DE L ARISTOCRATIE KN ESPAGNE
montant sur le trône, envoya à Toulouse des ambassadeurs chargés d'étudier la constitution du collège de la Gaie Science, fondé en iSsiS pour régulariser la langue d'oc et pour l'élever à la dignité des idiomes antiques. II transporta dans son pays les statuts et sans doute aussi l'éclat de cette institution. Fidèle à son impulsion, la langue limousine produisit, à Valence, pendant le cours du quinzième siècle, le célèbre poète Âusias Marc, qui rivalisa, dans la langue des troubadours, avec les grands poètes deTItalie, et qu'au seizième siècle on expliquait encore aux enfants de Philippe II comme un auteur classique. Mais ni cette gloire singulière ni les renommées plus jeunes dont elle fut suivie jusqu'au milieu du dix-septième siècle ne devaient empêcher l'Aragon de s'absorber dans la grande unité de la langue et de la monarchie espagnoles.
^^oiqu elle eût reçu des mains de rarislocratie une \i\t(rr\é précoce. PEspatgne était encore la société la moins avancée de l'Europe. Indépendamment de ce^ diversités de races et de coutumes que nous a%on« signalées, elle recrélait des germes plus dangereux peut-être de faiblesse et d*anarcliie. Pourvue de fout ce qui enhardit la résistance aux ennemis de dehors et aux pouvoirs du dedans, elle manquait de tout ce qui fait que l'indépendance n'est pas nu bien stérile; la vie civile ne soutenait pas chez elle la vie politique, qui , dans un État convenablement organisé, n'en doit être que l'expression et la ga-
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rantie. L^agricullure qui enrichit les populations^^ rindustrie qui les avive, le commerce qui les associe étaient dédaignées par une nation qui avait contracté: sous les armes l'habitude des privations^ de la paresse, de la défiance. Les campagnes étaient un désert; les villes, des citadelles oisives; le peuple, uD' ramas de soldats en guenilles; la noblesse, un privilège pour emporter le butin de la: guerre et pour empêcher les bienfaits de la paix. La justice, œnduC' par des juges qui, payés sur les procès^ avaient intérêt à les multiplier, ne s'appuyait sur aucunes.for^; ces qui pussent prévenir son action ou assurer Texé-i cution de ses arrêts. Ainsi le droit, dont chaque homme avait puisé le sentiment daiis des luttes se*' culaires, n'était cependant représenté par rien de^ réel, et demeurait comme une idée sans corps qui, tout en exaltant les esprits, pouvait laisser tomber; l'Etat en dissolution. '
Cette nation, assez malheureuse pour trouver sa ruine dans son triomphe même, ne pouvait être, sauvée que par un effort suprême. Elle fut éclairée par la renaissance, qui , en renouvelant la civilisa-» tior^ antique, offrait à la loi civile l'autonté et Tap^i pui de ses grands exemples. Les Espagnols apprit^nt^ dès loi*s à désirer les biens qui intéressent L'homme à la terre, qui l'y fixent et le poussent à y réaliserf sous les formes visibles de là société, l'ordre supérieur des idées et des croyances. La m6Darchie,.qiii au même instant se rendit maîtresse dans la Pénin<r ^ suie, en réutiissant le gouvernement des différents royaumes, sembla s'élever pour devenir l'instrument de leurs besoins. Elle ne remplit iju'imparfaite^-^
302 étVnn suit L HISTOIRE D l!SPAO!ll!.
ment cette partie de sa mission ; car, après avoir fondé, autant qu'il était en eTIe, Tu nité de l'Espagne , et pris quelques mesures pour en balancer les classes comme les races, elle oublia d'eia oi^niser la vie civile : elle crut tout resoudi^ ou fout cacher dans rimmçnse appareil de domination et de gloire qu'elle ofTrit au peuple le plus orgueîUeux de la terre. Mais à mesure qu'elle étendait cette puissance qui manquait de base, elle en bâtait la raine; ce qui fit que, du faite même de la prospérité et de ht grandeur, la nation retomba tout à coup dans un abîme de misère.
