DÉCADENCE DE LA MONARCHIE ESPAGNOLE
Le seizième siècle Tavait vue graudir; le dix-septième la vit s'abimer. Cette rapide décadence, dont il suffira d'indiquer la marche à grands traits, commença le lendemain même de la mort de Philippe II. Philippe m (i 598-1621), appelé à vingt ans à prendre rénorme chargé sous laquelle son père avait succombé, la confia à son ami le duo de Lorme^ qui la remit lui-même à son secrétaire Rodrigue Calderon. Le premier acte de ces nouveaux politiques fut de détacher de la couronne les Pays-Bas, que, pour etécuter les volontés du dernier roi, ils donnèrent à Tarchiduc Albert, son gendre^ et où, n'ayant déjà plus de généraux habiles, ils étaient réduits fa employer le Génois Spinola. Ils reconnu^ rent Tiodépendance des Provinces-Unies, qui, fortifiées par l'industrie, au milieu même de la guerre, étaient déjà assez puissantes dans l'océan Indien pour y enlever lés colonies portugaises à leurs maitrét espagnols. Ils se mirent à l'abri sous l'alliance dé l'Angleterre et de la France, au moment où elles avaient cependant besoin de repos pour consolider Jacques r^ sur son trône et Marie de Médicis dans 9a régence. Tandis qu'au dehoi's ils abandonnaient ainsi la politique de Philippe II, au dedans ils l'exagéraient. Ils sacrifiaient partout la noblesse au clergé, et, poussés par un aveuglement fatal, ils rendaient un édit (1609) pour expulser les descendants des Maurisques, qui , en se retirant en Afrique , enlevaient à l'Espagne un million d'agriculteurs laborieux. Le duc de Lerme, auteur responsable de tous ces malheurs, disgracié pour d'autres fautes moins avérées, fut enfin remplacé par son fils le duc d'Ui;éda,
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qui trouva l'Espagne dépeuplée et inculte , et l'Europe courant aux armes pour la guerre de Trente ans. Le roi , loin de pouvoir remédier à tant de maux, ne sut pas même, esclave de Tétiquette, se pi'éserver de l'ardeur d'un brasier qui causa sa mort. Philippe IV (i62i-t665), roi à seize ans , s'abandonna, comme son père, aux favoris, et eut du moins des ministres plus habiles, sinon plus heureux. lie premier, Gaspard de Gusman , comte d'Oli varez^ duc de San-Lucar, prit les rênes du gouvernement à peu près au même temps où Richelieu, avec lequel il lutta jusqu'au dernier jour, devenait le ministre nécessaire de Louis XIII. Malgré les prodigalités des favoris, dont il terminait le règne, le cardinal-duc venait administrer une nation à qui Henri IV avait rendu le sentiment de l'ordre, et Sully l'habitude de l'économie. Le comte-duc avait à gouverner un pays qui, malgré les rigueurs de l'Inquisition et les mines de l'Amérique, était incapable d'unité et dénué de ressources. Déjà le duc d'Czéda, pour remédieraux maux causés par lexpulsion des Maures, avait fait promettre par un édit la noblesse et l'exemption de la guerre à qui s*adonnei*ait à la culture des terres. Olivarez tint à honneur d'eflFacer le zèle de son prédécesseur, et |H>rta des lois somptuaires. Il coromenca par supprimer les deux tiers des officiers de justice et de finance: puis il interdit les ornements d or et de soie, le luxe des domestiques, Tusage des manteaux de soie, les présents somptueux des ma^ rtages; en même tem|>s il exempta les nouveaux mariés des subsides |>endânt quatre ans , les dispensa de la permission des parents; il défendît aux
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citoyens de quiUer l'Espagne avec leurs familles et leurs biens, et aux habitants des provinces de fréquenter, excepté pour les affaiies les plus importantes, Madrid et Séville , où la population se retirait. Enfin, par les plus belles promesses, il engageait les nations étrangères à donner à la Péninsule des artisans et des laboureurs. Par ces ordonnances, qui, en voulant organiser la vie civile, ne servaient qu'à la gêner, au lieu de guérir la plaie il ne faisait que la mettre à nu. En Espagne même, où elles firent grand bruit, le crédit du ministre, loin d'être augmenté, tomba à un tel point, qu'il devenait impossible de trouver ni soldats ni argent, et qu'après avoir demandé aux villes de fournir des milices , on fut encore réduit à emprunter aux particuliers. De grandes circonstances réclamaient