‹ Études d'archéologie et d'artChapitre 31 sur 54 · LES A N TIQUES A S A I N T-P É T E RSBO U II G · texte numérisé non relu

LES A N TIQUES A S A I N T-P É T E RSBO U II G

la même sépulture, on a trouvé uue feuille d'or qui a formé jadis la garniture de la face extérieure d'un de ces instruments. Elle a la forme d'un trapèze dont les deux côtés parallèles seraient très courts et les deux obliques peu divergents et très longs. Le plus petit des côtés parallèles est naturellement celui qui correspond à l'extrémité du goryte; l'autre, qui était tourné vers l'ouverture de l'étui, porte au milieu une vaste échancrure, destinée à laisser la place de la petite poche à flèches. La feuille d'or est décorée de figures repoussées d'un dessin plus trapu et plus lourd, d'une exécution beaucoup plus grossière que celle d'aucun des objets que nous avons examinés jusqu'ici; je reconnaîtrais volontiers clans cette œuvre d'une main assez maladroite un produit de l'orfèvrerie d'Olbia. Peut-être aussi cette différence de travail tient-elle en partie à une différence de date; car le fait que deux objets, et surtout deux objets précieux, ont été trouvés dans la même tombe n'est pas une preuve qu'ils soient contemporains. Des pièces de la valeur de l'amphore de Nikopol ou de certains bijoux du Koul-Oba et de la Grande Bliznitsa ont fort bien pu se transmettre de génération en génération pendant un long laps de temps avant qu'un de leurs possesseurs, plus fastueux dans son deuil que les autres, se soit résolu à s'en séparer. Je ne serais donc nullement étonné que la garniture du goryte fût plus jeune que l'amphore de cinquante ou de cent ans peut-être et n'ait été faite qu'au milieu sinon à la fin du quatrième siècle : descendre plus bas me semble impossible. L'ornementation en est assez gauchement divisée en deux bandes et comprend de nombreux personnages. Dans les deux scènes représentées, M. Stephani a très ingénieusement distingué deux épisodes d'une assez obscure légende éleusinienne : la découverte par le roi Cercyon de la naissance d'Hippothoon , issu des amours clandestines de sa fille Alopé et de Poséidon , et le châtiment d'Alopé par Thésée. La composition est bien agencée et pathétique, et si supérieure à l'exécution qu'il est difficile d'y voir une création originale. Les figures sont courtes, grosses et mollement faites. L'encadrement du

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sujet principal se compose, en haut, d'une Irise d'animaux passants, en bas, de deux bandes successives, l'une de rinceaux d'acanthe, l'autres de palmettes. Le griffon obligé apparaît dans un des coins, à côté de la poche à flèches : il dévore

Collier en or émaillé trouvé au Pavlowskoï Kourgane, près de Kertch Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg.

un cerf qu'il vient de tuer. Le fourreau du coutelas ( qui accompagnait le goryte, était de même revêtu d'une lame d'or, décorée au repoussé d'un combat de Grecs et de barbares. Pour ce sujet, l'artiste (c'est probablement le même) n'avait que l'embarras du choix entre une foule d'excellents modèles :

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les luttes d'Achéens et de Troyens, de Grecs et de Perses, d'Athéniens ou d'Argonautes et d'Amazones, étaient un thème commode dont les sculpteurs de frises de temples avaient usé largement. Aussi retrouvons-nous ici , avec la même gaucherie de rendu, la même élégance de composition. Notre orfèvre a d'ailleurs eu la délicatesse, afin de ménager l'amour-propre de ses compatriotes sans blesser l'orgueil des Scythes, de laisser la victoire indécise et de ne pas donner à ses barbares un type caractérisé. Vers le haut, la bande d'or s'élargit pour recouvrir la poignée de l'arme, et, dans la partie en saillie, nous retrouvons les sempiternels griffons : il y en a deux cette fois, et c'est contre un léopard qu'ils combattent.

