‹ Études d'archeologie orientale (volume 2)Chapitre 7 sur 9 · LE MYTHE D'HORUS ET DE ST.-GEORGES · texte numérisé non relu

LE MYTHE D'HORUS ET DE ST.-GEORGES

Nouveau documeîit iconologique

J'ai fait connaître^ il y a quelques années * un monument antique appartenant aux collections du Louvre, qui avait jusqu'alors passé complètement inaperçu et qui, cependant, est, dans un certain sens, je n'hésite pas à le répéter, l'un des plus précieux que possède notre musée égyptien. Ce monument, qui est d'une basse époque et d'une exécution barbare, ne paie guères de mine, il est vrai; ce qui explique peut-être qu'il ait si longtemps échappé à l'attention. Il faut dire aussi qu'il était, et qu'il est encore placé comme à souhait pour se dérober à l'examen des savants et à la curiosité du public. Relégué dans un bas d'armoire obscur^, derrière une grande statuette de bronze qui le masque en partie, il semble vouloir fuir des regards indiscrets. Je ne puis ici que réitérer le vœu, vainement exprimé déjà, de lui voir assigner quelque jour une place plus digne de lui.

Je résumerai brièvement la description et l'interprétation que j'ai données de ce monument dans le mémoire cité plus haut.

C'est un bas-relief, ou, plutôt un fragment de bas-relief en grès, représentant une scène de la mythologie égyptienne dont le thème général est bien connu par les textes et les monuments figurés : le combat du dieu Horm contre son étemel adversaire le dieu Set ou Typhon. Mais ici cette scène est traitée d'une façon tout à fait extraordinaire et avec des détails insolites qui en font tout le prix. Horus apparaît comme d'habitude, sous les traits d'un homme à tête d'épervier; seulement — c'est ce qui constitue la principale singularité du monument — le dieu est à cheval. Le cavalier hiéracocéphale, vu de profil, a un costume tout militaire ; il porte, comme les officiers supérieurs de l'armée romaine, le paludamentum et la cuirasse d'ordonnance; de la main gauche il tire les rênes de sa monture, et de la droite il brandit une lance qu'il enfonce dans le cou d'un crocodile engagé entre les quatre jambes du cheval.

Après avoir expliqué la signification réelle de cette curieuse scène au point de vue particulier des idées égyptiennes, j'avais essayé de montrer, à l'aide de divers rapproche-

1 Hbrus et St.- Georges, d'après un bcts-relief inédit du Louvre; notes d^ archéologie orientale et de mythologie sémitique, avec planche et gravure. Extr. de la Sevue archéologique, Paris 1877. Cf. Comptes rendus de V Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, 8 et 15 Septembre 1876.

2 Salle des dieux, armoire D; il ne porte pas de numéro d'ordre et n'est pas mentionné dans les catalogues.

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nieiits, tirée des auteurs anciens et des monuments figurés, qu'elle nous offrait, en outre, sous une forme saisissante, le prototype même de la légende de Saint-Georges tuant le dragon, et que cette légende constituait l'un des cas les plus intéressants de ce que j'ai proposé de nommer la mythologie iootiologique ■, c'est-à-dire de la génération et de la transmission des mythes par les images, de l'origine plastique de toute une catégorie de fables.

n me restait, pour achever la démonstration de ma thèse, à prouver que cette image, jusqu'ici unique et figurée sur un monument de caractère purement architectural, n'était pas une production isolée, sans tenants et sans aboutissants, le résultat exceptionnel et stérile de quelque fantaisie d'artiste, mais qu'elle avait réellement pénétré dans les milieux populaires où je supposais qu'elle avait provoqué la formation de la légende chrétienne. J'avais déjà, principalement à la fin de mon mémoire^, rassemblé quelques faits de nature à confirmer cette façon de voir. Je suis en mesure aujourd'hui d'en fonmir une preuve décisive et d'établir que notre scène égyptienne a bien appartenu comme je l'indiquais, à l'imagerie populaire, et que c'est grâce à cet intermédiaire qu'elle a passé de plaîn-pied de la mythologie païenne dans ce que l'on pourrait appeler la mythologie chrétienne.

