‹ Etudes d'archéologie et d'histoireChapitre 17 sur 28 · PHILIPPE · texte numérisé non relu

PHILIPPE

contraire les hommes les plus capables de régularité et de réflexion. A Saragosse naquit alors Jérôme Zurita y qu'on a comparé à Machiavel , qui devint inquisiteur pour être libre, et qui, chargé par les États d'Aragon d'écrire les annales de cette couronne, composa un livre où la pensée et la critique, inconnues aux autres historiens de la Péninsule, se prêtent un mutuel secours. A Valence parut dans le même temps, à côté des élèves d'Ausias Marc, toujours fidèles à la langue limousine, une école de poètes qui employaient le castillan avec une pureté particulière, et qui imitaient avec grâce les compositions italiennes d'Ariosle et de Sannazar. Mais les réformateurs mêmes du goût espagnol , déjà altéré par les hyperboles de l'Andalousie, sortirent de l'Aragon. Lupercio Leonardo de Argensola et Bartolome , son frère, descendirent des montagnes de Barbastro pour étour ner Madrid par là force et par la mesure de leurs esprits jumeaux : au théâtre, dans l'ode, dans la sar tire, ils ont donné à l'Espagne les modèles de cette beauté un peu sévère que les Latins composèrent en ôtant aux grâces helléniques leur sourire et leur liberté.

La Castille, qui avait su imposer sa langue aux autres royaumes de l'Espagne, l'appliqua à des formes particulières où se retrouve l'originalité de son génie. La cour dont elle était le siège avait, comme c'est l'usage, une littérature appropriée au goût de gens oisifs et raffinés. Pour en amuser les loisirs, un Portugais, chanteur de la chapelle de Philippe II, Georges de Montemayor, composa le célèbre roman de Diane , où il racontait ses passions sous le voile

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des fictions pastorales clières k sa nation et dëjà accréditées en Espagne par les Églogues de Garci* lasso, en Europe par XArcadie de Sannazar. Telles étaient les formes idéales sous lesquelles on concevait la vie \\ la cour de Madrid. Si l'on veut prendre une idée des formes réelles qu'on y donnait à la conversation et aux relations journalières, il faut lire les mémoires et les lettres qu'Antonio Ferez a écrits pour expliquer le scandale de sa disgrâce, et où il semble que Beaumarchais ait appris à frapper le coin relevé de son esprit. Au-dessous de la cour, le peuple castillan n'avait de passion que pour les récits qui lui rappelaient la gloire des ancêtres. Les savants écrivaient des histoires; mais la vanité de la nation, la politique du roi , la censure de l'Inquisition s'accordaient pour remplir ces narrations de mensonges ou de futilités. Florian deOcampoet Arobrosio Morales, que Charles-Quint et Philippe II nommèrent successivement chroniqueurs du royaume de Castille; composaient d'énormes volumes pour mener riiisloire de cette couronne, à travers les fables les plus incroyables, jusqu'à l'établissement du christianisme. Un jésuite, que son génie remuant rendit dangereux pour son ordre, Mariana^ entreprit de donner aux Castilles un monument qui leur permit enfin de contenter leur orgueil. Mais en écrivant sa grande histoire d'Espagne, d'abord en latin , ensuite en castillan , il imita le plan de Tite-Live et de Gui* chardin, sans reproduire les qualités de leur style, et il présenta avec ordre une immense multitude de faits, sans en discuter les sources et sans en faire toucher les conséquences. Cetle nation, qui souf-

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fniit tsiil ée ÙLàhcsûans ses annaies, ne v<»j1atl pas en admettre dans aes poèmes. Comme les sociétés en enfance, lorsqu'elle racontait ses exploits, elle les voyait à travers une imagination qui embellissait tout; lorsqu'elle les chantait, elle ne croyait pas que rien pût être plus intéressant que de les exposer ainsi qu'elle les savait. Elle produisit d'après ce principe, qui était celui de nos épopées norinàndes du douzième siècle, un nombre considérable de récits épiques en l'honneur de ses entreprises et de ses hé-^ ros. tJn seul de ces poèmes, tcacé par un page de Philippe II, et consacré à un épisode de la conquête du Chili, la Araucana de don Alonzo de Ercilla, a conservé le premier rang dans l'estime des Espagnols à qiause de la beauté rare de son style, et a mérité l'attention des étrangers à cause de l'intérêt du sujet. Ces Castillans qui, pour composer l'histoire ou l'épopée, se bornaient à écrire ou à rimer des chroniques témoignaient ainsi de leUr répugnance à soumettre leur génie aux règles de la Renaissance. Mais leur littérature originale, si vantée pour avoir dédaigné les prescriptions du code classique, n'était encore que le prolongement éclatant et étudié des formes naïves dont la France avait donné l'exemple au moyen âge.

Cependant il y avait, au sein même de la littérature castillane, une lutte qui jette un jour singulier sur la crise que l'Espagne subissait alors. Le théâtre, qui n'avait été longtemps dans cette contrée que la mise en scène des mystères sacrés, étant devenu entre les mains de la cour la représentation des passions humaines, tenta la curiosité des villes, qui de

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toutes paris élevèrent des tréteaux pour y jouer librement la grande comédie de la vie. J^s premiers poètes qui essayèrent de satisfaire avec quelque no* blesse ce nouveau besoin du peuple, écrivirent leurs pièces sur un plan régulier, et, autant qu'il était en eux, sur les modèles mêmes laissés par les anciens. A leur école se distingua un soldat qui avait perdu un bras à Lépante, qui, captif des pirates, les avait fait trembler dans leurs royaumes, qui s'était imprégné de l'esprit héroïque des armées : il se nom* mait Miguel Cervantes de Saavedra. Il remplissait depuis dix ans le théâtre de Madrid, où il s'eiTorçait avec peine de faire prévaloir l'autorité des anciens , lorsqu'il en fut exclu par un jeune homme qui avait été élevé dans la maison d'un évéq^e, et qui foulait aux pieds les exemples de la Grèce et de Rome : c'était Lope Félix de Véga Carpio, que Cervantes lui-même appelait un prodige de la nature, mais qui , au milieu des innombrables succès de sa longue vie, tour à tour et tout ensemble auteur de comédies, de tragi-comédies, de mystères, de poèmes épiques, lyriques, didactiques, burlesques^ prêtre, moine, familier de l'Inquisition, docteur en théologie, chevalier de Malte, devait poursuivre un but unique, arrêter l'invasion de l'antiquité^ reprendre, avec l'audace que donne l'assentiment d'une nation toute neuve, la révolution littéraire au point où le Tasse la laissait en mourant, ne pas se contenter, comme lui, de proscrire la mythologie des païens, en renverser aussi la poétique, exprimer les idées du catholicisme et les passions du peuple espagnol dans une forme improvisée, naturelle, indépendante. Ces

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