Un objet tout semblable a été trouvé clans le Koul-Oba, mais l'exécution en est meilleure. Sur la partie droite, un élan, ou un renne, est dévoré par un griffon et par un lion; plus loin, une antilope est saisie par un tigre. Ces animaux sont énergiquement dessinés, et quelques-uns , le lion surtout, rappellent les bas-reliefs ninivites. La saillie de la garde est décorée d'un bel hippocampe. Près du bout de la garniture est gravé au couteau, en lettres grecques, un nom qui est assurément scythe, Ilopiva/o : c'est sans doute le nom du propriétaire de l'arme.

Le même mélange d'objets d'une finesse admirable et de pièces plus grossières se retrouve à la Grande Bliznitsa. La bande circulaire d'or dont nous donnons ici le croquis (page 235) et qui provient de cette riche sépulture, ressemble même beaucoup aux objets dont je viens de parler, et doit être, comme eux, un produit de l'orfèvrerie bosporitaine à l'époque macédonienne. M. Stephani suppose qu'elle a décoré le pourtour d'un calathus, d'un bonnet rond et plat, en forme de corbeille. C'est au bord de ce bonnet qu'auraient été attachés les énormes pendants dont j'ai parlé plus haut et dont l'un est reproduit à la page 215. Les figures au repoussé qui décorent cette bande sont d'une exécution un peu rapide, mais d'un assez beau mouvement : comme sur Taryballe de Xénophantos, c'est une lutte d'Arimaspes et de griffons qui est représentée.

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Aucun des objets sur lesquels j'ai appelé jusqu'ici l'attention ne nous fait descendre plus bas que la fin du troisième siècle : cette date forme la limite extrême de la prospérité du Bosphore et de la partie adjacente de la Scythie. A partir de cette époque commence une longue décadence qui ne s'interrompt que deux fois et pour de courts moments, sous le règne de Mithridate d'abord, ensuite sous celui de Polémon et de Pythocloris. Aussi les tombes richement garnies deviennentelles de plus en plus rares. Elles ne disparaissent pas toutefois complètement, et dans les sépultures de l'époque romaine on fait encore, cle loin en loin, quelque intéressante trouvaille. La série d'objets que possède l'Ermitage ne présente point d'interruption depuis l'ère de la pure civilisation hellénique jusqu'à l'époque des invasions mongoliques, devant lesquelles s'efface toute civilisation.

Les limites entre la période macédonienne et celle de l'empire romain sont, dans toutes les parties de l'art, dans l'orfèvrerie et la glyptique aussi bien que dans l'architecture et la sculpture, fort difficiles à tracer. Dans l'histoire artistique de l'antiquité, le second et le premier siècle avant notre ère sont le moment où la chronologie présente le plus d'incertitude et de difficultés. C'est vraisemblablement à cette ère de transition, mais je m'avoue humblement incapable de préciser davantage , qu'appartient l'espèce cle hausse-col en or reproduit p. 231. La forme de cet objet est, autant que je sache, sans exemple, et le procédé d'ornementation en est fort singulier. Entre deux sortes de torsades massives est une suite d'animaux complètement ajourés : lièvres que des chiens relancent au gîte, béliers et boucs qui paissent, dorment ou se heurtent du front. Le champ est parsemé de rosaces et cle fleurs jadis émaillées. Les animaux sont ciselés avec soin, mais d'une main un peu lourde; l'ensemble est plus original que beau.

Deux jolis vases d'argent, l'un en forme de chytris avec un couvercle en pointe, l'autre à panse presque sphérique, le premier décoré de pampres et de masques bachiques, le second ayant sur son pourtour des Amours qui portent des guirlandes, peuvent également, je crois, être classés parmi les œuvres du premier siècle avant notre ère; le galbe en est un peu compliqué, mais original est gracieux.

