‹ Etudes d'archéologie et d'histoireChapitre 13 sur 28 · IX · texte numérisé non relu

IX

BéTolutiont de Tempire mutulmaii d«nt lé Péninsule.

Il est important et facile de montrer comment y du comble de la puissance, les Arabes descendirent en Espagne au dernier degré de la faiblesse. Leur domination périt d'elle-même , par une suite de vicissitudes dont on n'a pas assez marqué Tenchainement. Ce sont les causes nécessaires de cette déca* dencé qu'il faut découvrir avant de faire voir ce qu'y put ajouter la valeur des chrétiens.

Abd-el-Rahman P** (757-788), qui avait rétabli la paix parmi les Arabes d'Espagne, en apportant au milieu d'eux le sang respecté d'Omeya et l'autorité sainte des califes, fonda une dynastie qui subsista avec gloire pendant près de trois siècles. Les races qui couvraient le reste de l'Europe travaillaient alors en silence à s'asseoir sur les débris de l'empire romain; et c'était par des efforls laborieux et obscurs que, sous l'impulsion donnée par Charlemagne , elles commençaient à organiser des sociétés nouvelles

a()4 KTITDK SUR i/hISTOIRK D* ESPAGNE.

avec le souvenir de la société antique. Au contraire, les Arabes, maîtres de la Péninsule, présentèrent tout à coup le spectacle d'une organisation complète , inspirée par le génie brillant de l'Asie. Ce fut la gloire des Ommiades, proscrits par l'Orient, d'en venir Taire fleurir la civilisation parmi les musulmans que la conquête avait exilés, loin de leur patrie, aux dernières limites de l'Occident. Tant que ces princes régnèrent, non-seulement ils entretinrent, parmi les populations qui les avaient accueillis, le principe de prospérité qu'ils leur avaient apporté, mais encore ils ne cessèrent de le développer et de l'accroître; en sorte que, par une rencontre singulière, on peut dire que leurs derniers jours furent aussi leurs jours les plus beaux.

Cependant leur domination fut troublée, dès l'origine même, par les dissensions qui devaient en amener la fin : c'était ce vieil esprit de discorde qui avait éclaté, le lendemain de la conquête, entre les tribus différentes des vainqueurs, et qui devenait inextinguible sur une terre oii, également étrangères, elles aspiraient toutes à l'empire. Celles qui étaient les plus voisines de leur souche originaire étaient en réalité les plus puissantes , et devaient l'emporter. Déjà Hixem T"" (787-796), qu'Abd-el-Rahman l^soii père, avait appelé à lui succéder au préjudice de ses deux frères aînés, vit le plus puissant de ces prétendants se réfugier au delà du détroit, et le menacei' de l'invasion des races africaines. Après lui, Alhakem r" (796-821) et Abd-el-Rabman 11 (8ai-85a) eurent à se défendre contre les mêmes menaces. Le fils de ce dernier, Muhamad 1"' (852-886), qui croyait

RIÉVOLOTIONS DANS t PKNINSULF. a65

en avoir fini avec les terreurs de rAfrique, les retrouva au nord de son empire y où les Berbères , transplantés par les Arabes , s'agitaient contre eux sous la protection des Francs et des Goths. L!insurrection, qui du bassin de TÉbre gagne le centre de la Péninsule, se perpétue sous Almondir (886-888) et sous Abdallah (888-912). Abd-el-Rahman III (91a- 961) y qui parvient enfin à Fétouflfer dans la Péninsule, est forcé d'aller la combattre en Afrique même, où il ne peut la dominer qu^après avoir essuyé les pertes les plus considérables. Son successeur, Alhakem II (963-979) , n'est tranquille en Espagne qu'à condition de perpétuer la guerre sur l'autre rivage de la mer. Enfin , sous Hixem II (979-1012), le tout** puissant ministre Muhamad, qui, au milieu de ses succès , ne se faisait appeler que le Victorieux (al- Mansour), porte au plus haut degré la gloire des Ommiades, en accablant au nord les chrétiens, et au midi les Africains, qui semblent s'entendre pour menacer les deux frontières de l'empire. Il couronne, par ses triomphes et par l'éclat qu'il prête à la poésie et aux arts, la puissance de la dynastie que sa mort laisse tout à coup livrée aux ennemis. L'Afrique n'avait puisé dans ses continuelles défaites que l'énergique sentiment d'une rivalité implacable. Révoltée contre ces dominateurs que l'Orient lui avait envoyés , elle espère les remplacer sur le trône qu'ils s'étaient élevé aux extrémités de l'Europe : elle les attaque, à Cordoue^ dans leur propre capitale. Hixem disparait au milieu de la guerre civile. Ses parents et les chefs des tribus africaines luttent encore

quinze ans. Le génie de l'Asie est vaincu , sans que

Sl66 I^TUDE SUR L^HIÂTOIRE o'eSPAOITE*

celui de l'Afrique triomphe encore. L* Andalousie^, en laissant succomber ses princes ^ auxquels elle doit sa prospérité , sait du moins conserver, au sein même de l'anarchie 9 la nationalité qu'ils lui ont faite. Le dernier des Ommiades s^éteinl dans la disgrâce sur le seuil du onzième siècle; mais, durant soixante ans, les grandes familles qui se partagent les lambeaux de l'empire de Gordoue soutiennent contre les étrangers l'indépendance de l'espèce de féodalité qu'elles instituent.

Ce furent cependant ces petits rois, établis dans les bassins du Guadalquivir^ du Tage et de TÈbre^ qui y à la fiu du onzième siècle , avertis de leur im« puissance par les succès croissants des chrétiens, appelèrent les chefs africains à leur secours. Les races pures deTOrient, comme si éllesavàient épuise toute la sève de leur racine sur cette terre où elles diraient été transplantées, reconnaissaient ainsi formellement qu'elles ne se sentaient plus le pouvoir de conserver le gouvernement de l'Espagne. En Afrique, au con* traire, erraient des populations qui, depuis Tintroduction de l'islamisme, avaient toujours accru leur civilisation et leur force; elles avaient commencé par former à Fez un établissement , éternel sujet d'inquiétude pour les musulmans de l'Andalousie ; et déjà à cette puissance politique elles avaient aussi ajouté celle que donne l'entraînement du génie religieux : à peu près vers l'époque où les Ommiades succombaient en Espagne, s'élevaient derrière F Atlas des tribus conduites à la guerre par des réformateurs qui, avec des austérités nouvelles, leur apprenaient à marcher rapidement à la domination. Ces servi-

RrfvOLUTIOBTS DANS LÀ PEIflNSlTLIS.: ^67

teurs de Dieii^ ces Almoravides, comme ils s'appelaient dans leur langue , animés parla piété farouche du désert, proscrivaient le luxe des sociétés civilisées^ et condamnaient tout ce que la poésie et l'art avaiedt ajouté d'éclat au culte et au peuple de Mahomet. Ele Maroc, qu'ils fondèrent au pied de l'atlas, sur la frontière de leur sauvage patrie, ils s'élancèrent ra<^ pidement sur Fez , et se trouvèrent en face de l'Espagne. Jusef-Ben-Taxf)n,qui les commandait, appelé comme auxiliaire par les rois de l'Andalousie, se fit leur maître , et ajouta bien vite leurs petites princi-pautésà sou empire naissant. Les Maures enlevèrent alors aux Arabes l'empire de la Péninsule; et pendant cinquante ans les Almoravides tinrent unis 30US leur sceptre le royaume d'Espagne et celui de Maroc.

