TEMPLE D'APOLLON DU) Y M É EN
n'avons pu faire : on retrouverait certainement la disposition exacte des localités que M. Thomas n'a pu indiquer que d'une manière tout à fait conjecturale.
Cet espace découvert s'étendait-il jusqu'aux murs de la cella? La trouvaille au pied de ces murs d'un massif de substructions destiné, semble-t-il, à supporter un dallage, exclut cette hypothèse. Il n'eût été d'ailleurs ni sensé ni beau de faire plonger ces murs dans la terre. Il est donc à supposer que tout autour du temple régnait une sorte de trottoir qui permettait de gagner, sans profaner le sol sacré, la place où était la statue.
Quant aux murs eux-mêmes, ils existent sur tout le pourtour du naos jusqu'à la hauteur de 5 à 6 mètres : ils se composent de deux étages ; d'abord un soubassement continu, faisant une saillie d'un peu plus d'un mètre, et réduisant la surface de lacella à 22 mètres de large sur 54 de long; sur ce soubassement, qui monte jusqu'à la hauteur du dallage du péristyle, repose le mur proprement dit. Des pilastres ioniques la soutiennent du côté intérieur et correspondent aux milieux des entre-colonnements du portique. Il y a neuf de ces pilastres sur chacun des côtés, et trois au fond, celui du milieu faisant visà vis à la porte. De plus, les angles sont décorés de demi-pilastres placés en retour d'équerre. Du côté de l'entrée, la décoration du mur est assez différente. Aux demi-pilastres de retour d'angle s'appuient deux autres pilastres, dont les côtés opposés à l'angle s'avancent jusqu'à l'aplomb des murs qui séparent de l'œcos les cages des deux escaliers. La porte d'entrée, correspondant, nous l'avons vu, au pilastre médian du mur du fond , est flanquée de deux colonnes corinthiennes engagées. L'intervalle entre ces demi-colonnes et les deux pilastres déjà mentionnés est égal à celui qui, sur les trois autres côtés du temple, sépare deux pilastres consécutifs.
Cette décoration des murs de la cella est assurément la plus belle partie de l'ornementation du Didyméon. Plusieurs chapiteaux de pilastres ont été rapportés et permettent d'en juger. Ils étaient alternativement décorés , sur leur face principale,
TEMPLE D'APOLLON DIDYMÉEN.
d'un iïeuron séparant deux griffons, l'un mâle et l'autre femelle, ou d'une touffe d'acanthe surmontée d'une palmette et d'où partent de chaque côté des rinceaux ; les pilastres d'angle étaient tous décorés de griffons. Ni les rinceaux ni les griffons n'étaient d'un modèle uniforme; l'architecte avait laissé aux sculpteurs toute la liberté compatible avec la symétrie du monument, et cette liberté avait produit dans l'ornementation une variété des plus heureuses : tantôt les griffons sont sveltes et élégants dans leurs formes ; tantôt ils sont trapus et musculeux : ici ils s'avancent d'une allure tranquille et comme en jouant; là ils semblent se menacer avec fureur. Nul doute qu'ils n'aient inspire les architectes du temple d'Àntoniri et Faustine ; mais c'esl
en comparant l'imitation au modèle que l'on peut se rendre compte de l'immense supériorité de l'art grec sur l'art romain. Les griffons du temple romain sont des animaux conventionnels, sans expression et sans vie : ceux de Didymes, au contraire, sont pleins de vérité et de mouvement : leurs muscles se gonflent sous leur peau mobile; leurs fortes pattes s'appuient sur le sol pour bondir ; leurs reins souples se cambrent : et il semble que dans leur tète fièrement levée, clans leurs yeux saillants, nous puissions lire la passion qui les agite. On pourrait faire une comparaison semblable entre les rinceaux de Didymes et ceux du Forum de Trajan. Et quoique ici l'œuvre romaine soutienne infiniment mieux le parallèle, quoique, dans sa richesse surabondante et ses dimensions exagérées, elle ne manque pas d'une réelle et majestueuse beauté; combien elle paraîtra lourde et chargée en face de l'œuvre grecque d'une
Intaille antique représentant Apollon Didyraéen.
richesse si sobre, d'une élégance si pure, d'un modelé à la fois si gras et si délicat !
11 faut d'ailleurs remarquer que rien ne motive la présence de griffons au temple d'Antonin et Faustine : au Didyméon, au contraire, ils sont parfaitement à leur place. Le griffon était consacré à Apollon ; c'était la monture du dieu lorsqu'il revenait du pays des Hyperboréens ; et il figurait sur les acrotères du temple de Delphes comme sur les pilastres de Didymes.
Entre les chapiteaux des pilastres, et à la même hauteur, le mur était couronné par un bandeau décoré de griffons d'une forme toute différente et séparés par des lyres. Les Grecs donnaient à cette espèce de frise le nom d'Imxpftwnç.
La richesse de la décoration du naos était encore surpassée par celle de Pédicule placé au fond du temple. Un bloc d'architrave et l'un des chapiteaux d'angle de cet édicule sont les seuls restes qui en aient été découverts. Il devait être fort haut, car la statue du dieu était colossale, et la décoration du chapiteau d'ante est évidemment calculée pour être vue de loin et d'en bas. Ce chapiteau porte sur chacune de ses faces une femme dont la tète supporte l'abaque , dont les jambes et les vêtements se transforment, par une gradation insensible, en vigoureuses feuilles d'acanthe, tandis que les bras se continuent par des rinceaux et projettent vers l'angle extrême du chapiteau une puissante palmette. Dans aucune œuvre de sculpture peut-être, cette transition si difficile du corps humain à la plante n'a été plus habilement ménagée; jamais les caprices de l'imagination n'ont fait une alliance plus heureuse avec la sévérité du goût, et la puissance ne s'est unie plus intimement avec la grâce.
Sous cet édicule était placée la statue en bronze d'Apollon. Cette statue dont j'ai déjà, en parlant du premier temple de Didymes, brièvement indiqué l'histoire, était célèbre dans l'antiquité, et mérite que nous nous y arrêtions un instant (1).
(1) Beulé en a déjà parlé dans la Gazette des Beaux-Arts , t. XV, I« période, p. 161.
Le sculpteur qui l'avait faite était Kanakhos cle Sicyone