Parmi les objets de l'époque impériale, il n'en est guère qui méritent de fixer longtemps les regards. Le plus curieux peutêtre est une situla d'argent, sur le pourtour de laquelle sont représentés Apollon et des nymphes. Le grand vase d'argent auquel les Antiquités du Bosphore consacrent généreusement trois planches est du goût le plus atroce. La complication de sa forme n'a d'égale que la lourdeur et la laideur des figures que l'on a multipliées partout où il y avait un peu de place.

Aussi bien, d'ailleurs, je ne sais rien de plus écœurant que cette oblitération de tout sens du beau, cet effacement de tout principe de dessin, cet acoquinement du goût, dont les derniers siècles de l'empire romain nous donnent le triste spectacle. Passons donc , et arrivons au plus vite à des œuvres plus barbares encore, mais d'une barbarie jeune et vivante, sous la grossièreté de laquelle on entrevoit déjà les promesses d'un art nouveau, destiné à remplacer l'ancien qui se meurt.

Cet art nouveau , cet art sorti du pays même , et que caractérise une complète inexpérience des formes, un dédain insouciant pour la vérité, mais aussi, dès le début, un sentiment décoratif remarquable, cet art remonte infiniment plus haut qu'on n'eût pu le soupçonner, car le premier monument qui nous révèle son existence provient, lui aussi , du Koul-Oba. C'est un renne en or, couché, en haut relief, avec des plans horizontaux reliés par des angles à peine amortis. Sur les méplats des membres sont figurés en repoussé divers animaux, un lion, un lièvre et un griffon, que l'on est fort étonné de trouver là. L'idée est aussi absurde, le modèle aussi inhabile que possible. Mais c'est là précisément ce qui fait l'importance de cette pièce, car c'est

ce qui la caractérise indubitablement comme un produit scythique. Ces tendances particulières du goût indigène, si on peut appliquer le mot goût à un sens aussi peu développé encore, se retrouvent dans un certain nombre d'objets dont le motif et le principe de décoration sont empruntés à l'orfèvrerie romaine. Ainsi, dès le premier siècle, nous voyons s'introduire dans les bijoux romains les pierres, les grenats surtout, les camées, les intailles et les pâtes, appliqués sur une surface d'or. Les orfèvres

Revêtement en or d'un calathus trouvé à la grande Bliznitsa. Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg.

scythes imitent ce procédé, mais, avec cet amour de ce qui brille si commun chez les barbares, ils sèment les pierres précieuses avec une telle profusion que tout dessin disparaît sous cette surcharge, et que l'or qui forme la masse du bijou est réduit au rôle de simple monture. Il en est ainsi, par exemple, dans une petite fiole dessinée à la pl. XXIV des Antiquités du Bosphore, sous le n° 25, et clans un bracelet reproduit à la planche XIV du môme ouvrage, sous le n° 4; le premier objet est tout couvert de cabochons; le second ne consiste qu'en cabochons montés sur une armature à jour. En même temps , les

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ornements et les figures, imités sans nul souci de l'exactitude et avec la préoccupation unique de la décoration, se réduisent peu à peu à n'être que de simples arabesques, sous la complication desquelles il est parfois difficile de reconnaître le type primitif.

Le dernier terme de cette submersion lente des traditions de fart classique sous le courant, trouble mais puissant, de Fart barbare, nous le trouvons clans le trésor découvert par hasard, en 1864, sur le territoire des Cosaques du Don, dans le tumulus de Khokhlach , près de la petite ville de Novo-Tcherkask (1). Un petit Amour en or, butin de quelque invasion ou héritage d'une époque antérieure, représente dans ce trésor la part de l'art romain. Une couronne en or, que M. de Lasteyrie a reproduite dans la petite Histoire de VOvfèvrerie qu'il a écrite pour la Bibliothèque des Merveilles , marque la transition. Cette couronne est formée d'une feuille d'or épaisse, recourbée en cercle, et que des charnières permettent d'entr'ouvrir et de refermer. Sur cette feuille sont appliqués, par devant, un camée romain, une tête de femme d'assez beau style, sur les côtés, des perles et des grenats. Une rangée de petites pendeloques sont accrochées à la couronne. Jusqu'ici, nous ne trouvons qu'une imitation enfantine des procédés de l'orfèvrerie romaine à l'époque de Dioctétien et de Constantin. Mais ce qui est tout particulier, tout, local, ce sont les ornements plantés en désordre au-dessus de la couronne; des tiges de mandragore et d'une espèce d'aristoloche, un bouquetin de Sibérie et deux rennes. Ce mélange bizarre de procédés divers, cette addition à un type classique, luimême mal copié, d'éléments décoratifs empruntés à la faune et à la flore des pays du Nord , est bien évidemment l'œuvre d'un ouvrier scythe.