. Une réformation nouvelle vint saper en Afrique même les bases de leur domination. Après la prédication austère du désert, il était naturel que la parole plus douce delà civilisation se fit entendre parmi les hordes africaines policées par leur victoire même. Elle leur fut apportée, et répandue au milieu des villes de Fez et de Maroc, par une sorte de philosophe, Muhamat-ben-Abdallah, qui des écoles de Cordoue avait passé à celles de Bagdad , et qui, pleiu de l'ivresse de la science et de la poésie, voulut les accorder avec le Coran. A la raison qui conspirait pour lui, il sut prêter les formes du fanatisme , nécessaires pour en assurer le triomphe. Sous le titre de Méhédiy ou docteur de la loi, il poussa à la guerre ses disciples, qui, de son surnom, s'appelèrent les Almohadesk Un jeune homme de Trémecen, Ab4-et*

a6S 1STUDE SUR l'histoire d'kspagtie.

Muman , auquel il donna la mission de les dresser au combat, eut, en moins de quatre ans, dépouillé les Almoravides de tout ce qu'ils possédaient au nord et au midi du détroit. Ainsi , par une loi dont on a vu les effets se renouveler souvent , la réforme ascétique de l'Islam fut promptement suivie chez les Maures par la réaction d'une réforme philosophique.

L'empire que les Almohades établirent dans la Péninsule, au milieu du douzième siècle, fut le dernier effort que le mahométisme y produisit. Arrivé h ce point de son évolution, il pouvait encore servir la raison des peuples quHl animait; mais il devenait incapable d'entretenir la guerre qu'il avait apportée en Espagne. Cordouè, l'ancienne capitale des califes, n'était plus qu'une grande école où les médecins, les astronomes et lesphilosophesaltiraientdes élèves du fond même de l'Orient : alors vivaient dans cette ville Averroês et Abenzoar, qu'Avicenne avait annoncés dès le siècle précédent , et à qui, avec une science immense puisée aux sources de l'antiquilé, on prête un esprit détaché de toute forme religieuse. Quant au pouvoir politique, il résidait à Maroc, et avait établi une succursale à Séville, qui était plus près de la mer que Cordoue , et plus loin de la frontière des chrétiens. C'était contre ces ennemis que les Almohades devaient éprouver leur puissance. Vainqueurs à Alarcon (i igS), ils élèvent à Séville de magnifiques monuments, (|ui semblent éterniser leur domination comme leur gloire. Vaincus à la journée de las Na^ i>cis de To/osa (i2i^) j ils se retirent au delà du détroit, et devenus impuissants pour la prospérité de

liEVOLUTIONS DANS LA. PENINSULE. 269

TAfrique , comme pour la défense de l'Espagne , ils voient successivement Cordone (laSG) et Séville (ia46) emportées par les vengeurs des Goths; tandis qu'à Maroc y d'où ils étaient sortis , ils sont dépossédés par des races et des révolutions nouvelles. Dans la Péninsule, du sein des anciennes tribus qu'ils avaient dépouillées , s'éleva en cet instant un homme qui 9 réunissant autour de lui tout ce qui abhorrait le joug des Almohades , s'allia contre eux avec les chrétiens, et conserva ainsi dans la Péninsule un dernier asile aux populations musulmanes : c'était Muhamad-ben-Alahmar (ia3a-i275) qui, en livrant au roi saint Ferdinand la ville de Jaën, et en l'aidant à prendre celle de Séville, affermit pour deux siècles le royaume de Grenade, dont il venait de jeter les fondements, et qui néanmoins demeurait désormais à la discrétion des Espagnols. Ainsi furent vaincues les unes par les autres ces races mahométanes qui avaient confusémenlcouvertlesolde l'Espagne, et quiavaieyt apporté avec elles le germe de leur inévitable décadence.

Destinée def royaumef ohrétieBs de la PénîiiMile.

Tous les éléments qui devaient concourir à la formation de la société espagnole étaient déposés sur le sol delà Péninsule avant que les Arabes y missent le pied. Les Ibères y avaient enraciné ^ au milieu des combats, la ténacité et l'orgueil de leur esprit; les Romains y avaient établi, après la paix , la liberté jalouse de leurs institutions municipales ; ce mélangé avait été consacré en quelque sorte par lesVisigoths, barbares épris de la civilisation, et qui avaient apporté tout à la fois l'humeur sauvage de leur condition première et leur respect pour les créations du génie de Rome. Entre leurs mains , l'Espagne avait pris , dès le commencement du sixième siècle , une forme régulière qui répondait suffisamment à ses origines. Elle perdit tous les avantages de ce travail précoce lorsqu'au huitième siècle elle fut couverte par les Arabes; ce n'est qu'au neuvième que ses anciennes populations purent reprendre, non pas avec tranquillité^ mais du moins avec quelque es-*

DESTINEE DES ROYAUMES CHRET. DE LA PENI NS. HJ l

poîr, leur œuvre anéantie. De là vient que la nation espagnole a été en relard de trois siècles sur la plupart des autres nations de l'Europe.

Elle recommença sa société parla base même. Les plus forts de ceux qui avaient survécu à la conquête se hasardaient 9 chacun dans sa vallée, à reconquérir quelques terres, qu'ils distribuaient à ceux qui les avaient secondés; et c'est ce qui a fait dire à Zurita que ces rois ressemblaient à ceux qu'on avait vus au commencement du monde. A mesure qu'ils s'avançaient loin du lieu où ils avaient planté leur drapeau, et qu'ils forçaient l'ennemi à reculer, s'ils n'avaient plus ou l'envie ou le pouvoir d'occuper eux-mêmes les champs ressaisis, ils y envoyaient des colonies, poblacionesy qui, en dédommagement des dangers de la frontière, recevaient des privilèges solennellement garantis par des fueros. Ainsi l'Espagne était reconstituée pièce à pièce par les rois , qui amoindrissaient à chaque instant leur pouvoir tout en étendant leur royaume; elle contractait envers eux en même temps l'habilnde du respect et celle de l'indépendance, que les autres peuples s'étonnent de trouver associées dans son histoire.

Cette diversité des lois était favorisée par celle des races dont nous avons marqué les oppositions naissantes, et qu'il faut suivre à présent dans leur développement. Les royaumes que nous allons voir se former, pour se séparer, s'unir, se diviser encore et enfin se confondre, se rapportent aux deux groupes que nous avons signalés dans les montagnes d'Oviédo, où les chi éliens relèvent l'empire de Tolède, et dans les montagnes de Jaca, où ils essayent

2^2 ÉTUDE SUR L HISTOIRK DESPAGNE.

de refaire la Gaule gothique. Tous les rameaux sortis de ces deux troncs ont eu leur raison de paraître et de périr; et c'est celte raison qu'on doit chercher si on veut répandre quelque lumière sur une histoire jusqu'à ce jour pleine d'obscurité et de con* fusion.