cependant des ressources considérables. La guerre de Trente ans, qui, dans la branche cadette d'Autriche établie a Vienne, attaquait la branche aînée fixée à Madrid , semblait atteindre sa crise décisive. Attisée par le génie de Richelieu , qui venait de précipiter Gustave-Adolphe sur l'Empire, elle réveillait en Flandre et en Italie la haine et l'espérance des ennemis de l'Espagne, dont elle épuisait en Allemagne même les dernières ressources. Pour rendre au ministre français les maux qu'il en recevait, Olivarez allumait la guerre civile en France, y fornentait successivement les conspirations de la mère du roi, de son frère, du duc de Bouillon , de Cinq-Mars. Richelieu, au dedans impitoyable envers Tarislocralie, la diminuait par la hache; au dehors, allié avec la Hollande pour partager la conquête des Pays-Bas , pratiquait à son II. aa
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loiir jusque chez son ennemi des menées qu*il savait rendre elHcaces. Les Catalans, les Aragonais, les Valenciens, les Biscaïens , les Navarrais, dont il était facile d'exciter les jalousies héréditaires^ allèguent les vieilles franchises^ et refusent de participer aux charges énormes de la monarchie, dont ils veulent rejeter tout le poids sur la Castille. Le refus des subsides est suivi de l'insurrection, dont le feu passe en un instant de Barcelone à Lisbonne. La même année (1640) , la Catalogne se soulève , et le Portugal opère sa révolution. Les Castillans, chassés à la fois des deux contrées les plus industrieuses (de la Péninsule , sont encore au moment de voir la famille de Médina-Sidonia former une royauté particulière en Andalousie. Richelieu est mattre dans les conseils de la dynastie nouvelle que la maison de Bragance établit en Portugal. Plus heureux encore au pied des Pyrénées, il fait proclamer le roi de France comte de Barcelone , et occuper le Roussillou, qui doit demeurer à jamais à la couronne. Par lannonce des malheurs de l'Espagne, il lui ôte en Italie ses alliés^ il grossit en Allemagne la coalition des ennemis de TAulriche. Il meurt (1642) au milieu de ces grands coups qui consomment le démembrement de la Péninsule; et Olivarez^ chargé des malheurs que le génie de son rival a suscités, et que le sien n'a pu conjurer, en mépris au peuple, en haine à la cour, est abandonné par le roi, qui l'exile (i643) sur la frontière du Portugal, où la mort vient bientôt (1645) terujiner ses disgrâces.
Deux hommes, d'un génie moins fier et assez semblables l'un à l'autre, prennent alors l'autorité dans
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les conseils de la Fiance el de l'Elspagne, et poursuivent avec des chances diverses la rivalité des deux nations. Le neveu d'Olivarez, Louis de Haro, devient le premier ministre de Philippe IV dans le même temps que Mazarin reçoit d'Anne d^Autriche le gouvernement de la minorité de Louis XIV. Le nouveau cardinal continue toutes les alliances, tou* tes les inimitiés de Richelieu. Coalisé avec la France et avec le Portugal , il presse en Flandre et en Cata- Ic^ne l'Espagne, qui, pour diminuer le nombre de ses ennemis, est forcée de conclure une paix défi* uitive (1647) avec les Provinces-Unies. Mazarin répond à cet acte de la politique de Ix)uis de Haro par les victoires de Condé, qui , même en l'absence de la Hollande, semble promettre la conquête de la Flandre; par l'insurrection du royaume de INapIes, qui élève le pêcheur Masaniello, en altendant que la France fasse valoir ses droits ; par le traité de Westphalie, qui clôt enfin la guerre de Trente ans et force l'Autriche , amoindrie dans ses provinces, à séparer sa cause de celle de l'Espagne. Au milieu de ces revers précurseurs de la déchéance de la Péninsule, Louis de Haro est secouru par deux événements dont il sait pro. fiter. La révolution d'Angleterre, arrivée à ses conséquences extrêmes^ change les relations de cet État; Cromwell, jaloux de la marine des Hollandais^ ^'allie avecTEspagne pour la détruire. En même temps, la Fronde remue en France les ferments de discorde que les rancunes de l'aristocratie entretiennent, et que les puissances étrangères excitent. La monai"* chie espagnole ressaisit le royaume de Naples et la Catalogne; habile à prendre le prétexte de notre Ih-
