‹ Études d'archéologie et d'artChapitre 30 sur 54 · IV · texte numérisé non relu

IV

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C'est dans le dernier tiers du quatrième siècle et dans le premier du troisième, que les relations des villes grecques du Bosphore et des princes scythes leurs suzerains avec Athènes et les autres cités commerçantes de la Grèce furent les plus régulières et les plus intimes. A la faveur de l'extension vers le Nord des limites du royaume du Bosphore, en même temps que de l'accroissement des besoins du marché athénien , par suite des événements politiques que j'ai indiqués plus haut, l'exportation des blés récoltés dans les plaines du Tanaïs et du Boryst une importance plus grande que jamais et jeta

des Beaux-Arts, 1er janvier 1882.

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des sommes plus fortes sur les places de Panticapée, de Phanagorie et d'Olbia. Les rois du Bosphore et ceux de leurs sujets indigènes entre les mains desquels étaient les terres de l'intérieur profitèrent peut-être plus encore que les négociants des villes grecques de la côte de ce développement commercial. — Princes et grands personnages de leur cour commençaient déjà à se familiariser avec les choses de la Grèce, à s'essayer à sa langue, à prendre goût à son luxe et aux œuvres de ses arts. Pour mettre à profit le débouché qui s'ouvrait chez ces adeptes tard venus de la civilisation hellénique , les ateliers des villes du Bosphore, et même sans doute, jusqu'à un certain point, les manufactures athéniennes, commencèrent à fabriquer des objets d'une nature spéciale, où l'habileté manuelle de leurs ouvriers se prêtait complaisamment à des besoins et à des usages étrangers, et où le goût exquis des Grecs sacrifiait quelque chose de sa pureté aux tendances d'une race plus grossière. Les produits de cette fabrication particulière, ces « articles d'exportation », comme nous dirions aujourd'hui, sont clone d'une beauté moins complète, d'une perfection moins irréprochable que les œuvres faites au même moment pour des acheteurs grecs; mais ils ont un aspect plus imprévu, une saveur plus originale, et, en plus du mérite artistique qu'ils conservent longtemps encore, ils prennent pour nous l'intérêt de véritables documents historiques.

Parmi ces objets de caractère mixte, issus d'une sorte de transaction entre des usages et des goûts différents , les vases peints sont fort peu nombreux. Il fallait un œil plus délicat que celui des Scythes pour admirer le galbe d'une hydrie, pour apprécier la finesse des peintures d'une aryballe ou d'un lécythos. Des vases de la plus pure argile attique , si spirituellement décorés qu'ils fussent, n'étaient après tout, pour eux, que de simples pots de terre, une vaisselle que les vivants commençaient déjà à dédaigner pour les usages domestiques, et qui n'était pas assez luxueuse pour être offerte aux morts. La magnificence matérielle, l'éclat de l'or et de l'argent, voilà ce qui

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frappait ces demi-sauvages, comme cela frappe tous les peuples enfants. Aussi , si parfois ils achetaient des vases , et même de fort beaux, ces achats n'étaient pas assez fréquents pour donner quelque activité à une fabrication spéciale. Je dis.

Couvre-oreille trouvé à la grande Bliznista. Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg (t).

donner quelque activité, car il n'est pas douteux que cette fabrication spéciale ait existé dans quelques ateliers, mais sans pouvoir se développer beaucoup. Le fait même de son existence accidentelle est prouvé de la manière la plus évi-

(1) Voir plus haut, p. 210.

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dente par l'aryballe ici reproduite (p. 213.) Au bas du cou, sur un bandeau circulaire, se lit en relief la signature du potier :

Xénophantos, Athénien, a fait. »