Autour de la royauté des Asturies s'élevèrent successivement plusieurs principautés qu'elle domina d'abord , et qui , s'étant ensuite dégagées de son sein, finirent par éclipser la gloire de son nom. A l'ouest^ où les derniers soulèvements des Pyrénées viennent expirer danîs les derniei-s plis de FOcéan , les Gaulois de ribérie s'étaient autrefois retirés devant l'invasion romaine; ce furent les Romains qui, à leur tour, s'y abritèrent contre l'invasion arabe. Cetle province destinée à porter le nom des vaincus, appelée Gallœcie par les soldats de Rome, et eURoumy par ceux de l'Arabie, demeura comme un asile écarté où les races latines de la Péninsule conservèrent la supériorité. C'est, san^teontredit, le lieu de l'Europe où la langue romaine s'est maintenue le plus longtemps; de là elle est descendue dans le portugais, celui des idiomes modernes qui la rappelle le mieux. Ainsi livrée à une population particulière et éclairée, la Galice montra dès le prin- ,cipe son indépendance vis-à-vis du royaume d'Oviédo. Elle se révolta sous l'un des successeurs immédiats d'Alphonse II, sous Alphonse III (866- 91]), qui, par la culture de son esprit autant que par la longue continuité de ses succès, mérita le nom de Grand. Ce prince éprouva aussi l'insubordination de ses enfants; forcé d'abdiquer la couronne, il vit

DESTINÉE DES BOYA.UMES CHHKT. DE LA PENINS. H'j'i

Garcie, à qui il la remit , faire part à ses frères de son pouvoir, sinon de ses droits, et cédera Ordogne le gouvernement de Galice, à Froila celui des Asturies. Ce partage officiel indique suffisamment la division réelle des deux pays; il donna lieu à la création d'une troisième principauté.

Jaloux de maintenir son autorité au-dessus de celle de ses frères, Garcie (91 1-9 r 4) en porta le siège dans la contrée où elle pouvait s'exercer et s'accroî- Ire par la guerre. 11 descendit des hauteurs derrière lesquelles s'abritaient les provinces d'Ordogne et de Froila, et, au pied des monts ^ il choisit pour la nouvelle capitale de ses États la ville de Léon , ancienne colonie romaine, assise sur l'un des affluents supérieurs du Duero, dont les bords, déjà conquis par ses ancêtres , demeur^ent exposés aux continuelles excursions des Arabes. Ordogne et Froila ayant pris successivement après lui le titre de roi , conservèrent , dans le lieu qu'il avait désigné , le siège principal de leur autorité; et le royaume de Léon fut ainsi créé pour le combat en avant de ceux d'Oviédo et de Galice, qui gardaient en paix les traditions sauvées du double naufrage de la civilisation romaine et de l'empire gothique.

Mais ce royaume nouveau qui, dès sa naissance, dominait les anciens, fut lui-même dominé bientôt par une autre puissance qui déjà s'agitait sur ses flancs. La chaîne de montagnes qui du nord au midi séparait autrefois les Ibères des Celtes, et que Strabon appelait l'idubéda , était le rempart qui défendait les Asturiens descendus datis le bassin du Ouero, contre les musulmans, maîtres du cours II. 18

274 ÉTUDE SCR L*HISTOIRE D^ESPACWt.

'enliei'dé TÈbre; le leplî que TOt^ospëda Tôrmait dans celte chaîne était, au sud, la limite qu'il importait aux Goihs de mettre entre eux et les Arabes établis dans le bassin du Tage. Ces deux barrièivs, avançant leur angle énergique au milieu des populations infidèles, semblaient destinées par la nature à composer en quelque sorte la marche des rovauraes chrétiens : aussi Toit-on que le pays qu'elles embrassent fut, dès la fin du neuvième siècle, gouverné par des comtes particuliers. Les races se conservant plus pures et plus robustes dans les montagnes , là grandissaient des hommes qui, mieux que ceux répandus dans les plaines de Léon, devaient soutenir la lutte désormais partagée entre eux. Les premiers eurent encore cet avantage sur les seconds , que non-«eulement ils poussèrent la guerre avec plus de vigueur, mais qu'ils ressaisirent, dans leurs demeures plus âpres et dans leur contrée plus libre, ce que le contact des Romains avait enlevé aux Goths de leur force première et de leur génie natif. A Léon, comme autrefois à Ovîédo, on se battait pour reconstruire l'espèce de monarchie latine que les rois de Tolède avaient élevée. La principauté établie pour la garde de l'Idubéda, en tendant à s^affranchîr du pouvoir qui l'avait instituée, raviva naturellement le sentiment et la forme de la société gothique telle qu'elhe existait avant de s'assu* jettir au joug de la civilisation romaine; elle fit comme un retour aux lois et aux mœurs de la Germanie. Elle dut en renouveler juscju'à la langue , qui ailleurs avait fait place à celle des Roitiains ou des Arabes ; et aiusi on peut expliquer qu'elle ait donné

DESTINÉE DES ROYAUMES CHRÉï. DE LA. PENINS. ^'j5

à sa capitale le nom de BurgoSj composé de- celui dé burg que les Germains ont porté dans tous leurs établissements. Ce nom, traduit en son équivalent latin castetlum par des populations habituées au langage de Rome, a dû produire le moi àe Castitte , qui 8*est étendu à tout le pays.

Le premier comte de Castille dont il soit fait menlîon, Rodrigue, vivait vers Tannée 866, au comïnencement du règne d'Alphonse III. Mais le premier qui ait illustré son nom et assuré la puissance de son pays , Fernand Gonzalès , naquit au commencement du dixième siècle, lorsque le royaume de Léon , déchiré par les divisions qu'entretenaient peut-être les Arabes, samoindrissait chaque jour, et descendait à n'être plus que le vassal de l'empire alors florissant des Ommîades. Le comte, au contraire, se faisant lui-même l'infatigable champion de la chrétienté, entretint avec les musulmans une guerre implacable, et, s'im posant par ses triomphes aux faibles princes de Léon , divisa leur Famille et gouverna leurs peuples. Après son fils Garde (970ggS), qui continua sa bravoure, son petit-fils Sanche (9g5-i02i), complétant Tœuvre de Tépée par celle des lois, consigna dans Aesfueros^ qui paraissent n'avoir été écrits que plus tard , et qui furent le premier code dressé après l'invasion , les relations nouvelles de cette société qui s*était constituée pour la guerre avec le sentiment des mœurs indépendantes de la barbarie. Le retour des descendants des Goihs aux usages des ancêtres s'y marqua en traits énergiques : la féodaliré, qui ne fut partout qu'une réaction tardive de Tesprit germanique contre le

rkjS iruDC sua lbistchre d'espagse*

drcHt^romaiD , donna à F Espagne cet exemple que bientôt on s'empressa d'imiter. Le fils da premier législateur de Casiille, Garcie, \enait de demander à Bermude III de Léon la permission de prendre le litre de roi , lorsque, tombé sous le poignard d'un assassin 7 il fut irengé par un roi de Navarre, qui plaça sur le trône de Burgos son propre fils, destiné à ceindre aussi la couronne de L^n el à élever ainsi une race étrangère sur tous les royaumes d'origine gothique.

C'était le sang d'inigo Ârista, l'aventurier de la frontière française, qui se répandait sur l'Espagne. Son fils Garcie ayant été tué par les Arabes, son petit-fils Sanche, surnommé ^barca, du nom de sa chaussure populaire, leur avait fait une guerre acharnée du fond de la Biscaye, où il avait été acculé. Le petit-fils dé^ celui-ci, selon le calcul de Rodrigue de Tolède y s'appelait Sanche comme son aïeul , et reçut le surnom de Grand parce que, en un demisiècle de combats , il parvint à .imposer sa famille à tous les royaumes chrétiens de l'Espagne. Il avait épousé la sœur du dernier comte de Castille; il punit les meurtriers qui l'avaient frappé, et lui donna pour successeur son second fils Ferdinand, revêtu du titre de roi. Marié lui-même à la sœur de Bermude 111, Ferdinand soutint contre son beau-frère sa royauté nouvelle dans une bataille où le roi de Léon fut défait et périt, ne laissant d'autre héritier que le vainqueur. Ainsi, en 1037, la maison deJKavarre, secondant par sa puissance les rancunes de la Castille, lui assujettit le Léon, que des partages impolitiques et les antiques inimitiés en séparèrent en-

DESTINKE DES ROYAUMES CHRÉT. DE LA PEBIfKS. ^77

core, mais qui, dès ce jour, tomba définitivement au second i*ang.