Isabelle et Ferdinand ^ qui unirent les couronnes de Castille et d'Aragonfle ministre Ximénès , à qui ils communiquèrent leurs pouvoirs ; l'empereur Charles-Quint, qui en hérita et les concentra défitti^ tivement dans une seule main, contribuèrent succès* sivement à établir la monarchie espagnole : cbacun d'eux laissa son empreinte sur ce grand ouvrage. Isabelle, qui s'appliqua a mettre la chevalerie en honneur dans son pays, avait tout l'enthousiasme des siècles écoulés; Ferdinand, que Machiavel estimait le prince le plus habile de son temps, avait la réflexion suivie qui caractérise les temps modernes. Le cardinal Ximenès montrait dans la même personne et souvent dans les mêmes entreprises la ferveur d'un ascète à côté du calme profond d'un philosophe. Charles-Quint, qui, sans doute, était plus grand, mais qui ne fut entièrement Espagnol que dans le dénoùmeht de sa vie, donna tout à l'intelligence tant qu'il garda le pouvoir, et fit régner là politique qui faillit le rendre maître du monde, mais
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qui, réduite à elle seule , ne pouvait pas trouver lu forme la plus élevée du génie de sa uation. Telte fut, eu effet 9 ta destioée singulière de l'Espagne^ qu'elle se vit appelée k maîtriser Tuuivers avant de s'être constituée elle-même et d'avoir organisé le principe au nom duquel elle pouvait entreprendre de gouverner l'Occident.
Malgré cette diversité de caractères qui les porta vers des entreprises difTérentes, les fondateurs de la monarchie espag49ole observèrent un plan suivi dans leur administration. Lorsque Isabelle et Ferdinand prirent les rênes du gouvernement de Castille(t474)<» ils ttt>uvèrent le pays couvert par des bandits dont les grands assuraient l'impunité; ils autorisèrent^ pour les réprimer, cette association des bourgeois et des villes qui prit le titre de Confrérie sainte (Santa^ Hermandad)y et qui mit aux mains du tiers état le glaive de la justice. L'anarchie était si grande qu'fr sabelle, se rendant à Séville pour y assurer Texécu^ tion des lois, en vit sortir devant elle jusqu'à quatre mille coupables qui jusqu'alors avaient bravé le pouvoir. \j^ roi maure de Grenade ^ d'abord tributaire de laCastille^ enhardi par tant de désordres, se jetait avec des armée3 considérables sur les provins ces qu'il avait autrefois contribué à délivrer. Ferdinand ne put faire face à tous ces dangers que quand, après la mort de son père (1479)1 il eut réuni b eouronne d'Aragon à celle de Castille. Il commença par déclarer la guerre aux seigneurs qui énervaient les forces de l'État» 11 écrasa les bandes qui perpétuaient leurs révoltes aux extrémités des deux royaumes; en Galice (i48i), il rasa les forteresses
3o4 ÉTUDE SUR l'histoire d^espague:
construites à l'entrée des vallées écartées où se gar-' dait le butin; en Catalogne (i486), il se déclara protecteur des serfs y et alla jusqu'à les armer chevaliers pour qu'ils pussent se défendre avec égalité contre leurs oppresseurs. Comme celle noblesse d'Espagne se soutenait noiv-seulement par ses déprédations, mais aussi par ses alliances avec les juifsy maitres du commerce et de la richesse, il se prémunissait encore contre elle en établissant (i48o) le tribunal de l'Inquisition. TiC zèle de Torquemada avait suggéré à Isabelle ce raffînement barbare de l'institut de Saint-Dominique, qui avait fondé un ordre pour répandre la prédication parmi les hérétiques, et pour donner des auxiliaires actifs à la juridiction des évé(|ues, mais qui n'avait jamais pensé à créer un tribunal secret, n'ayant que des procédures extmordinaires, jugeant sans confronter l'accusateur et Taccusé, condamnant sans appel, affranchi de l'autorité épiscopalf, et même de l'arbitre suprême des [)apes. Fenlinand ci>nsentit à ce qu'on remit en honneur les lois formidables dont les Visigoths avaient armé leurs évH|ues, pourvu que la magistrature charr géo de les appliquer lut indépendante de l'autorité ecclésiastique, ipril ne voulait pas élever au-dessus de lui ; et comme Tlnquisition pouvait se recruter uon-vseuloment boni de la compagnie des Dominîcains^ mais aussi hors du corps des évêques, dans le rang des ofliciors oitlinaires de la couronne, elle avait, aux yeux du prince, le singulier avantage de remet- Ire toute ta puissance religieuse du pays dans des mains qui* ne relevant d aucun pouvoir extérieur, étaient toutes dévoures à celui du roi. Mais cette
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ipstitution , qui donnait encore à TEspagne la garantie ]a plus énergique de son unilé, allait eflacer la liberté de ses vieilles mœurs et altérer la vivacité de son génie.
