chacun des côtés une longueur de 108m,55 qui correspond exactement à 353 pieds grecs (1), et aux façades un développement de T9m,78 ou 162 pieds. Le diamètre inférieur de la colonne est de lm,98 ou de 6 pieds 7 doigts, la hauteur, base et chapiteaux compris, de 19m,40 ou sensiblement 63 pieds; cette hau-
(1) La longueur du pied grec n'est pas encore déterminée avec certitude. Les évaluations varient entre 307 et 308 millimètres. M. Aurès (Étude sur les dimensions du Parthénon) a donné le chiffre de 307 qui doit s'approcher beaucoup de la vérité. Rien ne prouve d'ailleurs que le pied ait été absolument identique dans toutes les cités grecques.
TEMPLE D'APOLLON DIDYMÉEN.
leur est plus grande que celle des colonnes de Jupiter Stator, à Rome et de FOlympiéion, à Athènes; elle dépasse d'un tiers celle des colonnes de la Madeleine. L'angle supérieur du fronton s'élevait à plus de 31 mètres au-dessus du sol. Aucun temple du monde hellénique n'avait de dimensions pareilles : l'Artémision d'Éphèse lui-même, l'une des sept merveilles du inonde, était plus petit; ses colonnes n'avaient que 17 mètres de haut et sa façade était seulement octostyle.
Examinons maintenant en détail chacune des parties du temple.
Comme il était naturel de s'y attendre , l'ordre du Didyméon ressemble beaucoup à celui du Mausolée d'Halicarnasse et du temple de Priène; il ressemble encore davantage à celui de l'Artémision d'Éphèse. N'était la légère différence des proportions, il serait difficile de distinguer un morceau provenant de l'un de ces édifices du morceau correspondant dans l'autre.
Les colonnes et les architraves de Didymes sont d'un marbre très cristallin, légèrement bleuâtre, et dont l'action du soleil ne dore point la surface. Ce marbre provient des îles Corsiées, aujourd'hui îles Fourni, situées au sud de Samos, en face du territoire milésien. Nul doute qu'il n'ait été choisi à cause de son extrême dureté, car dans les mêmes îles existent de véritables montagnes d'un superbe marbre blanc, aussi pur, aussi brillant que le Paros. Les blocs, dégrossis dans la carrière, étaient chargés sur des bateaux et débarqués à trois kilomètres environ de Didymes, au port Panormos (aujourd'hui baie Kouvella). Au fond de cette baie on voit encore une trentaine de tambours à demi enfouis dans la vase et alignés comme pour former une jetée. Ont-ils été abandonnés comme défectueux? Ont-ils été laissés là lors de l'interruption des travaux du temple? Il est impossible de le savoir.
Chacune des deux colonnes encore debout du côté nord du temple se compose de 18 tambours de hauteur inégale, scellés l'un à l'autre au moyen de deux énormes goujons en bronze, l'un placé dans l'axe même de la colonne et cylindrique,
TEMPLE D'APOLLON DIDYMÉÉN.
l'autre placé près de la circonférence et carré. Ces goujons ont leurs extrémités engagées dans deux boîtiers en bronze scellés par une coulée de plomb , l'un à la surface inférieure du tambour supérieur, l'autre au-dessus du tambour inférieur. Ils ne sont tous ni de môme modèle ni de même provenance. Dans le nombre il s'en est rencontré un fourni par un fabricant italien, Publius, et marqué de son nom traduit en grec. Ce scellement a été trouvé dans les déblais et la provenance en est incertaine. Quant à la date, d'après l'apparence de l'inscription, elle paraît remonter assez haut. Les Italiens, Latins et Etrusques étaient en effet, dès une époque fort ancienne, célèbres en Grèce pour leur habileté à fondre le bronze. De plus, à la fin du quatrième siècle, les rapports entre la Grèce et Tltalie étaient déjà fréquents; les Athéniens fondaient une colonie dans l'Adriatique pour défendre la sécurité de cette mer contre les pirateries des Tyrrhéniens établis aux bouches du Pô; ils envoyaient des vaisseaux aux Romains pendant la première guerre punique : Pausanias vit encore, sur la route de l'Académie , la sépulture des citoyens morts dans cette expédition. Les Romains, de leur côté, d'après des traditions qu'on a peut-être rejetées trop à la légère, faisaient, avant la rédaction des lois des Douze Tables, recueillir les législations des principales villes grecques, et plus tard envoyaient des ambassadeurs à Alexandre. Enfin, un siècle après la construction du Didyméon, Antiochus Épiphane appelait à Athènes l'architecte romain Cossutius pour reprendre sur de nouveaux plans la construction de l'Olympiéion commencé par les Pisistratides.
En joignant à la hauteur du fût celle de la base et du chapiteau, la colonne, je l'ai dit, a 19m,40, soit un peu moins de 10 diamètres de hauteur. Ce sont là des proportions majestueuses et qui conviennent à un édifice de dimensions colossales; le peu de largeur des entre-colonnements augmente encore l'apparence de sévérité et de solidité inébranlable du temple. La base, comme on le remarque aussi à Harlicarnasse