Sanche le Grand , roi de Navarre, en partageant l'Espagne chrétienne à ses enfants, perpétua la division qui s'était manifestée dès l'origine entre les Goths purs d'Oviédo et les Goths mêlés de Jaca. Il laissa la Castille à Ferdinand, qui presque aussitôt y ajouta le Léon. Il donna à Garcie l'aîné la Navarre, la Biscaye et les plaines qui en bordent les montagnes; à Gonzalve, le petit royaume de Soprarbe, première conquêle d'Inîgo Arisia; à Ramire, enfant naturel, la principauté plus étroile encore de Jaca, désignée sous le nom d'Aragon^ Gonzalve étant mort, Ramire en joignit bientôt les Etats aux siens propres, qui constituèrent ainsi un royaume capable de se défendre et de s'accroître. Alors aussi le royaume de Navarre, contenu d'un côté par celui de Castille, de l'autre par celui d'Aragon, par eux séparé du théâtre de la guerre, seule source de prospérité à cette époque et dans ce pays, n'eut plus d'autre destinée que de soutenir Tindépendance solitaire des vieilles races cantabres qui s'étaient retranchées dans ses montagnes. Nous y laisserons Garcie transmettre à ses successeurs sa stérile liberté, et nous nous attacherons à Ferdinand et à Ramire, qui portent avec eux l'avenir de l'Espagne. Leurs royaumes de Castille et d'Aragon, chargés, comme les plus jeunes et les plus actifs, des affaires des chrétiens, poursuivirent, par des entreprises et par des alliances qu'il faut examiner maintenant avec rapidité, le double but que nous avons attribué dès l'origine

làjS STUOE SUR l'histoire d'eSP^GNE^

aux d^ux principaux débris de l'ancien empire des Golhs.

Je commencerai par Ferdinand. Au milieu du onzième siècle, lorsqu'il monta sur le trône de Castille, la puissance des Ommiades expirait à Cordoue, et par sa chute, que suivit l'anarchie, frayait la voie aux conquêtes des chrétiens. Don Rodrigue de Bivar parut sous Fernand P (io34-ioG5); il vécut sous les fils de ce prince, qui se disputèrent par de» crimes les royaumes que leur père avait commis la faute de partager ; il fut appelé le Cid par les rois infidèles qu'il allait chercher déjà dans les campagnes de l'Andalousie, et auxquels il savait, même seul^ enlever des villes et des royaumes : héros de la Castille, comme Bernard. avait été celui des AsturieS) il marqua par ses exploits que tout l'efTort de sa race te portait contre les Arabes. Si, comme Bernard, il fut quelquefois en lutte avec ses princes pour ne point laisser périr les traditions de l'aristocratie il ne fut point, comme lui, hostile à la France, qui étendit avec éclat, mais sans danger, sur les Castillans la protection qu'elle avait autrefois exercée sur les Asturiens. Le Cid vit sans rancune venir du pays des Francs, au secours d'Alphonse VÎ (io65- 11 09), son dernier roi, trois comtes qui aidèrent ce prince à reconquérir Tolède (io85), et qui en épousèrent les trois filles. Raymond, comte de Toulouse, fut marié à Elvire, avec laquelle, entraîné bientôt par la croisade , il devait aller combattre les musulmans jusqu'en Asie. Henri , comte de Besançon, reçut, avec la main de Thérèse, le nouveau comté de Portugal, que son beau-père avait arraché aux Ara-

DESTINÉE 1>ES ROTAUMK& CHRET. OE LA PÉNJNS. 279

bes^ et que ^n propre fils devait ériger en royauiTie. Raymondy comle de Bourgogne, fut l'époux d'Urraque, héritière des États paternels; le fils qu'il en eut, Alphonse-Raymond VII (1116-1157), ayant réuni sous son sceptre tous les États de son aïeu]| descendit, les armes à la main , jusqu'aux plus loin-' tains rivages de l'Andalousie^ se mesura avec les chefs des Almoravides^ avec ceux des Almohades, et obtint des princes chrétiens le magnifique titre d'Empereur des Espagnes, dont il possédait près des deux tiers. Après sa mort, qui sépara de nouveau la Castille du Léon, son petit-fils Alphonse VIII (r i58- 19x4)) élevé presque immédiatement au trône de Castille, causa à Alarcon, par son imprudence, les derniers succès des Almohades, et contribua à leurs revers dans la bataille fameuse de las IVai^as de To^ losa. C'est le neveu d'Alphonse, Ferdinand III (j2i7-i23a), qui réunit pour toujours la Castille et le Léon, arracha aux Arabes Cordoue, Murcie, Séville enfin, rendit tributaire le dernier rot maure confiné à Grenade, et, pour avoir ainsi a(T|*anchi rOccident de la crainte des infidèles, reçut de l'Église le nom de Saint, qu'il partage avec notre Louis IX^ son neveu et son puissant allié. Après lui, Alphonse X (1252-1284) acheva de délivrer l'Andalousie, voulut régulariser par les lois les Etats qu'il avait étendus par les armes à leurs frontières les plus reculées, fit tracer une histoire de la Castille pour honorer le passé, un code pour régler l'avenir, et, encouragé par le relenlissement déjà lointain des triomphes et de la puissance de ses peuples, éleva ses prétentions jusqu'à l'empire d'Allemagne : mais,

aSo KTllDE SUR LHt.STOIHR D KSPAGKE.

inoins keui'eux au milieu de ses grandes entreprises que ses prédécesseurs n'avaient été dans leurs des> seins plus bornés , il vit les factions diviser son royaume à peine ébauché, et l'aristocratie commencer dans sa famille même ces luttes qui devaient neutraliser, pendant deux siècles, l'œuvre répara* trice delà rovauté. A la Hn du treizième siècle, avec la constante alliance des Français, la race de Feitlinand 1^ était ainsi parvenue à planter son drapeau au bord de la mer de Cadix, où sa destinée l'appe'lait.

La puissance fondée par le frère de Ferdinand, par Ramire (io35- 1 068), avait eu d'autres rencontres avec les Maures, d'autres relations avec la France. Ramire lui-même avait marqué nettement les tendances de son royaume naissant. Il essaya d'abord de l'étendre sur les terres des Maures, destinées , en effet , à enrichir ses successeurs. Mais, de ce côté, il rencontra le Cid, qui l'arrêta à Calahorra, et qui, bientôt s'avançant jusqu'à Valence, devait tracer, de l'une à l'autre de ces villes, la frontière méridionale des possessions aragonaises. 11 comprit que, la Castille se réservant la conquête du midi de la Péninsule, l'Aragon serait resserré par elle dans le bassin de rÈbre; il songea à s'ouvrir des issues sur cette frontière française de laquelle ses ancêtres étaient sortis; il fît ainsi remonter sa race vers la source d'où elle descendait. Pour s'attacher les populations de la Gaule, plus encore que pour obéir au vœu du pape Grégoire Vil , il consentit à supprimer dans ses États, malgré les grands et le peuple, le rite que les Mozarabes tenaient des Visigolhs; dans un concile