Elle précéda de peu de temps l'événement qui pouvait le plus ajouter à la puissance dont on l'avait investie. Des seigneurs de Castille ayant fait une entreprise sur quelques possessions du roi de Grenade, Ferdinand les soutint, se mêla avec adresse à leur querelle, et, servi encore par les divisions de la famille qui régnait dans l'Alhambra, parvint, 'après dix ans de combats partiels , à conquérir le dernier royaume que les Maures avaient conservé dans la Péninsule. Tandis qu'il entrait vainqueur à Grenade (i/l9u), profitant de l'entraînement des passions religieuses, il expulsait les Juifs de l'Espagne. En livrant ainsi du même coup deux peuples à Tlnquisilion, il ôtait à la noblesse le pouvoir de se main* tenir par la guerre et par les mariages, et il offrait au peuple les moyens de s'élever par la paix et par le commerce. Mais cette noblesse remuante voulait être exercée au dehors pour respecter la tranquillité où on l'avait réduite au dedans; et le peuple, ha^. bitué depuis liuit siècles aux liasards et à l'insouciance de la vie guerrière, attendait pour se livrer à l'industrie de la trouver mêlée d'aventures et de combats.
Christoplie Colomb venait de paitir du port de Palos (i493i)« Le Génois aspirait à éclipser les découvertes des Portugais^ au milieu desquels son génie s'était éveillé, et qui, cherchant depuis un siècle la route des Indes le long du continent de l'Afrique, H. . 20
3o6 létUDE SUR l'histoire D^£SPAGN1£.
ëlaient encore arrêtés au cap des Tempêtes; il allait, à travers les tners de l'Occident, retrouver les terres que Platon avait cru perdues pour le genre humain, et où le Dante avait placé la montagne du Purgatoire. Lorsqu'il eut rapporté l'or des Antilles, TEspagne se précipita vers Hiémisphêre qu*il venait d'ouvrir, et où, pour acquérir la richesse, il ne fallait qu'un courage indomptable, au-dessus de la crainte des hommes et des élértients. Isabelle, par son enthousiasme, avait frayé la voie à Colomb; mais Ferdinand ne sut pas faire intervenir la politique dans la conquête du Nouveau Monde. 11 lai^^ des aventuriers découvrir et exploiter au gré de leurs passions effrénées ces possessions qu'on aurait du conquérir et administrer au nom de la nation. Des mendiants allaient asservir les habitants de Saint- Domingue , de Cuba, de la Jamaïque , de la Floride et du Darien pour se gorger en repos de l'or qu'ils auraient pu faire produire parleur travail aux plateaux des Castilles et aux plaines de l'Andalousie; quand ils revenaient étaler leur faste dans le pays où ils avaient si longtemps traîné leur indigence, loin de s'occuper d'en améliorer le sol par la culture ou par l'industrie, ils ne savaient qu'en dépraver les populations par l'habitude de la domesticité et par l'exemple de la paresse. Le gouvernement, content de lever la dîme sur leurs brigandages, se souciait peu de féconder leur courage parles lois; et personne ne songeait que ce métal, conquis au prix de la vie de tant d'esclaves, représentait la richesse, mais ne Tétait pas; qu'il augmentait la fortune, non point de ceux qui le faisaient extraire pour l'échanger contre
ÉTABLlS^Éii. DE LA. MOlVâRGHrË ESPAGNOLE. io^
les biens asUeh, itiais dé ceit^ qûi^ je rècëvaht en échange 9 Teml^loyâient à accroître là souit:ie thêffiËT de dés biens; et qu'enfin, en s'ëcoulânt des mains d^une nation à qui il tenait lieu d'agriculture et d'industrie, il ne devait lui laisser que- sa misère ptë»> mièrè, agrandie de tous les souvenir^ dé' TôpUléncé.
f^erdinand, entraîné par l'esprit de son siècle, portait sa pensée plutôt vers les conquêtes qui de«> valent occuper Id noblesse que Vers celles qur pôiK voient faire prospérer le peuple. La France veriàît alors de dôntier le signal de ces guerres européen*ncs qui achevèrent la fortune de là monarchie et décidèrent du rang des tîations. En couraîit en-« lever îfaplés à la branche cadette d^Âragon (1494)9 Charles Vlll avait rendu le Ronssillon à la branché aînée. Peu louché de, celte reslitulion, rêvant déjà de donner là suprématie h l'Espagne à peine formée/ F'érdinând ameura l'Occident contre le roi de France, et envoya Gonzalve pour rendre Naples à ses premiers maîtres. Il se contenta alors de faire briller lé génie de son général et de marier Jeanne, son héritière, à Philippe le Beau, héritier dé l'empereur Majiimilieri , qui, de l'autre extrémité de l'EuropCf lui tendait la main pour asservir l'Italie et pour con* tenii* la France. Assuré de cette alliance qui devait donner l'empire à son petit-fils, il en fortna (i5oo) une autre àved Louis XII pour àôquérir lui-mémë un royaume en Italie. Il cîonsentit à partager avec lé nouveau roi de France la conquête de Naples j lorsqu'elle fut faite, il eut la perfidie dé chasser son allié
ÙO.