Cette preuve m'est fournie par un petit objet récemment acquis en Egypte, dans un lot d'autres menues antiquités, par M. G. Schluhbbrobr, bien connu par ses belles recherchée sur l'histoire et la numismatique de l'Orient latin. M. 6. SoHLnMBBROBB, avec une bonne grâce dont il m'est agréable de le remercier ici, a bien voulu me communiquer cet objet et m'autoriser à le faire connaître.

Cest une espèce de petite médaille en bronze, qui était peut-être primitivement dorée, à en juger par certaines traces, d'environ 0'°,022 de diamètre et CV<>,001 d'épaisseur. Elle est munie d'une fort« béliére réservée et prise dans la masse même du flan. Le plan de cette bélière, qui permettait de suspendre la médaille à un cordon ou à une chaînette, est perpendiculaire à celui du flan, et l'axe du trou se trouve dans le plan du flan.

Sur les deux faces de la médaille sont représentés deux sujets de sainteté empruntés & la religion égyptienne. L'art est barbare et le travail gros^er; le procédé même employé par l'artiste tend à exagérer cette impression de grossièreté. En effet les sujets ne sont pas modelés en relief, mais en creux ; ce qui, au premier coup d'<eil, leur prête nn aspect bizarre et les rend un peu difficiles à comprendre. Les traits sont larges et profonds, si profonds qu'en nn point ils sont percé à jour le flan. A cet état, les deux faces de cette médaille s'offrent dans les mêmes conditions optiques qu'une pierre d'întaille gravée en vue de fournir des empreintes

■ Cf. l'avertissement et l'introduction de mon mémoire iotitiilé : L' Imagerie phémniam» «C la mgthoiegie iconelogijue ehm Ut Orect. (E. LsKOOi, 1880.) ' P. 4S et suiv.

en relief; ou^ mieux encore^ qu'un coin métallique destiné à la frappe des monnaies. Aussi les sujets sont-ils beaucoup plus aisément reconnaissables quand on les examine par l'intermédiaire d'une empreinte; le modelé reprend alors sa saillie normale et les figurines se détachent plus clairement en bas-relief sur le champ plat. Cependant l'on ne saurait s'arrêter à l'idée que cet objet ait réellement servi à fournir des contre-types de lui-même ; la présence seule de la bélière faisant corps avec le flan tend déjà à montrer que nous avons affaire non à une matricC; mais à une véritable médaille faite pour être, telle quelle, portée au cou; d'ailleurs, l'un des personnages manie une arme de la main droite : si nous avions devant nous soit une matrice, soit même une contre-épreuve en creux d'un type normal en relief, le geste devrait être inversé spéculairement, et la lance paraîtrait être dans la main gauche. Il semble donc bien que le monument doit être tenu pour une médaille incuse en quelque sorte sur ses deux faces. Je prendrai note, dès maintenant, d'un fait important pour les conclusions de cette étude : c'est que l'existence de ce spécimen venu jusqu'à nous implique celle de centaines et peut-être de milliers d'exemplaires identiques, et, par conséquent, la diffusion des sujets qui y étaient gravés et que je vais décrire.

D'un côté, l'on voit une femme, vêtue d'une tunique talaire à plis abondants, assise de profil, à droite, sur un trône, dont le dossier a une forme assez singulière. Sa tête est surmontée d'une coiffure symbolique trop sommairement traitée pour qu'on la puisse définir avec précision : il semble que ce soient le croissant ou les cornes combinés avec le disque solaire ou les deux longues plumes (?). Autant qu'on peut en juger, la figurine, légèrement penchée en avant, a l'air de porter la main droite à sa poitrine et d'offrir le sein à un petit veau, debout, de profil, dont la tête, tournée vers elle, porte entre ses cornes le disque solaire. Sur le dossier du siège est perché de profil, à droite, les ailes ployées, un oiseau ayant l'allure d'un épervier, emblème omithologique d'Horus. Au-dessous du veau, peut-être un gros ursBus.