DESTINie DES ROYAUMES CHRET. DK LA PENINS. a8l

assemblé à Jaca , et présidé par l'archevêque d'Auch , en la personne duquel il rendait hommage à l'ancien royaume d'Aquitaine, il imposa à ses peuples le cérémonial gallique. Du reste, il avait pris pour femme une fille de ces comtes de Bigorre, dans les États desquels Inigo Arista était né. De deux filles qu'il en eut, il maria l'aînée , Sanche, à Pons, comte de Toulouse; la cadette, Thérèse, à Guillaume Bertrand Il , comte de Provence. C'est précisément vers ces deux grands Etats que l'Aragon, rivalisant avec la France, et essayant de reconstituer l'ancienne Gaule gothique, tourna pendant deux siècles les desseins jusqu'à ce jour peu compris de sa politique. Cependant l'Aragon lui-même était encore à former. Sanche Ram irez (1068-1094) descendit de ses montagnes, alla toucher la mer au-dessous de la Catalogne, et sur le rivage même reconquit Tarragone, dont les Komains avaient donné le nom à la moitié de l'Espagne. Mais ce fut dans un concile tenu à Toulouse qu'il fît reconnaître sa nouvelle conquête pour la métropole de ses États.

Après Pèdre V^ (1094-1105), son fils, qui s'empara d'Huesca et de Barbastro, villes gardiennes des grandes vallées possédées par les musulmans, son petit-fils, Alphonse r^ (iio3-ii33), ayant épousé (1 lïo) rhéritière des Caslilles, Unaque , veuve du comte de Bourgogne, et qui ne lui apportait cependant qu'un accroissement temporaire de puissance, prit le titre d'empereur des Espagnes, enleva enfin aux Arabes Saragosse (i 108), dont il fit la capitale de-ses États, s'empara de Lérida (iiaS), et promena ses troupes triomphantes jusqu'à Grenade

a8a ETUDE SUR l'histoire d'espagvb«

(iTa4)» doù il emmena touâ les Mozan^bea pour les établir au retour dansSaragosse» Ce grand prirtce) qui vint mourir en disputant Fragâ aux Maures eii* Gore maîtres des vallées inférieures de FÈbre, nèn^ gligea point d'entretenir les relations que ses aieux avaient formées avec les provinces méridionales dé la France» En jii6, il re^ut à Barbastro Thomaiage d'Alphonse Jourdain y comte dé Toulouse ^ qui se reconnut son vassal. 11 porta lui-même les aftnesen Gascogne 9 comme dans un pays de sa dépendanœi el il entraîna dans toutes ses expéditions des Bëar^ nais, des Aquitains et des Francs qu'il habituait à sa suseraineté« Loi*sque sa mort eut forcé les Aragonais à tirer son frère Ramire (ii33*ii37) d'un eoiH vent pour le faire roi, celui-ci^ succombatit pres^ que aussitôt y laissa le sceptrt^ à Pélronille (iiS^^ ii63), fille unique qu'avant d'entrer au clottre il avait mariée au comte de Barcelone, Raymond Bé« ranger, et qui, réunissant ainsi dans les mêmes mains les deux principautés fondées aux pieds des Pyré-* nées par l'influence française, en forma un État des^ tiné à s'étendre bientôt des sources de la Garonne à celles de la Durance. Le fils de Pétronille , lequel s'appelait Raymond Béranger comme son père, prit en montant au trône le nom d'Alphonse II (ii63* itQo), que son grand-oncle, l'empereur Alphonse^ avait rendu cher aux Aragonais. C'est lui qui, après la mort de Béranger Raymond^ le frère de son père^ réunit à la couronne le comté de Pmvence, qu'un mariage avaif mis dans sa maison au commencement de ce siècle. Il hérita aussi du Roussillon et de la Cërdagne, ^t reçut l'hommage des princes de Béaro

BeSTINSE DKS ROT4UMCS CHBIÉT. DE LA PilflNS. a83

et des comtes de Montpellier^ qui se reconnurent ses vassaux ; mais il eut à lutter contre les comtes de Toulouse, qui, se voyant cernés de tous côtés par cette puissance menaçante, rompirent Thommage qu'ils lui avaient prêté, et se rejetèrent dans les bras delà France. Son fils, Pèdre II (iigS-iaiî), qui eut la gloire d'assister en Andalousie à la bataille de las JSoAfos deTohsa^ eut le bonheur d'imposer enfin sa protection aux comtes de Toulouse, que la croisade faite contre les Albigeois réduisait à l'extrémité; mais il périt lui-même dans cette guerre, à la rencontre de Muret, sur les bords de la Garonne, où il pensait afTermirson autorité. Saint Louis, qui bientôt monta sur le trône de France, se délivra par une politique habile des craintes que lui donnaient les Aragonais établis sur toutes ses côtes méridionales. En mariant son frère Alphonse, comte de Poitiers, à Jeanne, fille unique du dernier comte de Toulouse, et son frère Charles, comte d'Anjou, àBéatrix, héritière du comté de Provence, qui avait passé dans la branche latérale de Barcelone , il détruisit la puis» sance de l'Aragon au nord des Pyi*énées, et la rejetA dans le bassin de l'Èbre. Le fils de Pèdre II, Jacques 1^ (iîfci3-iîà77), qui se vit ainsi dépouillé^ chercfiant des dédommagements dans la Péninsule, enleva aux Maures, alors exterminés en Andalousie par saint Ferdinand, les iles Baléares et le royaume de Valence, qu'il annexa à ses États amoindris, en attendant que son fils Pèdre III (1277-11^86) reprit en Sicile la querelle entamée avec la France dans les plaines du T-»anguedoc , et se vengeât par le^ poigtiards de Procida des pacifiques blessuies de la pO*

284 KTUDF SUR l'iJISTOIRK d'eSPAGNK.

litîque de saint Louis. Contenu désormais par la France et par la Castilie enire les Pyrénées et lidiibéda, TAragon ne pouvait plus se développer qu'en s'échappant à travers la Méditerranée pour envahir l'Italie méridionale y où rien ne nous engage à suivre ses conquêtes.

Les langues différentes que la Castill^ et TAragon commencèrent à parler dès les premières années du onzième siècle , portent le témoignage authentique du caractère particulier et de la destinée diverse de ces deux royaumes. Les sons rudes , les fortes aspirations qui distinguent le castillan de tous les autres idiomes néo-latins, me paraissent tenir à deux causes successives. Ce retour aux mœurs de la Ger^ manie qui se fit en Castille dut s'y manifester par le langage comme par les lois; et tandis qu'à Léon, en relevant la monarctiie latine de Tolède, on usait de cette langue pleine de voyelles et de liquides qui de Galice a passé en Portugal, il ne faut pas s'étonner qu'à Burgos, où l'originalité gothi(|ue éclatait avec indépendance, se soit formé un idiome dont les consonnes fortes et les aspirées composaient la base. Mais la présence des Arabes, chez qui les aspirées abondaient aussi, dut contribuer à développer cet idiome et a le répandre. C'est chez leurs ennemis les plus acharnés que les musulmans ont laissé la trace la plus profonde de leur civilisation; et il faut ajouter qu'ils n'ont commencé à les marquer fortement de leur empreinte que le jour où , vaincus , ils se sont mêlés à eux plus régulièrement. Ainsi le castillan, formé du latin par la double altération de l'invasion gothique et de l'invasion arabe, n'est

0£STiIf£E DES ROYAUMES CURKT. DE LA PENINS. a85

entré dans Tépoque de sa pleine formation qu'à la fin du treizième siècle. Les monuments antérieurs à cette époque offrent une langue qui se rapproche plus du dialecte de Galice que de celui de Castille, comme on peut s'en convaincre par la grande compilation législative d'Alphonse X, dont les vers sont aussi composés dans la langue et sur le mètre des Galiciens.