3o8 ETUDE SUR L HISTOIRE D ESPAGjNI^.
par r^pée de Gonzalve, destiné à offrir bieulôt un Douve] exemple de son ingratitude. «
Isabelle expira au milieu de toutes ces trahisons (i 504)9 brisée parles malheurs d'une famille dont la mort et la folie semblaient éteindre Tespérance. Par ce coup qui augmentait sa liberté , Ferdinand faillit perdre tout son pouvoir. Il fut relégué en Aragon par l'aristocratie castillane^ conjurée avec son gendre. Rappelé presque aussitôt (i5o6) par la mort de ce prince, qui acheva d'égarer ja raison de Jeanne, ce fut vers l'Italie qu'il tourna de nouveau sa pensée , lorsqu'il eut réprimé les troubles que la noblesse fomentait toujours en Andalousie et en Caslille. L'action des puissances , tout à l'heure concentrée sur le royaume de Naples, était maintenant dirigée sur la [.ombardie, où lesétran* gersne pouvaient prendre pied qu'après avoir abaissé Venise. U^ie ligue fut formée à Cambrai contre la république (i5o8). Ferdinand fît balayer le nord de l'Italie par la France, comme il lui en avait déjà fait ouvrir le midi. Quand il vil qu'elle allait s'y établir, il souleva de nouveau l'Europe contre elle, et, justifié parla guerre universelle qu'il venait d'allumer, d'un côté il fit conquérir par le duc d'Albe le royaume de Navarre (i5ia), qui se prolongeait sous la protection des Français; de l'autre, il poussa à travers l'Italie le vice-roi de Naples, Raymond de Cardone, qui, en ayant l'air de délivrer celte péninsule, l'habituait au joug. Lorsque François V^ descendit dans le Milanais Ci5i5), il y trouva les Espagnols, arbitres suprêmes de la ligue qui agitait ces contrées, et de Sforce, qui y conservait les apparences du pouvoir.
iTA^BLlS^EAf. DE L\ MONARCHIE ESPAGNOLE. SoQ
• Par la victoire de M arignan , il les rejeta dans leur royaume de Naples, d'où le successeur de Ferdinand devait les faire sortir de nouveau.
Ximénès, poussé par l'ambition dans le clergé romain, ramené par l'humilité dans un couvent de cordeliers, élevé par la fortune au rang de confesseur de la reine, puis à la dignité d'archevêque de Tolède et ensemble de président du conseil des Castilles; attaché, après Isabelle, à Ferdinand; cédé par lui, avec les Castilles, à Philippe le Beau ; fidèle encore, après la mort de ce prince, à Ferdinand, qu'il avait fait de nouveau investir du pouvoir; et de nouveau accru par lui dans ses honneurs , devenu car-^ dinal, grand inquisiteur de CàStille, l'égal des roi^^ profitait de l'ascendant que lui donnaient ses grandes fonctions et son génie pour tourner les forces de son pays vers une région où sa piété et sa politique pensaient être plus utiles que le courage de Gonzalve n'avait été en Italie. Non content d'avoir vu les Maures vaincus dans Grenade, et de les y avoir baptisés, il voulut les poursuivit* jusque sur cette côte d'Afriqtie qui les avait jetés sur l'Espagne. Ayant arraché le consentement de Ferdinand, qui ne cédait, à ce qu'il semble, que pour se défaire d'un maitre rigide, il monta sur une flotte équipée aux frais de son Église et attaqua Oran : il l'emporta (i5io). L'année suivante. Bougie était soumise à l'autre extrémité de la côte de Barbarie^ dont les rois effrayés se hâtaient de renvoyer leurs esclaves et' d'offrir un tribut à l'Espagne. Ferdinand comprit enfin que la conquête même de l'Italie le chargeait de la police de la Méditerranée, dont il ne pouvait'
3|0 J^vp^ ^v^^ l'histqire p^csp^airp.