Cette femme, est une déesse égyptienne costumée à la romaine, une Hathor, ou une Isis-Hathor, allaitant le jeune Horus ^ Je n'insiste pas sur cette scène et je me hâte de passer à la suivante qui est celle qui nous intéresse spécialement.

De l'autre côté est gravé de profil, à droite, un cavalier hiéracocéphale qui est l'exacte répétition, à quelques très légères variantes près, du cavalier du bas-relief du Louvre. L'on distingue nettement sa tête d'épervier, surmontée d'un petit disque ^ et recouverte d'une sorte de Idaft ^. Le dieu porte également l'uniforme romain d'officier de cavalerie ; le paludamentum flotte sur sa poitrine et ses épaules; sur ses cuisses retombent les ptéryges de la cuirasse. Sa main droite tient presque verticalement une lance, dont la pointe, indiquée avec exagération, semble piquer le sol au niveau des sabots du cheval. La hampe de la lance est interrompue par le corps du cheval derrière lequel elle semble passer ; par suite d'une négli-

< Le symbole religieux du veau qui tette a joni chez les Égyptiens d'une faveur extraordinaire, et cela jusqu'aux derniers moments de leur histoire. L'imagerie des enaeiffne» s'est emparée de ce motif, comme de plusieurs autres épaves iconologiques qu'on ne s'attendrait guères à retrouver en pareille compagnie et dont je montrerai un jour Fétrange fortune : tels sont le coq hardi, la sage-femme, le nouveau-mé et le chou etc. . .

3 Je faisais déjà remarquer dans mon mémoire: «Il se pourrait que la tête d'épervier (du cavalier) ait été surmontée de la double couronne, coiffure ordinaire d'Horus: une casêure au ras de la tête d*oiêeau autorise cette cor^ecture dans une certaine mesure, p (Horus et St,- Georges, p. 7.)

3 Se retrouve également sur le bas-relief du Louvre, et la statuette de bronze du British Muséum reproduite p. 43 du mémoire précité.

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gence du graveur^ les deux parties visibles de la faaiupe ne sont même pas dans le prolongement l'une de Tautre. Le bras droit, infléchi, au lieu d'être dirigé en avant, comme sur le bas-relief du Louvre l'est en arrière. Le bras gauche a été complètement omis, ainsi que les rênes du cheval ; l'animal ne retourne pas la tête vers le spectateur, comme il le fait sur le bas-relief. Enfin le crocodile percé par la lance fait défaut, et est remplacé par un trait légèrement concave qui a peut-être l'intention de figurer un serpent, s'il n'est pas tout simplement la ligne de terre.

L'interprétation égyptienne de cette scène est la même que celle que j'ai donnée à propos du bas-relief : Horua combattant Set ou Typhon. La première face de la médaille nous montre en quelque sorte l'enfance du héros divin, dont l'autre face nous fait voir l'exploit. Ce sont deux épisodes de l'histoire d'Horus correspondant à deux âges de sa vie. Cest comme si une même médaille chrétienne représentait d'un côté la Nativité, ou la Vierge allaitant l'enfant Jésus, de l'autre la crucifixion ou Ya^cension.

Le bas-relief du Louvre et la médaille sont d'une époque voisine : la dernière période de la domination romaine, c'est-à-dire le moment même où la légende de Saint-Georges se constitue et prend corps. Ici également l'étroite similitude du dieu égyptien et du saint fabuleux, saute aux yeux; la nature même du petit monument de M. Schlumberger rend peut-être cette similitude encore plus frappante.

Les médailles païennes et chrétiennes. — J'insisterai, en terminant, sur un point essentiel. Cette humble médaille de cuivre doit être d'autant plus précieuse à nos yeux qu'elle est d'un art plus grossier et d'un métal plus vil. Les dévots qui se contentaient d'aussi misérables objets de piété appartenaient assurément aux plus basses classes de la société antique. Nous avons donc ainsi la preuve matérielle que le germe iconologique d'où devait sortir la légende de Saint-Georges avait réellement pénétré dans ce milieu populaire qui seul pouvait en déterminer l'éclosion et en assurer le développement.