L'indication de la patrie, dans une signature de simple potier, est chose tout à fait exceptionnelle : je n'en connais qu'un autre exemple, l'inscription : Teiawçl«coÉr,«y 'Aô^vortos, gravée à la pointe sur trois ou quatre vases trouvés à Tanagra et très probablement fabriqués dans la localité même. Faut-il conclure de cette mention que Xénophantos était venu s'établir à Panticapée, comme Tisias à Tanagra, et que c'est à cause de sa qualité d'étranger qu'il fait suivre son nom de son ethnique? Ou bien doit-on penser que son atelier était à Athènes et que, s'il a pris soin de faire connaître de quelle ville il était citoyen, c'est que, fabriquant pour l'étranger, il voulait faire bénéficier les vases sortis de ses fours de la faveur et de la plus-value qu'obtenait partout la céramique d'Athènes? La forme et le style du vase sont bien athéniens, mais cela ne fournit point d'argument décisif pour l'une ou pour l'autre hypothèse. Le seul critérium certain serait la composition de la terre; mais l'analyse n'en a point été faite, et l'eût-elle été, nos connaissances sur les pâtes céramiques employées par les anciens sont trop incomplètes pour qu'elle nous fût actuellement d'un grand secours. Quoi qu'il en soit de cette question, que nous sommes forcés de laisser indécise, le vase a bien certainement été fait pour être vendu à des Scythes. L'ornementation procède du même système que celle du vase de Cumes. Au bas du cou et immédiatement après le bandeau qui porte la signature, un second bandeau plus large est décoré d'appliques en faible relief : trois biges conduites par des Victoires et entre lesquelles sont des groupes de combattants. La face principale de la panse, celle qui est opposée à l'anse, est envahie tout entière par des personnages et des animaux en relief un peu plus fort, rehaussés de peintures et de dorures : c'est toute une scène de chasse empruntée à la légende locale des Arimaspes, qui avait été popularisée en Grèce par le poème fabuleux d'Aristéas de

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Proconnèse. On sait que ce peuple imaginaire passait pour habiter les contrées hyperboréennes , bien loin au delà des Scythes; il était, disait-on, en lutte perpétuelle avec les griffons, les animaux sacrés d'Apollon hyperboréen, gardiens jaloux de For des monts Riphées, c'est-à-dire de la chaîne de l'Oural. Les artistes avaient de bonne heure fait leur profit de ces traditions lointaines et accommodé à la décoration de toutes sortes d'objets les groupes élégants formés par les griffons et les Arimaspes; mais ici il est impossible de ne pas voir dans ces scènes quelque chose de plus qu'un motif banal d'ornementation : l'allusion au pays pour lequel le vase était fait se laisse aisément apercevoir. Les Arimaspes du potier athénien sont, d'ailleurs, des combattants tout à fait civilisés; ils ont le visage noble et l'élégant costume des Perses, les cheveux ondulés, la longue barbe frisée, le bonnet dit phrygien, la tunique ample et souple, les anaxyrides ou pantalons de fine étoffe, le manteau flottant. Les uns sont armés de haches de guerre, les autres de courtes piques; un est à cheval, un autre monté sur un char à deux chevaux, attelé à la grecque. Leurs noms , écrits à côté d'eux, sont perses pour la plupart, et l'on retrouve clans le nombre ceux de quelques-uns des personnages qui ont joué un rôle dans les troubles de l'Asie-Mineure, entre la mort d'Artaxerce II Mnémon (389) et la conquête d'Alexandre : Dareios et Kyros sont des noms de princes; Atramis, Abrocomas, Seisamès, des noms de satrapes. Il est difficile de croire que cette coïncidence soit l'effet du hasard : la date de la fabrication du vase ne peut être de beaucoup postérieure aux faits et aux personnages dont Xénophantos évoque ainsi le souvenir. Les ennemis contre lesquels combattent nos Arimaspes , des griffons et des chimères ailées , sont aussi mondains qu'eux : on sent, on sent même trop qu'ils n'ignorent pas la belle courbure de leur souple échine et l'élégance de leurs mouvements. A ces êtres mythiques, le désir de la variété a fait mêler des sangliers et un animal dont un éclat a malheureusement emporté la tête, mais qui, d'après la forme de

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son corps, son allure un peu raide et les longs poils qui pendent sous son cou, doit être un élan, sinon même un renne.

Des deux côtés de ces figures en relief sont d'autres personnages simplement peints en rouge, à la façon ordinaire, et dans lesquels se retrouve toute la délicatesse de dessin des plus beaux vases énumérés plus haut. Ils relient, par une transition ingénieuse, le devant du vase à la partie postérieure , toute couverte de rinceaux et de palmettes simplement peints et enchevêtrés avec une variété étonnante d'invention. L'exécution est même plus parfaite dans ces parties accessoires que dans la partie principale : les figures en relief sont modelées d'une main un peu molle; leur saillie se rattache à la surface du vase par une coupure presque verticale et un peu dure d'aspect; leur groupement enfin est fait en désordre. Mais ces quelques défauts, qui nous empêchent d'oublier que nous sommes à la veille de la décadence, n'empêchent pas ce vase d'être un morceau de premier ordre, et dont l'Ermitage peut à bon droit s'enorgueillir.