étre'rpaitreqiiVn occupant lés plages des pirates, Il qll^il: s'embarqM^r Uii-^méipe pour conquérir l'Afrique, lorsque Tltalie^qui f|E|âcinail ^{ors les princes et )es peuples 9 détourna sa pensée. Le terpps apptocbait où y sentant mieux toute rimportance de ce$ projets, oq devait étra iuipuîssunt; à |es réaliser. . Ferdinand, qui, pendant la folie de la reine Jeaqne sa fille, ne pouvait prendre en Castillç que Ip titre de régent , légua conime sien le roypuroe dont {1 n'avait que i'administrfihon^ Il osa même porter d'abord a» droit royal une autre atteinte en instituant héritier le second de ^es petits-fîls, Ferdidin^ndy qni avait été élevé en Espagne, au détriment du pren)ier, Charles, qui avait grandi dans la Flandre, son patrimoine. Il révoqua cç testament au bruit des triomphes de^Marjgnan, qui| sur son Ut de uiortf lui firent craindre que VËspagn^^ séparée des Pays-Bas et de l'Empire, ne fût point assez forte pour résister à François V^, Ximénès, qu'il nomma régent, dut disputer le pouvoir à Adrien d'Utrecbt, que Charles, son élève, avait envoyé de Flandre pour surveiller les derniers moments de Ferdinand, et pour réclamer après |ui la régence au nom du nouveau maître. Mais le cardinal | plus ami de son pays que de SQ^même, partagea |a régence avec ^drien, proclama Charles roi d'Espagne ^ pendant que les étals hésitaient à le nommer roi de Castille qu d'Aragon du vivant de Jeanne |a Fqlle , et transporta le siège du nouveau gouvernement à Madrid, bourgftdp neuve au centre de la Péninsule, pour marquer la fin d^s anciennes rivalités de Burgos et de Saragosse, Par pes décisions rapides, qui posaient
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enfin la base visible de la monarohie espagnole, il souleva tour^ la noblesse; mais, aussi prompt à ré* primer les seigneurs qu'à les braver, il se tourna ver$ la bourgeoisie, qu'il s'était attachée par l'allégement des impôts; il lui prodigua les privilèges en la façonnant h la discipline; il lui permit de porter des armes dans les villes pour qu'elle put lutter; il lai apprit à se soumettre aux lois dans les Indes pour qu'elle sût s'enrichir; et, appuyé sur cette puissance nouvelle, qui répondit aussitôt à son génie, il allait remettre un royaume apaisé à Charles, qui venait de Flandre pour en prendre possession. Il fut surpris en chemin par la mort, que hâta peut-être l'annonce d'une disgrâpe conseillée par les ministres flamands du nouveau roi ; digne héritier de ces évéques qui avaient donné des lois aux Visigoths, il renouvela leur puissance après avoir eu le bonheur de voir le royaume de Tolède réintégré dans son antique unité. Voulant continuer leurs coutume$ comme leur gloire, il fonda dans sa métropole une église destinée à entretenir le culte mosarabe. Maifii tandis qu!il sauvait ce dernier débris du vieil empire qu'ils avaient gouverné, il donnait, parmi tant d'autres gages accordés à l'esprit des temps modernes, un exemple à toutes les nations de l'Europe, en instituant l'université d'Alcala de Hénarès, qui posséda le premier collège trilingue et imprima la première Bible polyglotte.
L'esprit deXiménès fut fatal au roi Charles. Sous l'influence encore vivante du cardinal , l'Espagne né songeait qu'à achever de se venger des Maures et à organiser sa bourgeoisie. Des corsaires qui devaient
3îl ÉTUDE SUR L*HlSTOïRE D'jfeSPAGNE.
i*égner par répoavante sur le bassin de la Méditerranée, Oroush et son frère Khaïr-Eddin , surnommé Barberousse par les Européens, venaient d'enlever Bougie aux Espagnols, et Alger à leurs tributaires. Ueffroi qu'ils inspiraient, l'échec des flottes envoyées pour les combattre, rendaient plus odieux les Maures qui étaient demeurés dans la Péninsule, et qu'on soupçonnait de conspii^er avec eux. Sur les côtes, les artisans auxquels Ximénès avait donné des armes , ayant formé des milices pour se défendre contre les pirates, usaient de force pour baptiser les Maures et pour réprimer la tyrannie des nobles. Ainsi s'assemblèrent à Valence, même en la présence du nouveau roi, ces confédérations de métiers qui, sous le nom de germanats ^ donnaient l'exemple contagieux de l'insurrection. Tandis qu'au dedans la bourgeoisie se constituait en tumulte, au dehors la conquête du Nouveau Monde, qui semblait faite pour l'enrichir, continuait aussi à être livrée au hasard. Fernand Cortès, le Cid de la découverte, allait, seul et révolté, s'emparer du Mexique, empire plus grand que l'Espagne, et y étendre cette oppression dévastatrice qui paraissait être un des droits de la civilisation. C'était dans toutes ces entreprises inspirées par le génie national qu'il fallait mettre de Tordre. Mais le jeune roi qui venait asseoir la maison d'Autriche sur le trône d'Espagne avait d'autres pensées. Les Flamands qui Fentoiiraient, tous pleins de ces idées de monarchie européenne qui des universités d'Italie avaient passé dans celles des Pays-Bas, ne rêvaient que de le voir recommencer la domination absolue de Rome. Ma-
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xiinilien mort, ils mirent tous leiii-s soins à lui Faire décerner la couronne impériale ; quand il Peut obtenue, sans prendre garde que le royaume qu'il venait à peine de loucher était déchiré par les révoltes des nobles et par les émeutes des villes, ils le firent partir (i5ao) pour aller négocier dans le nord les ligues qui devaient assurer la suprématie extérieure de r£spagne en afTaiblissant chaque jour encore davantage sa condition intérieure.