L' Aragon tendait, au contraire, vers la Gaule méridionale par sa langue comme par sa politique. Il parlait naturellement l'idiome qui se forma au neuvième siècle pour servir d'expression à la Provence, éveillée par le génie de Bozon, et finit par donner le nom de Languedoc à la province où il jeta au quatorzième siècle son dernier éclat. I-^ maison de Barcelone s'efforça de faire considérer Saragosse comme la capitale des pays de langue romane ; et Alphonse II, troubadour lui-même, appela à sa cour et combla de ses bienfaits les troubadours de Toulouse. Son petit-fils, Jacques P^, qui, vers le milieu du treizième siècle, conquit le royaume de Valence , y porta cette même langue qu'après l'abaissement des Provençaux , et avant la diffusion du nom de langue d'oc, on appelait alors limousine pour honorer le souvenir des poètes illustres de Limoges. C'est sous ce dernier nom que la poésie provençale était encore cultivée par les Valenciens au dix -huitième siècle. La collection des troubadours de Valence, de Barcelone et de Saragosse, qui pourrait jeter tant de lumière sur l'histoire littéraire des temps modernes, en éclaircirait aussi singulièrement l'histoire politique. La communauté de langage que l'Aragon avait

a86 *FunE sur l'histoire d'espagwe.

avec les provinces de la Gaule méridionaie est une des preuves lés plus évidentes de la cfbmmunauté de race que nous avons signalée entre tous ces pays^et qui alarma ajuste titre la politique française. Si l'A*ragon était parvenu à s'établir en maître dans les régions comprises entre les Pyrénées, la Loire et les Alpes , il aurait sans doute réussi à en fixer Tidiome, à qui il n'a manqué que d'être soutenu par une société politique indépendante et durable; en se retirant des lieux où cette langue avait pris naissance , il l'y abandonna à la merci des hommes du Nord; et 9 confiné dans la Péninsule , il était destiné luimême à y subir enfin la langue que les Castillans s'étaient faite en délivrant l'Espagne, et. qui devait pour cette raison en devenir ta langiie nationale.

De l'amtoaratie en Espagne.

Lorsqu'au Irerzîème siècle les deux royaumes de Castille et d'Aragon eurent atteint leurs limites les plus reculées, ils commencèrent à être troublés par des agitations intérieures, et à tourner toute leur activité Vers l'enfantement d'une constitution qui, après deux siècles d'efforts , devait périr au milieu d'une f^volulion nouvelle. L'aristocratie , qui était depuis longtemps maîtresse dans presque tous les États de l'Europe, réclamait sa part en Espagne , où elle avait aussi jeté les bases de son pouvoir, mais où elle était demeurée fidèle à la royauté tant qu'elle avait été disciplinée par la guerre. La guerre finie, n'ayant }>lus besoin de chef, elle aspira à commander. Soit que tes GolUs, peuples errants, ennemis de l'agriculture, eussent dédaigné en arrivant de prendre leui^ demeures dans les champs, soit qu'au milieu des guerres continuelles et inexorables que les mu- Milmans et les di rétiens se faisaient depuis cinq siè«

a88 ÉTUDE SUR l'histoirk d'kspagnk,

clés, les châteaux isolés ne fussent point des demeures assez sûres, les seigneurs en Espagne avaient établi leur résidence dans les villes , qui avaient presque toutes commencé par être des colonies militaires placées sous leur autorité. Par ce moyen, s'ils n'avaient pas sur le paysan, qui, par le privilège de hehetn'a, pouvait s'affranchir en changeant de terre, le pouvoir enlier que la féodalité avait conquis partout ailleurs, ils conservaient sur la bourgeoisie, qui a plus de ressources et de mouvement, un ascendant fatal à la royaulé. Compris dans \es fuems^ ils régnaient par ces chartes mêmes qui, dans les autres pays de l'Europe, étaient faites pour limiter leur pouvoir. Il ne s'agissait plus pour eux que de prendre dans l'État la suprématie qu'ils avaient dans les cités. Ils furent, dans les deux royaumes, secondés par des circonstances différentes : ici par la continuité, là par l'interruption de la race royale.

En Castille, Alphonse X , qui, par ses victoires, par ses lois, par son esprit, semblait promettre d'heureux jours à la nation, vit naître les éléments de discorde qui devaient la désoler. Renversé du trône par un fils qu'il y avait injustement appelé, il mourut après l'avoir déshérité sans pouvoir le déposer. De là des dissenssions inextricables que la noblesse, ayant les I^ara en tête, fomenta de tout son pouvoir. Sanche III ( 1 284-1295) eut à disputer sa couronne à ses neveux; Ferdinand IV ( lagS-iSia), à ses cousins; Alphonse XI (i3i2-i35o), à ses oncles. Le fils de celui-ci, qui est connu sous le nom de Pierre le Cruel (i35o-i369), devançant notre Louis XI d'un siècle , essaya de dompter par les sup-

DK l'ARISTOCBATIK EN KSPAGNE. OlSç^

plices raristôcratie rebelle. Henri de Translamare (1369-1379), son frère, ne lui enleva le sceptre et la vie que pour laisser son propre fils Jean l^''(i379iSgo) exposé aux attaques des héritiers qu'il avait frustrés. Le fils de Henri HI ( iSqo- i4o6), Jean II (1406-1455), se mit sous la tutelle des favoris pour échapper à celle des seigneurs, qui, plus forts encore triomphèrent du roi sur les champs de bataille, et du connétable Alvarde Luna sur l'échafaud. Enfin Henri IV (i453-i474)> à qui ses sujets contestèrent jusqu'à la qualité d'homme, ne connut de repos que lorsqu'il eut consacré lui-même les prétentions de ses ennemis en reconnaissant pour sa seule héritière légitime Isabelle, sa sœur, qui mit fin aux divisions de sa race et de l'Espagne.

La famille qui régnait en x\ragôn avait dans le royaume de Sicile, que Procida lui livra tout couvert de notre sang, un apanage suffisant pour ses princes, une occupation active pour ses nobles: Anssi, loi^que Pierre HI (1276-1186) eut défendu la couronne de ses ancêtres contré la Fra'nce, qui courait venger au pied des Pyrénées l'horreur des Vêpres' siciliennes, il put' transmettre des États tranquilles à son jeune fils Alphonse III (11186-1291).' Lefrèi'e de ce prince, Jacques H (1291-1327), qui pour lui succéder revint de Palerme, fut assez puissant pour faire établir que les trois principautés d*Aragon, de Catalogne et de Valence, régies par des loî^ particulières et par des administrations jusqu'alors jalouses, demeureraient indissolublement unies. Cependant son petit-fils Pierre IV ( 1 336- 1 388 ') , en voulant pousser trop loin ces projets de conceri-

290 KTUDE SUA L HISTOmE u'fiSPAGHE.

tratiou de la puissance souveraine, ameuta la no^ blesse, qui mit les armes aux mains du peuple et fit restreindre la puissance royale. Les enfants de Jean (1 388- 1396) ayant été dépossédés par leur oncle Martin (1 395-i4 » 3t) , et celui-ci étant mort sans postérité, les Ricos homeSf soutenus par la nation qu-ils dominaient, firent un acte jusque-là inouï d'auto-* rite en déférant la couronne à un prince de Castilie, Ferdinand ( I /i 1 2- 1 4 1 6) , qui subit leur loi et ne reçut d'eux le pouvoir qu'après l'avoir vti diminué. Son fils Alphonse V (i4i6-i458) le releva en portant la guerre en Italie , où il ajouta le royaume de Naples à celui de Sicile, et la gloire des lettres ^à celle des armes. Jean H (i 458- 1478), qui succédai son frère, n'ayant pas su occuper sa noblesse dans les expéditions lointaines , recommença à en éprouver les révoltes dans ses États. C'était à son fils. Fer* dinatid II (1478- i5i5 ), qu'était réservé l'honneur de terminer ces désordres en employant ses seigneurs aux grandes entreprises que son mariage avec Isabelle hii permit de idéaliser.