Si l'aryballe de Xénophantos est le seul vase remarquable dans lequel nous puissions constater ce fait curieux d'une fabrication grecque à destination de barbares, en revanche, parmi les bijoux et les vases en or et en argent, les pièces où l'on observe la même particularité sont extrêmement nombreuses. A vouloir les citer, on n'a que l'embarras du choix. Une des plus belles, à mon sens, est le collier ouvert ou torques (je ne trouve point de mot grec pour désigner cette mode étrangère) dessiné à la page 219. Aussi bien d'ailleurs que la forme, la décoration de l'objet montre évidemment qu'il a été fait pour un Scythe ; les ornements par lesquels se termine le cable d'or qui constitue la courbure du collier sont deux avant-trains de chevaux montés par des cavaliers, et qui, les jambes de devant repliées, semblent s'élancer au galop de la gaine dans laquelle leur croupe est prisonnière. Les cavaliers, on le voit du premier coup d'œil, sont des Scythes : leurs longs cheveux, noués sur la nuque, retombent derrière les

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épaules, leur barbe est inculte et épaisse; pour vêtement, ils portent une casaque à manches étroites, serrée à la taille par une ceinture, un large pantalon, et des bottes. Sauf que le pantalon est passé par-dessus les bottes, au lieu d'être entré de-

Torques en or, trouvé au Koul-Oba. Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg'.

dans, c'est exactement le costume des moujiks russes d'aujourd'hui; c'est aussi, très fidèlement rendu, leur type grossier, mais non brutal, leur nez long et fort, leurs grands yeux endormis, leur bouche lippue. Les chevaux non plus ne sont pas des chevaux grecs : la cambrure de leur chanfrein rend la confusion impossible. Et cet objet fait pour un barbare est

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fondu, puis ciselé, avec toute la perfection qu1eût pu exiger le goût de l'Athénien le plus connaisseur. Ajoutons que là, comme dans plusieurs des bijoux énumérés précédemment, l'émail joue aussi son rôle. La transition entre les cavaliers et la partie du torques enroulée en torsade est formée par des bandes décorées de palmettes; les fonds de ces palmettes sont remplis de bleu et de vert.

C'est du Koul-Oba que provient ce torques. Il était passé au cou du mort qui, dans la chambre funéraire, occupait la place d'honneur, et dans lequel, nous l'avons vu, il faut peut-être reconnaître un des rois du Bosphore. A côté de ce personnage était un objet en or, épais et lourd, dont la face de dessous est reproduite ci-contre (p. 221). Les archéologues de la Commission impériale y ont vu la partie centrale et saillante, Yumbo d'un bouclier. Je ne sais vraiment pas comment cette idée singulière a pu venir à l'esprit d'hommes aussi versés dans la connaissance des choses de l'antiquité , car non seulement il est impossible de concevoir de quelle manière cet objet pourrait être adapté à un bouclier, mais de plus il est d'une forme parfaitement connue : c'est tout bonnement une coupe sans pied , destinée aux libations, ce que les Grecs appelaient une phiale. Quand la phiale présentait au centre un renflement hémisphérique, correspondant du côté extérieur à un trou où l'on engageait les premiers doigts de la main, tandis qu'on appliquait le pouce sur le bord, la coupe prenait le nom de phiale à nombril, cpiaXYi (AscrdfjLtpaAoç. Les Grecs ont presque toujours conservé à ces phiales, lorsqu'ils les faisaient en argent ou en or, la décoration que leur avaient donnée leurs premiers inventeurs, les Égyptiens : des fleurs cle lotus, en creux du côté intérieur, en saillie vers le dehors , rayonnent autour de l'ombilic et viennent s'épanouir près des bords de la coupe. Ici, la disposition traditionnelle a été conservée, mais les fleurs de lotus sont surchargées d'une profusion d'ornements qui, à vrai dire, sont assez peu à leur place en cet endroit, mais qui éblouissent par leur richesse. Ce sont d'abord, sur le premier