IjB génie national ne se hiissa point vaincre sans essayer de lutter. A peine Charles-Quint était-il parti, que les villes, impatientes de voir réaliser l'avenir promis par Ximénès, firent usage contre l'autorité royale des armes qu'elles en avaient reçues pour abattre la puissance des nobles. Adrien d'Utrecht , vice-roi d'Espagne, fut d'abord forcé d'approuver le mouvement des comniuneros, et lorsqu'il voulut essayer de les réprimer, il vit don Juan de Padilla, qui en était l'àme, tirer Jeanne la Folle de sa solitude, et composer en son nom un gouvernement qui avait toutes les apparences de la légitimité. Étouffés en Casiille par la noblesse qui demandait à reprendre sa prépondérance, ces troybles se prolongèrent à Valence, et s'étendaient jusque dans l'île de Mayorque, où les tondeurs de laine faisaient, comme précédemment en Flandre, le rôle des rois. Charles- Quint l'evint soumettre ces rebelles en les amnisr tiaut; mais, après les avoir apaisés, il négligea de soutenir et de guider leur génie naissant. Il laissa échapper une occasion magnifique d'assurer à leur activité des débouchés réguliers, lorsqu'il donna à Pizàrre, qui depuis quelques années (i5a7) ^^it^ à
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la i*echerche du Pérou, le pouvoir de ruiner à ^n grë cet ernpire, Iç plus riche du Nouveau Monde, et d'y commettre les derniers excès de la cruauté et de l'avarice. Plus de dix ans après la conquête, vaincu . enfin par le zèle irrésistible de I^s Casas , il envoya au Pérou (i543) un réformateur qui était chargé d'y établir quelque commencement de justice, mais qui y trouva le brigandage si hautain , qu'attaqué par les juges mentes de son institution, il fut forcé de les imiter pour se faire obéir, et dç devenir barbare, afin de venger la civilisation.
Toute l'attention de Charles^uint 3e fixait sur la direction des affaires générales de l'Europe : reconstituer cel empire romain dont il portait le vain litre, dominer le saint-siége, qui avait aspiré au même but, abaisser la France, qui se croyait encore assez forte pour y parvenir, retenir l'Angle^ terre, qui pouvait entraîner la fortune du côté où elle se porterait, c'était l'ambition et le tourment de sa vie. L'exécution de ces grands desseins le poussait sans cesse vers Tltalie, 011 s'étaient éveillées les idées et les jalousies qui armaient tant de nations rivales. 11 commença par en chasser François F^ avec l'aide de Léon X; puis, ayant fait nommer Adrien d'iJtrecht pape, sous le nom d'Adrien VI, il y commanda en maître; ensuite, troublé dans sa possession par l'alliance de François I^^, de Clément Vil et de Florence, il y fit le roi de France prisonnier, le pape captif, la république esclave. Mais alors, croyant être près d'atteindre le but de ses désirs, il put reconnaître tout ce qui manquait à TËspagne pour le soutenir. Les États du Nouveau
ih^ABLISSKM* DC LA MOIT^nCHIK KSPApifOLE. 3|5
Alondç, qu'il avait livrée k forfait à quelque^ aven-^ turiers, ne donnaient pas assez d'or pour entretenir la guerre universelle; la noblesse, qui avait relevé la tête an Espagne, lui faisait refuser les subsides par les États d'où il ëtait forcé de la bannir. Lt'Afrique, abandonnée aux infidèles, gouvernée par Barba*^ rousse, qui était devenu Tamiral du Tqrç çt Tallié de François T^, vomissait sans cesse des flottes pour balayer la Méditerranée et pour fn dévaster les pôte^i tandis que le Grand Turc lui<-méme| s'avan-» çant avec ses bordas disciplinées à travers la Hon» grie, venait jeter l'effroi jusque dans la capitale d^ l'Àutricbe, L'empereur comprit alors quelle sagesse çacbaient les croisades de Ximéuè^ contre les Mau<> res. Il iponla lui-même sur une flotte qu'il destinait k écraser Barberousse dans Alger; niais la tempête dissipa ses vaisseaux et ses desseins. Désespéré, tra^ versant l'Italie en grondant , il essaya de porter un coup décisif en envahissant la France; mai^ i| fut vaincu par la temporisalipn de Montmorency. Il se replia enfin vers l'empire, où l'héré^iie avait rompu dans son principe même l'unité qu'il s'efforçait d'établir en Europe. Peu jaloux que la foi fût purei pourvu qu'elle fût une et le fît seul maître, il en* treprit de la régler malgré RoAie même, et d'usur^ per la domination des esprits au moment où il allait perdre celle des nations. Favorisé par la mort de Luther, de François V^^ de Paul III, qui résistaient à son pouvoir, il n'intimida un instant l'Allemagne par ses victoires que pour mieux étonner le monde par l'abaissement où Maurice de Saxe le réduisit au milieu de ses triompbesi et par l'abdication dans
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laquelle il se dépouilla lui-même de toutes ses grandeurs.