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berté, comme elle avait saisi pendanl la Ligue celui de notre religion, elle fait entrer jusque dans Paris ses soldats conduits par nos propres généraux. Mais Mazarin , ayant enfin dissipé les troubles en«paraissant y céder, s'efforce de rendre à la France sa première position. Pour détacher Cromwell de l'alliance espagnole , il suffit de lui offrir le partage des Pays-Bas et de lui promettre le commerce de FAniérique. Tandis que les vaisseaux du Protecjteur attaquent la marine castillane aux Canaries et dans le Nouveau Monde, le cardinal jette des troupes dans la Catalogne de nouveau soulevée , et fait entrer en Flandre une autre armée qui , combinée avec les forces anglaises, en recommence la conquête tentée si souvent. Mazarin voulut confirmer par les négociations la supériorité qu'il avait reprise par les armes. Dégagé de l'alliance anglaise par la mort de Cromwell, il rencontra Louis de Haro sur la Bidassoa, dans l'île des Faisans, où les deux rivaux réglèrent la paix des deux nations en traitant les conditions du mariage de l'infante Marie-Thérèse avec Louis XIV. Cette union, assurant à la France ses conquêtes, décida la prépondérance que le traité de Westphalie avait commencé à lui déférer. L'Espagne crut aussi se relever par une paix qui allait lui permettre d'entreprendre la réduction du Portugal, ajournée depuis vingt ans au milieu de la guerre générale. Mais l'illustre princesse de Bragance, qui avait donné à son mari la couronne de ce rovaume, la maintiot sur la tête de son fils en lui laissant par une résistance vigoureuse le temps d'attendre les secours que la France lui apporta de concert avec l'Angleterre
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et avec la Hollande. Mazarin et Louis de Haro, morts la même année (1661), purent emporter l'assurance que le Portugal ne retournerait pas à l'Espagne, successivement diminuée par tous les traités faits depuis le commencement du siècle. Philippe IV mouiiit bientôt lui-même (iG65), après avoir vu les ambassadeurs de Louis XIV, auxquels il avait été contraint de foire céder le pas par les siens, dominer en maîtres dans toutes les' cours de l'Europe.
Alors commença le r^ne du malheureux Charles II (1666-1700), qui, après avoir assisté à la décomposition dernière de la monarchie, devait en léguer les débris aux ennemis de sa famille. Boi de quatre ans, il eut à subir la tutelle de sa mèi*e et là protection d'un fils naturel de son père, don Juan d'Autriche, qui appliqua à ruiner celte maison les derniers talents qu'elle ait montrés. Pour terminer leurs divisions, la reine et don Juan imaginèrent de raviver celles de la nation ; ils se partagèrent les deux royaumes dont la réunion avait commencé la grandeur de l'Espagne. I^a régente gouverna la Castille, tandis que le prince allait commander dans l'Aragon, dont les forces l'avaient soutenu pour disputer le pouvoir à sa belle-mère. Au milieu de ces querelles intestines, l'Espagne avait la honte de voir les Portugais, tout à l'heure tremblants sous son joug, empiéter dans l'Ëstramadure sur ses frontières. Un ennemi plus dangereux, Louis XIV, lui enlevait etî même temps la Franche-Comté et la Flandre, et, comme pour venger les victimes des Vêpres siciliennes, se fai^it proclamer roi dans Palerme. La Péninsule ne put se défendre contre un
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pareil aclvei*sairc qu'en formant une alliance avec la Hollande, alarmée du voisinage de la France. Elle fut alors réduite à se servir des soldats, de l'argent, des vaisseaux de ses rebelles , et à se placer sous le patronage du prince d' Orange, petit-fils de celui qui avait porté le premier coup fatal à sa puissance. Honteux d'avoir souffert toutes ces humiliations pendant sa minorité, Charles II, devenu majeur à quinze ans, fait conduiresa mère, dans un. couvent, et livre le pouvoir à don Juan d'Autriche. Ce prince, dont le mérite avait été éprouvé vingt ans auparavant à côté du grand Condé, ne prit l'autorité que pour faire de l'argent en vendant toutes les dignités hautes et basses, et, malgré ces secours achetés au prix de rhonneur, pour voir la France, un pied eo Catâlpgne et