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rang de pétales, des têtes grimaçantes de Gorgones dont la chevelure de serpents se prolonge par des enroulements bizarres ; le second rang de pétales porte encore des têtes de Gorgones,

Filiale en or, trouvée au Koul-Oba. Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg.

mais plus petites; sur le troisième, elles sont remplacées par des têtes de Scythes, avec leur bonnet conique et leur longue et épaisse barbe. Ces têtes, part faite à la recherche de la couleur locale, classent pour nous l'objet dans la catégorie à la-

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quelle il appartient : en nous indiquant à qui il était destiné, elles nous expliquent cette ornementation luxuriante, dont le goût sévère d'un Grec se fût à bon droit alarmé.

La petite bouteille en or de la page 238 provient encore du Koul-Oba. La panse en est divisée en deux par une tresse; la partie inférieure est décorée de godrons, la partie supérieure porte sept figures en relief, faites au repoussé; l'exécution n'en est pas très fine, mais si la valeur artistique est ici moindre que dans les deux objets précédents, l'intérêt historique, ethnographique si l'on veut, est infiniment plus grand : l'artiste nous fait en effet pénétrer au milieu d'un campement de Scythes, nous initie à leurs attitudes familières , et nous les fait prendre sur le vif dans quelques-uns des actes de leur vie nomade. L'un, le chef du clan sans doute, car un diadème entoure sa tête nue, écoute, assis sur une pierre et appuyé sur sa lance, le rapport que lui fait un de ses guerriers, accroupi devant lui; plus loin, un autre guerrier, le genou droit en terre, courbe son arc en le passant sous sa jambe gauche et lui ajuste une corde. Derrière celui-là vient un groupe de deux hommes agenouillés : l'un des deux appuie sa main gauche sur le front de son compagnon, pour lui maintenir la tête immobile, et, enfonçant la main droite dans sa bouche grand ouverte, se met en devoir de lui extirper une dent. L'opération ne se fait pas sans douleur : la grimace du patient, et sa main, qui retient le bras du chirurgien improvisé, le disent assez haut. Ce groupe est suivi d'un second : un blessé, assis sur le sol, tend sa jambe nue, qu'un de ses camarades entoure d'un bandage. Le costume et le type de ces hommes est naturellement assez semblable à celui des cavaliers du torques , mais les proportions plus grandes permettent de mieux apercevoir les détails. Les pantalons, les bords et les emmanchures des casaques sont brodés; une rangée de boutons ferme par devant la tunique; le bas des pantalons est entré dans les bottes, assez courtes et serrées au-dessus de la cheville par une corde.

Le Koul-Oba est dans les environs immédiats de Kertch.

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Voici maintenant une trouvaille qui nous montre les œuvres de l'orfèvrerie grecque pénétrant bien plus avant dans l'intérieur du pays, et cela dès la fin du quatrième siècle, ou, au plus tard, dès les premières années du troisième. Hérodote dit que les tombeaux des rois scythes étaient situés dans la vallée du Borysthènes (le Dnieper d'aujourd'hui) , en un endroit appelé Gherra. C'étaient des espèces de chambres construites avec des pièces de bois, les unes plantées debout, les autres posées de champ par-dessus les premières, en guise de toiture. Après

Frise d'un vase en argent trouvé à Nikopol. Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg.

avoir introduit dans la chambre construite pour le recevoir le cadavre du roi mort, on déposait autour quantité de vases et d'objets précieux; puis on étranglait auprès du défunt une de ses concubines, son cuisinier, son écuyer, son cheval de guerre, quelques-uns de ses serviteurs, afin qu'il retrouvât dans l'autre monde une maison toute montée; après quoi on jetait par-dessus la chambre sépulcrale d'énormes quantités de terre.