Cette médaille de piété païenne jette en outre un jour curieux sur l'origine encore bien obscure des médailles de piété chrétiennes. Cest un véritable numrrvus osrem, comparable, pour la configuration générale, à celui que nous voyons au V* siècle Saint Germain d'Auxerre suspendre au cou de Sainte Geneviève ^ Ce genre de petits amulettes s'est transmis du paganisme au christianisme et n'a pas peu contribué à y faire entrer, par un canal essentiellement populaire, avec les images et les formules qui y étaient gravées, nombre de superstitions, de doctrines hétérodoxes, de confusions iconologiques etc. . . . Les gemmes dites gnostigues sont du même ordre et ont exercé une action analogue.

L'on viendrait même à démontrer que cette médaille, où se trouvent exprimés plastiquement, sous la dernière forme qu'ils avaient revêtue, deux des dogmes les plus anciens de l'Egypte, a été portée sans aucun scrupule par quelqu'un de ces chrétiens ambigus, si répandus en Orient, dont la foi, plus zélée qu'éclairée, inquiétait à bon droit les premiers pères de l'Eglise, que je n'en serais point fort surpris. De même qae l'Horus cavalier de l'une des faces devenait un Saint-Georges, de même, avec un peu de bonne volonté, l'Hathor mère, de l'autre face, pouvait passer pour une Sainte -Vierge. La complication du veau ne devait guères embarrasser l'imagination populaire qui n'est jamais à court d'explication, soit qu'il s'agisse

' BoLLAND. Ada aanct., 1 Janv., p. 143. — Cf. dk Robbi, Bull. Arch. Criât., 1869, p. 67.

d'interpréter des mots qu'elle ne comprend paS; soit qu'il s'agisse de traduire des images qu'elle ne comprend plus; n'avait-on pas la ressource du bœuf qui; avec l'ânC; joue un rôle si important dans l'iconographie de la Nativité? Reste même à savoir jusqu'à quel point l'intervention de ces deux acteurs zoologiques dans la scène en question^ intervention qui n'est admise que par les évangiles apocryphes et qui affecte de viser le passage d'Isaïe I, 3, n'a pas été favorisée par la préexistence d'une image traditionnelle adaptée aux idées chrétiennes et ayant peut-être influé sur elles.

Le monnayage romain d'Egypte offre^ et cela relativement d'assez bonne heure^ des types sensiblement comparables aux deux que nous retrouvons sur cette médaille. Pour le type d'Horus hiéracocéphale et du dieu cavalier je signalerai par exemple le revers d'une monnaie d'Ântonin frappée dans le nome Sethro'fte ', tout à fait comparable à la statuette du British Muséum gravée dans mon mémoire^; et celui d'une autre monnaie d'Ântonin ^ frappée dans le nome de Diospolis Magna ^; pour le type d'Isis-Hathor allaitant HoruS; l'on peut rapprocher le revers d'une autre monnaie d'Ântonin ^ : le petit dieu est anthropomorphe — ce qui rend la ressemblance avec les images chrétiennes encore plus grande — mais la déesse est presque identique à celle de la médaille ; le détail de l'oiseau perché sur le dossier du trône existe également®.

* Lakoloib, Numisni. des nomes, PI. II, n° 12, p. 41. ' Horua et St.- Georges, p. 43.

' Lanoloib, op, cit., pi. I, n*» 5. Cette monnaie et la précédente existent au Cabinet de France.

* Cf. rhomonymie de la DioapoUs ou Lydda de Palestine, centre du culte de St.-Georges. Par une purieuse coïncidence, remplacement de la Diospolis du Delta porte aujourd'hui le nom de Lydda.

* ZoEOA, Numi œff. imp,, Tab. X, 1.

> Sur la monnaie, il y a deux oiseaux au lieu d'un.

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