l'autre en Flandre, dicter les. conditions à l'Europe en signant la paix d'Utrecht (1678). Sa mort, causée par la crainte d'une disgrâce , fit sortir du couvent la reine douairière, qui, ramenée eo triomphe par son fils, vint, à son tour, assumei*la responsabilité des inévitables malheurs du pays. Philippe IV, pour se délivrer de ses créanciers, avait imaginé de les payer avec une monnaie de cuivre à laquelle il avait donné la valeur de l'argent. Charlesll fut réduit à remplacer le cuivre par le papier, et celui-ci par l'échange des denrées. L'or. qu'on extrayait en Amérique était à la discrétion des tempêtes quisemblaienl conspirer contre les galions, des flibustieiii qui désolaient les Antilles, des eu nemts de l'Espagne (|ui croisaient sur ses côtes, des seigneurs qui se remboursaient à niain armée des emprunts faits par TElat. Après avoir vendu, pour fournir aux dépenses,
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les vice-i'oyaiilés, la grandesse, la noblesse, tous les offices, on vint à suspendre le payement des pensions. Malgré ces expédients, on ne pouvait plus lever de troupes^ et non-seulement on soufTrail que les soldats de Louis XIV missent le blocus devant Cadix, traversassent la Catalogne et descendissent jusqu'en Aragon , mais encore on faisait d'humbles réparations aux Portugais plutôt que d'accepter leurs provocations de guerre.
Il semble que la révolution qui plaçai le prince d'Orange sur le trône d'Angleterre (1688) pouvait, en faisant passer la fortune du côté des ennemis de Louis XIV, relever la puissance de la Péninsule, qui avait pris part à toutes les ligues dirigées contre lui. Mais Charles 11, après ce grand événement, qui fortifia tous ces associés , était contraint à supprimer lé tiers tle sa maison comme un homme ruiné, et à emprunter au Portugal quelques régiments qu'il fai-^ sait conduire par des généraux imbéciles contre la France, totijours maîtresse, malgré l'Europe, de la Catalogne. Pour tout achever, il arriva qu'on mourut de faim dans les villes de l'Espagne. Le roi , que la nature et quelque crime peut-être avaient fait d'une faiblesse extrême^ étant sans enfants, et voyant, pour dernier outrage, les souverains trs^iler entre eux de sa succession, laissa par testament son royaume à l'un des petits-fils de Louis XIV. Aiitsi l'Espagne, que la France avait créée, retourna à la France. Lorsque le grand mi, en embrassant Phi- Lippe V, dit qu'il n'y avait plus de Pyrénées, il consommait l'œuvre de Charlemagne.
La décadence qui empcMia la puissance de l'Es-
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pagne se fit sentir dans sa littérature dès le cornmenceraent du dix-septième siècle. Le maoTais goût fut complice de la mauvaise politique. Né à Cordoue, dont les poètes avaient autrefois corrompn les lettres latines, Louis de Gongora y Argote (i56i*i6!i7) imagina, déjà vieux, sous le règne de Philippe III^ de se rendre fameux en ajoutant à l'emphase de l'école andalouse la barbarie d'une langue composée des mois arabes qui étaient demeurés en abondanee dans son pays et des constructions antiques dont le goût était alors général en Europe. 11 appela ce ridicule jargon Xestilo cidto, et après en avoir fittt Tessai dans ses sonnets et dans ses poèmes y tout pleins des bruits et des idées les plus étranges, il vit se propager autour de lui les cuUeranos , qui s'attachèrent à reproduire la bizarrerie de ses sous^ et les canceptistas , qui voulurent rivaliser avec l'extravagance de ses pensées. C'était, avec toute la pesanteur du génie indigène, la recherche que Marini portait, au même temps, dans ses ouvrages, qui conser^ vaient du moins quelque chose de la finesse italienne. Cette peste, en troublant le jugement des Espagnols, hâta leur ruine. EUe pénétra partout, jusque dans l'éloquence mystique , où le jésuite Gracian (mort en iGSa) l'introduisit comme pour lui donner de nouvelles forces. EUe infecta même les hommes que la délicatesse de leur goût semblait appeler à dissiper l'égai^ment de leurs compatriotes, Jauregui (mort en 164 1), qui avait lutté avec* les beaux modèles de Tltalie, et Villegas (1595-1609), nourri dans le comuierce des génies les plus harmonieux de Tanliquité. 4u milieu des écrivains oc-