Ainsi le quatoivJème et le quinzième siècle furent employés en Espagne aux débats de la royauté et de l'aristocratie; la royauté l'emporta à la fia dans la péninsule comme dans les autres États de l'Europe. Sa victoire fut tnéme plus soudaine, plus rapide et plus complète que partout ailleurs^ puisque des petits États dont nous n'avons vu encore que la lente formation et les pénibles déchirements sortit tout à coup une puissante monarchie qui , dès le commencement du seizième siècle, put méditer d'as* servir l'Occident tout entier. Cependant, si en lui*

DE l'aristocratie EN ESPAGNE. 29 T

tant contre le pouvoir royal la noblesse ajournait l'unité du pays, elle ne laissait pas que d'en servir efficacement la liberté; les formes légales dont elle prémunit la nation passent à bon droit pour Tune des premières et des plus originales constitutions de l'histoire moderne. I^ monarchie enivra l'Es* pagne de gloire et lui fit oublier des droits acquis par des luttes séculaires.

Lescortès, dont il est fait mention dans les plus anciens monuments des royaumes de Léon et de Castille, avaient, dès le douzième siècle, une part considérable dans le gouvernement de l'État; mais c'est au treizième siècle, lorsque le code gothique disparut enfin devant la multitude des yè^^nt>j concédés pendant la coiK|uéte, qu'elles régularisèrent leur action. Elles se composaient de trois ordres qui s'appelaient bras. Convoquées par le roi , elles délibéraient les impôts que le peuple devait payer; elles donnaient la force législative aux actes émanés de Tautorité royale; elles s'immisçaient même dans l'administration, soit directement, soit par le moyen de commissions à qui elles déléguaient leur pouvoir. Si la noblesse entravait le pouvoir des rois en leur opposant celui de ces assemblées, les rois, de leur côté, cherchaient à y prévenir ses cabales en usant du droit singulier de n'y appeler à leur gré ni seigneurs ni prélats, hormis ceux que le séjour de la cour avait habitués à la complaisance. Les députés même du peuple, qui, dans l'origine, étaient élus par tous les habitants des communes, ne purent plus dans la suite des temps être choisis que par les magistrats de certaines villes privilégiées. Ainsi, en Castîlle, te

^^2, ÉTUUK SUR l'histoire d'eSPAGHB.

pouvoir royal triompha de bonoe heure dans les lois; il est vrai qu'il était d'autant plus amoindri^ dans les faits, par l'action des éléments qu'il tendait à retrancher de la constitution.

En Aragon , au contraire , où nous avons vu que la royauté avait été moins exposée aux révoltes des seigneurs, elle était plus limitée par les institutions qui l'avaient rendue à la fois plus respectable et moins ambitieuse. Les cortès de cette couronne avaient quatre bras, l'ordre des Ricos homes, qui: étaient les vassaux directs, se trouvant séparés de celui des Caifolleros , vassaux indirects, que les rois tentèrent, du reste, dès le treizième siècle, de rattacher immédiatement à eux |>our diminuer le nombre des serviteurs de la grande noblesse, ainsi, formées, ces assemblées devaient être convoquées, au: treizième siècle, tous les ans; à partir du qiiatorzième, tous les deux ans. Elles exerçaient les prérogatives les plus étendues de la puissance législative , et pouvaient faire et défaire les rois; Au nom de rinsurrection dont les constitutions stipulaient formellement la menace et que les princes euxmêmes avaient eu la faiblesse de reconnaître, elles revendiquaient leurs droits exorbitants. On s^efforça enfin de substituer à ces garanties fatales au repos public celle d'une magistrature qui était contemporaine de la monarchie elle-même, mais qui reçut au quatorzième siècle des attributions portées, dans lé commencement du quinzième, à leur dernière puis* sance. C'était ce «lustice d'Aragon {Jusdzia ma/or) dont l'autorité toute civile dans le principe, comme le pacte qui avait lié le premier roi à ses premiers Ricos

DK l'aristocratie KN ESPAGNE* 2<)H

honèes y s'élevait à son tour jusqu'à la forme politique. Choisi par le roi, à vie, parmi les CavalleroSy il ne pouvait être jugé que par les cortès : ainsi , ne dépendant de chacun des autres pouvoirs que pour une partie du sien^ il les dominait, les départageait, les sanctionnait tous. A la mission démocratique du tribun romain il joignait le contre-poids de Finstitntion royale. Dans ce compromis, on peut reconnaître la main de l'aristocratie, qui avait tout fondé en Aragon, et qui avait besoin de tenir en équilibre les deux puissances entre lesquelles elle régnait.

Telles sont les lois que la noblesse donna à la nation ; elle reçut elle-même du clergé des formes particulières qui exercèrent aussi une influence considérable sur l'esprit et sur le caractère des Espagnols, l^a chevalerie^ dont on se fait des idées si confiises quand on ii'a pas soin de distinguer les époques de son- développement, fut d'abord un idéal de perfection chrétienne que le clergé présenta aux hommes d'armes, tantôt sous la forme sévère du précepte, tantôt sous le voile des épopées romanesques; elle fut ensuite un essai tenté poirr réaliser cet idéal, lorsque des chevaliers dévoués par serment aux expéditions sacrées allaient, moines armés , servir le temple et défendre le royaume de Jérusalem ; elle devint enfin , par la succession nar turelle du temps, qui change peu à peu les institiK lions religieuses en habitudes morales, un perfectionnement enthousiaste et étudié de la vie profane. Les fables d'Arthur et de Charlemagne, auxquelles elle fut mêlée dans les premières époques, rnonlreat ^suflisamment que c'est chez les Français qu'elle a»été

294 £TUD£ SUR l'hISTOULE DESPAG9C.

conçue; le nom de saint Bernard, qui, dans la seconde époque , dressa la règle des Templiers^ rappelle aussi que c'est parmi nous qu'elle m oommencé à être pratiquée ; la politesse et TélégaDoe particoiières à notre société, à défaut même des moBiimeots de notre ancienne littérature, témcHçoeraieot que c'est encore en France que, pendant la troisième époque, elle est devenue, de sacerdotale, mondaine, et a substitué aux méditations de la foi la culture des mœurs. L'Espagne, oii Too s'est qodquefois figuré que la chevalerie avait pris naissance, n'a essayé de chacune de ces trots formes iqo'après que nous lui en avons eu donné l'exemple.