M. Ivan Zabéline, qui dirigeait il y a une vingtaine d'années les fouilles du Bosphore Cimmérien, était avec raison préoccupé de ce texte et pénétré de l'importance qu'aurait la découverte d'une des sépultures qui y sont décrites. Il conclut des particularités mentionnées par Hérodote, dans ce passage et

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dans un autre, que Gherra devait être à la hauteur de la troisième cataracte du Dnieper, et dans le district d'un des villages fondés par Catherine II après la conquête de la Crimée, celui de Nikopol. Or, précisément à une vingtaine de verstes de ce village, sur la rive droite du fleuve, existait un énorme tumulus appelé clans le pays « Kourgane de Tchertomlik », long de 352 mètres et haut de 21, qui dominait toute la contrée. En 1862, M. Zabéline résolut de rouvrir* Lorsqu'on arriva à la chambre, qui avait bien été construite en bois comme le dit Hérodote, mais qui s'était écroulée sous le poids des terres amoncelées au-dessus, on constata qu'elle avait déjà été pillée : il n'y restait plus rien. La spoliation avait eu lieu dans l'antiquité même et non sans difficulté : on retrouva le cadavre d'un des voleurs, qu'un éboulement avait enseveli dans la galerie creusée pour accéder à la tombe : auprès de lui était sa lampe en bronze. Mais sans cloute dès cette époque la chambre principale était en partie comblée, et les recherches des fouilleurs avaient été faites très précipitamment, car des passages ménagés aux quatre angles n'avaient pas été découverts par eux ; ces passages conduisaient à des chambres plus petites, mais heureusement restées inviolées et qui contenaient le mobilier funéraire le plus précieux.

Parmi les objets trouvés dans cette sépulture, anonyme comme toutes les autres, mais sans aucun doute royale, le plus important et de beaucoup, est le vase d'argent, en partie doré, dont nous donnons ici le dessin. Lors cle l'écroulement de la toiture de la chambre il a été bosselé d'un côté, et brisé au cou: il a cle plus, lors de la trouvaille, été atteint par un coup de pioche; mais ces dégradations ne sont pas assez considérables pour en altérer la beauté. C'est une amphore de trois pieds grecs (0m,70) de haut, formée de deux plaques d'argent rivées l'une à l'autre, et munie cle deux anses; le corps du vase est décoré de palmettes et de rinceaux dessinés avec cette élégance un peu maigre qui caractérise l'époque macédonienne : sur le devant, ces rinceaux sont faits au repoussé, et présen-

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tent une légère saillie; sur le derrière, ils sont simplement gravés. Au milieu de ces feuillages ornementaux sont posés des oiseaux, deux grands et deux petits de chaque côté. Dans les premiers M. Stephani croit, non sans quelque vraisemblance, reconnaître des coqs de bruyère; les autres ressemblent assez à des corneilles : là encore, l'artiste se serait donc préoccupé de chercher dans le pays même les éléments de la décoration. A la partie inférieure de la panse, à l'aplomb des anses , deux ouvertures munies de filtres fins, et que fermaient deux bouchons fixés à de petites chaînettes, servaient à l'écoulement du liquide que le vase était destiné à contenir : du vin sans doute, dont les Scythes étaient grands buveurs, car l'amphore, n'ayant pas de couvercle, ne pouvait être employée à contenir un breuvage fermenté et mousseux comme le koumis ou lait de jument. Ces deux ouvertures sont ornées, à l'imitation des gargouilles des temples, de deux têtes de lion, et, chose singulière, le modelé de ces têtes, leur crinière à poils courts et régulièrement rejetés en arrière, nous reportent à un siècle plus haut que le reste de l'ornementation du vase : elles rappellent beaucoup plus les têtes de lion du Parthénon que celles du temple de Priène ou du mausolée d'Halicarnasse : nous sommes en présence d'un vieux modèle, devenu classique et banal, qui a continué à être en usage dans les ateliers d'orfèvres longtemps après que de nouvelles formes ^avaient prévalu dans l'architecture. Un peu plus haut, et juste clans la ligne médiane de la face antérieure de l'amphore, est une troisième ouverture, décorée d'une tête de cheval ailé : l'animal, les oreilles dressées, l'œil effaré, les joues maigres, les naseaux dilatés et la bouche ouverte pour hennir, n'a rien du cheval grec tel que nous le montrent la frise du Parthénon et le tombeau de Mausole : c'est le cheval sauvage de la steppe, inquiet et frémissant au moindre bruit. Les grandes ailes éployées dont la fantaisie de l'artiste l'a muni dérobent heureusement au regard la jonction, forcément disgracieuse, de cette applique à la surface de la panse, et achèvent de lui donner un caractère