Ainsi, de plus en plus éloigné de la Péninsule par la conséquence même de ses afTaires, il n'y rentra que pour chercher un tombeau. En promenant les soldats de l'Espagne d'un bout du monde à l'autre, il couvrit la nation de gloire; mais il ne sut en satisfaire ni les croyances ni les intérêts. Il déserta les exemples d'Isabelle et de Ximénès, qui devaient avoir un autre héritier; il adopta et poussa aux dernières expériences la politique de Ferdinand| qui avait cherché dans l'asservissement de l'Italie la suprématie européenne. Il parut confesser, en s'enfermant au cloître de Saint-Just, qu'il avait poursuivi une impossible chimère. H laissa cependanl parmi les militaires, aux pieds desquels il avait mis toutes les nations, un parti qui croyait^ que par les armes seules l'Espagne pouvait recommencer la puissance de l'antique Rome. Dans les lettres il suscita aussi une école qui, dédaignant les traditions du moyen âge et les formes consacrées par le génie national, tenta, non sans gloire, de rivaliser avec les anciens et avec leurs plus heureux imitateurs. Le savant Antonio, qui prit le nom de Nebrixa sa patrie, était parti de l'Andalousie pour aller chercher en Italie les méthodes nouvelles qu'il avait rapportées à Salamanque; et Louis Vives, qui à l'érudition mêlait déjà l'esprit raisonneur et moral delà philosophie, sorti de Valence, avait été briller en Angleterre et dans les Pays-Bas à côté d'Erasme. Ces maîtres sévères furent suivis par les poètes. Un soldat catalan, Juan Boscan Àlmogaver,
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élève du fameux Âusias Marc, après avoir essayé, à son exemple, d'assouplir la langue castillane aux rliylhmes des Provençaux, reçut le conseil de la façonner aux mesures italiennes : s'il traduisit imparfaitement Pétrarque, il eut l'honneur d'ouvrir la voie et d'y introduire deux des plus illustres esprits de TEspagne* Garcilasso de la Vega, né à Tolède, suivit Charles-Quint en Italie, en Hongrie, à Alger, en Provence, et périt là, laissant quelques poésies où la délicatesse des cancions de Pétrarque s'allie à la fraîcheur des églogues de Virgile. Diego Hurtado de Mendoza fut le principal instrument que l'empereur employa dans ses dernières années pour consommer par l'humiliation de la papauté l'asservissement de l'Italie; retiré en Espagne, il demeura, malgré la réaction qui. suivit bientôt fidèle à l'esprit de son premier maître; et ayant quitté les vers que Boscan lui avait appris à tourner pour la prose dont Thucydide et Sallustelui enseignèrent les secrets, il écrivit sur une mutinerie des Maures quelques pages qui suffiraient à l'immortalité de son nom. Tels étaient les esprits que l'Italie rendait à l'Espagne, formés au goût delà renaissance, tandis que l'Espagne envoyait en Italie Ignace de Loyola, destiné à soutenir une révolution nouvelle qui se déclara tout à coup au sein du seizième siècle.
rutpp* n.