C'est l'Âragon qui , plus voisin de notre frontière, nous emprunta la première idée de la dievalerie et lui ouvrit en quelque sorte la porte de la Péninsale. LVmpereur Alphonse 1% excité par les conseils de saint Bernard , voulut fonder, sous le nom de chevaliers dn Saint-Sépulcre, un ordre imité de celai du Temple, et destiné à défendre les limites du royaume. N*ayant pu exécuter son projet, comme il mourait sans enfants, il légua le royaume tout entier par indivis aux Templiers et aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Les Ricos homes d'Aragon, qui n'avaient garde dVxécuter un semblable testament , aimèrent mieux tirer du d<4tre le uKHne Raitiire, et se donner pour maître le comte de Barcelone, qui a\ait épousé sa fille. Les Templiers, trop liabiles pour lutter contre de semblables prétendants, en obtinrent gracieusement , en ii43, des possessions et des privilèges considérables. De Monton, qu\>n leur donna if abord dans la vallée de.

DE l'aristocratie EIN ESPAGNE. 'J^qS

Barbastro, ils se répandirent sur tout le reste du royaume, et de là en Castilie, où ils trouvèrent des imitateurs de leur zèle et des émules de leur insti-* tutioD.

ËD If 58^ la petite ville de Calatrava, située au bord du Guadiana, sur la frontière de l'Andalousie^ ayant été défendue contre les Maures par le courage de deux moines de Tordre de Saint-Benoit, fut remise à ses libérateurs par le roi Sanche III, et devint le foyer d'un ordre redoutable aux infidèles. En 1 1 77, dans cette province reculée de l'Estramadure, qui confine le Portugal, et qui fut longtemps dispu^ tée aux Arabes, un nouvel ordre fut établi, sans doute aussi pour la défense d'un point menacé; il prit , avec la règle de Citeaux , le nom de Saint- Julien, qui était celui de sa première forteresse, et qu'il changea ensuite contre le nom d'Alcantara. Un troisième ordre, moins sévère, admettant des chevaliers mariés, fut fondé à peu près dans le même tetnps par des bandits de Galice qui , revenus toiit à coup au repentir, adoptèrent la règle de Saint- Augustin, le nom de Saint- Jacques, et tournèrent contre les musulmans leur confrérie jusqu'alors funeste aux chrétiens. Au milieu des conquêtes que les Castillans accomplirent pendant le treizième siè-cle, ces trois ordres acquirent une grande importance; au commencement du quatorzième siècle, après l'extermination des Templiers, ils accrurent encore leur pouvoir et leur fortune; ils étaient devenus comme des rovanmes dans le rovaume, lorsqu'à la fin du quinzième siècle Ferdinand et Isabelle, pour débarrasser la monarchie naissante de

'^9^ ÉTUDE. SUR l'histoire D*£SPAGBr£.

ces rivaux forinidables, réuDii*ent les grandes .maitrises à la couronne et- leurs trésors à ceux de l'État.

Ces ordres militaires, fondés ainsi sur le mod^ de ceux que la France avait créés, introduisirent dans la Péninsule la pratique de la chevalerie sans lui en communiquer l'idéal. Ils reconquéraient leur propre pays eu servant Dieu, et ils ajoutaient la gloire du patriotisme à celle de la religion ; mais, avec des impressions plus fortes sans doute, ils n'avaient ordinairement ni les rêveries délicates ni les inspirations généreuses qui accompagnaient les cbevaliers du Nord au milieu des mêmes entreprises* Pour se convaincre qu'en défendant le territoire l'aristocratie n'avait pas encore beaucoup policé les mœurs de l'Espagne, il suffirait de lire celles des anciennes romances qu'on peut avec quelque vraisenibiance rapporter au treizième siècle. Ces monuments originaux de la poésie espagnole, composés sur un mètre monotone qui appartienl à la première époque de l'art, n'expriment guère que des sentiments durs et violents d'un âge encore voisin de la barbarie. Ainsi furent chantés, par un peuple qui courait achever la déroute des Maures, les exploits du Cid,qui l'avait commencée. Même dans les tragédies modernes consacrées au même sujet, on reconnaît, malgré l'artifice d'une imagination brillante qui a voulu tout emporter par la passion, les incroyables coutumes de l'ère sauvage. Dès ces temps recules, des essais, où est évidemment empreint le caractère de la réflexion , avaient été tentés pour élever à la forme grave de l'épopée les récits popu-

DE L ARISTOCKATIE £M ESPAGNE. 297

laires que. les soldats chantaient sous la tente; mais le poème du Cid, écrit, à ce qu'il me semble, par quelque moine qui imitait grossièrement le grand vers des anciens, loin d'offrir le tableau des mœurs chevaleresques, ne nous parle que d'un père pour- Sruivanl contre de nobles brigands la vengeance de SQS filles honteusement outragées. Par un contraste singulier, l'Espagne, ignorante de ces grandes figures de Titurel, de Parceval, de Roland, qui présentaient l'idéal de la chevalerie religieuse, traça, dans Amadis y le type de la chevalerie galante. .Mais le Portugais Vasco Lobeira, qui passe pour avoir esquissé les premiers traits de ce héros, n'a dû composer son dessin que dans les premières années du quatorzième siècle ; et c'est seulement à la fin du siècle que le sujet dont on lui attribue la création se répandit en Castille sous une forme à peu près semblable à celle que nous possédons, k l'époque nQlême où l'on pense que ce sujet fut traité en £spa^ gne pour la première fois, déjà la galanterie, dont il offrait un modèle étrangement libre, avait pris en France la place de l'enthousiasme religieux ; et le vom2Xi àe la Rose y qui marqua la troisième époque de la chevalerie, avait transporté aux aventures de Vamour le symbolisme jusqu'alors consacré aux mystères de la foi. On peut dire que l'Espagne connut les idées chevaleresques seulement sous leur dernière forme, et que, sous cette forme même, elle se les appropria seulement lorsque leur décadence . était ailleurs commencée. François 1^*^ la trouva, au commencement du seizième siècle, dans toute la nouveauté de son engouement ; et à la fin

ig^ ÉTUIIE SUR l'histoire n'ES^AGlît.

du même siècle, il ne (allât rien moins que 1^ génie du plus grand de ses écrivains pour la désabuser d'un culte qu'elle avait embrassé £â tard.

C'était a d'autre^ sources que la motuirchie cas* (iilane puisait les lumières qu'elle^'épaddaît sur la nation. Dès le treizième siède, vouJartI raviver lés sciences de Pantiquité, elle avait institué une utiiver» site dans l'utie de ses provinces les plus retirées, sur Fun des affluents du bassin désormais paisible du Buéro, à Salamanque. Là, l'empereur Alphonse X, donnant lùi-raé|ne à la nation Teitemple de Tétude, avait fait travailler aux tables astronomiques et au code des Sïti^ FmiidaSj qui Tout fait distinguer entre les savants et les législateurs. Au quatorzième siècle, un des grands personnages de la cour d'Alpbonse XI, le prince Jean Manuel, semblait déjà rivaliser, dans la composition morale du Comte de Luctmor, avec le Décaméron de son contemporain Boccace. Dès le commencement du quinzième siècle, la littérature italienne était devenue le modèle des poètes de la cour. Le grand marquis de Villena, le marquis de Santillane et leur protégé Juan de Mena, qu'on a appelé l'Ennius castillan, imitaient Pétrarque et le Dante sous le règne de Jean II, qui, au milieu de ses déplorables faiblesses, comprenait cependant trè^bien quel secours la renaissance pouvait apporter à son pouvoir. En Aragon, par un dernier retour vers le berceau d'où était sortie sa puissance, la monarchie tenta, à la fin du quatorzième siècle, de polir la langue qu'elle parlait, en y ajoutant tous les perfectionnements qu'on venait de lui donner au nord des Pyrénées. En r388, Jean F**,

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