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étrange et saisissant. Le haut de la panse, au bas de la naissance du cou, est décoré de chaque côté d'un groupe de deux griffons dévorant un axis, les uns repoussés, les autres simplement gravés : le dessin manque un peu d'ampleur, mais est habile et élégant. Mais la partie la plus originale de cette ornementation, c'est la frise de figures en haut relief, fondues à part, retouchées au burin et soudées, qui court au point où la surface de la panse se recourbe pour gagner le cou, et repose sur le bandeau en saillie par lequel est dissimulée la rivure des deux moitiés du vase. Le sujet de cette frise est emprunté à ce qui, dans les mœurs des Scythes, frappait le plus la curiosité des Grecs : le domptage et l'éducation du cheval. Au centre est une jument que trois hommes s'efforcent de renverser à terre en tirant sur des cordes attachées au bas de ses jambes (les fils d'argent qui figuraient ces cordes sont brisés). On sait que c'est là une manière encore en usage de terrifier l'animal et de mater sa résistance. A droite de ce groupe, un homme debout tenait entre ses mains un objet aujourd'hui manquant et qui semble l'occuper beaucoup. Les uns ont conjecturé qu'il se pansait la main, d'autres qu'il s'apprêtait à recueillir dans une coupe Yhippomanès, liqueur à laquelle on attribuait une foule de vertus médicinales et magiques : peut-être préparait-il tout simplement des entraves. Plus à droite encore, le propriétaire de la prairie et des bêtes qui y paissent vient de descendre de cheval : sa monture, sellée et bridée, attend paisiblement, pour se mettre à brouter, que son cavalier ait achevé de lui entraver les jambes de devant. A gauche du premier groupe, celui de la jument et des gens qui l'entourent, un homme placé devant un cheval qu'il tient par un licou lui prend et lui plie le genou gauche, en même temps que, pesant sur la corde, il lui fait tourner la tète vers la droite : tout à l'heure, en la lui ramenant vers la gauche par un mouvement brusque, il lui fera perdre l'équilibre et l'abattra sur le flanc. Sur le derrière du vase, deux autres serviteurs viennent de lancer des cordes à des chevaux qui bondissent et cherchent à fuir, tandis que les

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deux derniers chevaux du troupeau paissent encore sans inquiétude Flierbe rase de la steppe.

Bien avant d'aller à Saint-Pétersbourg, je connaissais par les gravures des Comptes rendus cette magnifique pièce, mais j'avoue qu'elle a dépassé de beaucoup mon attente. Tout en elle excite l'admiration, et la rareté extrême d'objets de ce prix, et l'intérêt du sujet, et l'adresse de l'exécution. J'ai grand' peine à croire que l'orfèvre qui l'a faite fût d'Olbia, ou du moins que sa main et son œil se fussent formés là : son habileté de ciseleur n'est certes pas indigne d'un atelier athénien. En tout cas, toutefois, il avait vu des Scythes; il savait sur le bout du doigt et leur physionomie, et leur costume, et leurs mœurs. Ceux qu'il nous montre diffèrent d'ailleurs fort peu, est-il besoin de le dire, de ceux du torques et du vase du Koul-Oba : des copies contemporaines du môme modèle ne peuvent présenter de grandes divergences. Ce sont les mêmes tignasses rudes , épaisses et longues , les mêmes tuniques brodées , pourvues de manches et serrées à la taille par une ceinture de cuir, les mêmes pantalons rentrés dans des demi-bottes que deux cordes assujettissent autour du pied et autour du mollet. Comme le dit fort bien M. Viardot : « Rien n'a changé dans les modes sur les bords du Dnieper depuis 2,200 ans, » et ce vase joint à ses autres mérites celui de compléter un ensemble de documents plus instructifs que tous les textes du monde pour l'ethnographie de l'ancienne Scythie. Ils montrent de la manière la plus évidente la justesse de l'hypothèse qui fait des Scythes les ancêtres des Russes actuels, hypothèse la plus simple et, a priori, la plus probable de toutes, et qui, pour cela même peut-être , est de toutes celle qui a trouvé parmi les savants le moins d'adeptes.

Deux des huit personnages figurés sur la frise de l'amphore de Nikopol portent, attaché à la ceinture, le goryte ou étui en cuir destiné à contenir l'arc très court dont se servaient les guerriers scythes, et, dans une seconde poche cousue sur la première, une petite provision de flèches. Or, précisément dans

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