IjH monarcliie espagnole trouva sa foinie aooomplie lonk{tie ^ réparée de TEmpire , et voulant néaiitlioitift conserver la prééminence, elle chercha a «'appuyer non plu8 sur des forces extérieures et empruntées, mais sur Ténergie même de sa situation et de son génie. Cliarles-Quint , qui dès longtemps avait destiné rAllemagne à Ferdinand, voulait en abdi(|uant la remettre à Philippe son fils, avec le reste de ses États; et Philippe 11 (iSSG-iSgS), tout plein des idées de son père, commença par en continuer Texécution, comme s*il le représentait en efTet tout entier. Il avait, ainsi que Tempereur, la guerre en Hnndre avec la France, en Italie avec le pape. Mais après la victoire de Saint-Quentin -^1557), <^ont son père aurait poursuivi les conséquences les armes à la main, mieux inspiré, il fit sa paix avec l'Europe, et se retira en Espagne, où, dans le repos et le mystère, il développa |^ndant quarante ans une politique nouvelle.
PHILIPVK If. 319
Philippe II j confirmant le choix de Xiftiénès, éta* blit à Madrid le siëge du gouvernement. I^s France avaient ërigé en capitales Barcelone et Pampelune ; les Arabes, Saragosse et Valence; les princes de la face gothique , Oviédo et Léon; les comtes de Caslille, Burgos. Les rois de Castille, à mesure qu'ils étendirent leurs conquêtes sur les lerres occupées par les Maures, fixèrent leur demeure dans les villes nouvellement recouvrées, sans diminuer les privilèges des anciennes résidences. Saint Ferdinand habita Séville aussitôt après l'avoir reprise. Isabelle voulut être ensevelie à Grenade, qu'elle avait délivrée; on y porta aussi son mari, Ferdinand le Catholique; Charles-Quint y célébra son mariage et y fit bâtir à cô(é des palais des Maures. Mais après avoir aitisi consacré d'illustres victoires, il fallait donner enfin un centre au pays. Dans Madrid, que sa nouveauté même fit préférer à Tolède, Philippe U trouva un alcazar élevé à la fin du quatorzième siècle *par le toi Henri 111; il y ajouta quelques couvenls autour desquels la cour attira bientôt une popula* lion considérable. Pour ériger le palais destiné à éler-' niser la pensée de son règne, il choisit un lieu plus retiré et plus solennel, au pied même de l'Orospéda, dans les montagnes, sur un plateau d'où il pouvait dominer la Castille nouvelle et la capitale. C'est là qu'il fit construire par un architecte français , en vingt-quatre ans, au prix de cent millions, sur un plan qui , pour rappeler le jour de la victoire de Saint-Quentin , imitait le gril de saint Laurent , ces bâtiments de l'Escurial 011 la résidence royale était escortée par un couvent des pères deSaint-Jérôme,
i'IO KTL'OE SUB L HISTOIRE D ESPAGNE.
par un collège placé sous leur direction , par une éf^l\%e tout élincelante des matières les plus précieuses, par une bibliothèque enricliie des plus rares dépouilles de l'Italie et de la Grèce. Dans celle demeure, jetée au milieu d'une âpre contrée, il porla au comble Tidée de la gravité espagnole. Dans Aranjuès, sur les bords du Tage, parmi des jardins embaumés, où croissaient les plantes de tous les pavs con(|uis par les Castillans, il savait aussi satisfaire les {;(tùts les plus riants de la nation qu'il gouvernait.il occupait les endroits les plus retirés des palais où il st^journail ; il y expédiait lui-même toutes les aflaires, souvent de sa main , parfois avec une exactitude minulieuse, nécessaire peut-être dans un pays qui n'avait jamais é(é administré. S'il se montrait dans les villes, c'était aiin de donner de l'importaoce aux iHM'pH dt^ justice qu'il emplova utilement pour conl^uir la noblesse' sans élever la bourgeoisie. Il diminua wlle^ci eu la dépiHiillant du privilège de maintenir la trauquillité intérieure, et en le confiant à* vu>e uiiliv^ sjKciaU\ Il Ht resjnvter la vanité des seigneurs; U cn^a^e^A ccuv i|ut domimiieni dans des ^Mvvviuct^ ditVét^ntes a cvuUracter entre eux des maria^Vî^i ;itiM d'elVactrr le^^ ri>alilés des anciens royauiHvt!^. It sulH.n\k>uua l^ classi^y eutre ellesy pour leur iipj>»vtKlrv à rt>|>txtcr $i,>u pouvoir. Il ne pot se pas- NïfH' vk' vvH4vv>qutfr le^ corttfs* qui avaient tenn son jKHVv-u wIkv. Ku Castilie* il les habitua à Tobéisvt^^V- k'»u Vni^vuK v,>à cll**s luneiU excitées à rindé* ^hkIUiMW |AH k uiiuisitv Vutouio Perez^ qui voulait XVV^H \CK;àUK>ui^ viwvu^^iisct :>es honneurs ravBS» 4 Mc"^ M^VUVi 4^^«:A Mt pv^^^i violer tous> kurs* droits