Les derniers objets de la trouvaille sont franchement, complètement barbares. Une seconde couronne est décorée de deux

(1) Compte rendupouv 1864. — Odobescu, Cunuria mare dHn thesaurulu de la Novo-Cereask (Bucharest, 1879.) — De Lasteyrie, Histoire de l'orfèvrerie, p. G8 et suiv.

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rangs d'animaux en haut relief; au premier abord, on se demande en vain ce que sont ces bêtes fantastiques, où Ton a peine à reconnaître des têtes, des pattes et des queues : il faut un effort d'attention pour reconnaître en elles des griffons , en train de se métamorphoser en ornements de fantaisie. Sur une petite bouteille d'or suspendue par des chaînettes , la transformation est encore plus avancée : le cou est orné d'animaux encore à peu près formés : des faons à ce qu'il semble. Mais sur la panse se tord une bête chimérique dont il est tout à fait impossible de distinguer l'espèce. Un gobelet rond a de même pour anse un quadrupède indéfinissable.

Si grossiers de facture que soient ces objets , ils ont une grande importance historique, et M. de Lasteyrie l'a fort bien mise en lumière. Ils sont le point de départ de cet art que nous suivons à la trace à travers tous les pays parcourus par les Goths, depuis la Valachie, où les pièces du trésor de Pétrossa marquent une de ses premières étapes, jusqu'en Espagne, où les couronnes de Guarrazar nous le font voir parvenu au terme de son développement. Sans doute, clans cette longue marche, cet art issu du Bosphore et transmis par les Scythes aux Goths s'est singulièrement transformé, et, disons-le, transformé tout à son avantage au contact de l'art byzantin. Et pourtant la filiation directe qui rattache les couronnes de Recceswinthe et de Swinthila à celles du chef scythe enseveli à Novo-Tcherkask n'en est pas moins évidente.

Mais ce que M. de Lasteyrie n'a point observé, et ce qui me semble également certain, c'est que cet art grossier des Scythes, né d'un goût national développé à l'école de l'art grec du Bosphore, et plus tard influencé aussi par l'art sassanide, est également l'origine de l'art des contrées du nord de l'Europe, des rivages de la Baltique et même de la Scandinavie. Quand on étudie, au musée cle Stockholm, cette superbe collection d'ornements d'or trouvés dans File de Gothland et en Scanie, on reconnaît avec surprise des motifs grecs défigurés précisément comme ils l'étaient par les orfèvres cle la Scythie. Le commerce

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était plus actif qu'on ne le suppose à travers ces steppes , ces forêts et ces marécages; peu à peu, en passant par bien des mains différentes, les marchandises, les marchandises précieuses surtout, allaient quelquefois fort loin. C'est ainsi que de proche en proche, et en s'altérant de plus en plus, les traditions de Fart grec parvinrent peu à peu jusque dans ces contrées extrêmes , où, sans le trésor de Novo-Tcherkask et d'autres objets analogues, nous ne pourrions nous expliquer la manifestation de leur influence. Les recherches archéologiques en Russie et en Pologne ont été jusqu'à présent trop peu nombreuses pour que nous puissions jalonner la route suivie; mais que la route ait existé, il nous est permis dès à présent de l'affirmer sans hésitation.

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