I.A l'i:iNTLltlv
Tous, ot les plus grands et les plus célèbres, et les plus habiles, et les plus indépendanis de notre école et de notre siècle, tous se nourrissent d'exemples. Du Perugin à Watteau, chacun a choisi son patron et vit dans la clientèle et la servilité.
Oii est le style? ce je ne sais quoi de particulier et de frappant où se "reconnaissent les maîtres ; cet accent qu'ils porlent en eux et qu'ils prêtent aux choses; cette vue neuve de la création; I3 style! ce sceau rare et merveilleux, celte marque d'invention, de propriété, de personnalité; cette franche et inimitable signature du génie!
Un seul, parmi la foule choisie, ne relève que de lui; un seul parmi tous a le style; et par cela, un seul, selon nous, est appelé à prendre place dans l'immortalité, à côté des maîtres.
Decamps est le maître moderne, le maître du sentiment pittoresque. Il a doté le lableau de
A l/i:XPOSlTION LMVEHSELLi:
chevalet de l'énergie historique. 11 a trouvé la nouvelle formule plastique de la nouvelle histoire d'Augustin Thierry. 11 a descendu à des personnages de miniature la grandeur michelangesque. Il a rallumé le soleil de Rembrandt au foyer de l'Orient. 11 a été le dessinateur superbe de rilercule juif. Il a été le paysagiste é|)ique. 11 a été le poète comique et profond de rinstinct el de la malice de la bête.
Son DC puissant, au bas de trois coups de crayon ou de brosse, est la griffe du lion.
11 s'est trouvé des gens qui, dans cette riche intelligence, dans cette hardie compréhension, dans cette admirable organisation artistique, n'ont vu ou n'ont voulu voir qu'un homme de métier, disons leur mot, de ficelles. Dans cette prodigieuse interprétation de la nature, qui est ToHivre de Decamps, ils ont vu quoi? — des frottis secs. Gela qui n'était que son moyen, a été déclaré sans appel ni recours, son but, et la critique malveillante, et le public qui l'écoute, ont fermé les yeux devant cette àme de la nature qui montait et jaillissait de ces travaux, de ces recherches, de ces inventions d'une main savante.
LA PEl.Nïl UE
Et cependant, voyez : c'est la vie du ciel ! Les j)elites caravanes paresseuses de nuages blancs, |)ar Téther implacable; les courses folles des nuées échevelées ; les longs déroulements et les lourdes marches, et les ligurations titanesques des nuages solides; et les firmaments balafrés, barrés^ rayés, et les zébrures terribles; les vapeurs humides qui s'élèvent de la terre, à l'heure de son éveil ; le rayonnement pacifique du midi ; et le soir, et ses voiles de gaze ondulants, lutinés par l'haleine des nuits; et le glaive de feu de l'orage, — se rendent à ses pinceaux vainqueurs, surprenant ces images de Tinfuii, comme les surprend le daguerréotype (\c Macaire.
Que du ciel la [teinture de Decamps descende à la terre, — la magnifique traduction ! L'infinie perspective ! C'est d'abord une croupe énorme, la barrière d'un monde. Les monts sont collines, les rocs se mamelonnent à l'horizon lointain. Puis roule lentement, par les plans étagés, le torrent des lignes insoumises, jus([u'à ce coin tran(|uillisé qui est la pruscc/iit/z/i du tableau et le rendez-vous de son intérêt. Et, là encore, tout sera grand par l'aspect sculptural que le mailre sait donner à tout. Decamps prête un caractère
A l'exposition universelle
à son désir comme à ses personnages. L arbre sera rameux, il se profilera dans toute son armature; il percera sa feuillée avare d'un faisceau de nervures accentuées ([ui se dresseront contre le ciel, comme les cent bras de Briarée, — mouvement de l'immobile matière. Au-dessous de Farbre, il ne dédaigne rien, vivifiant dans sa toile le grain de sable et le fétu, s'arrôtant aux moindres accidents de terrain, pastichant ses rugosités brutes, prêtant une figure jusque aux cailloux du chemin ; — travail patient et inspiré, par lequel Decamps conquiert la physionomie de la localité, du pays, du climat. Il va, il cherclie,il s'inquiète ainsi de percer et de peindre Tàme inerte de la nature, cette vie latente , ce relief d'action qu'elle emprunte à runiverselie action des êtres; et la nature, en l'œuvre de Decamps, est ce conte de fées où, tout à coup, guéris de leur catalepsie, allVancliis du mauvais sort que Dieu leur jela, l'arbre sent, le rocher parle, l'eau ciiante.
Ce mur, ce mur blanchi et reblanchi de chaux vive, mangeant les yeux, usant le soleil, les pinceaux de Decamps le Iruellent ; ils le maçonnent, ils le crépissent; le chilTon,le grattoir, le
]..V PEINTUHI::
bouchon et le couteau à palette, ils appellent tous les aides delà pratique. Et soudain, le mur, le mur lui-même, est tout entier sur sa toile, calciné, lézardé, grenu, poreux, suant des micas, rougi par des esquilles de briques, émeraudé par d'humides suintées, les pieds roux de fumier, baveux d'immondices ; un mur en personne naturelle, confessé tout entier, contant toute son histoire, toute sa vie de pluie et de soleil. — Et faut-il une ombre sur ce mur, une petite cernée d'outremer la fera lumineuse et transparente, comme il convient à une ombre faite sur un tel mur, par un tel soleil. Même l'ombre franche, l'ombre crue, l'ombre sous cette porte , elle sera l'ombre qui esl ; et de^ glacis, et des lavis, et des frotis, il sortira, non une nuit partielle, mais une défaillance de lumière noyée et ensevelie dans la poussière dorée du jour, sans que le maître ait sacrifié une arête, une solidité, une vigueur. •
Pour meubler ses paysages de France, Decamps s'empare du gamin, du routier, du mendiant, du paysan, — tous gens qu'il sait habiller du dessin carré et cerné de Chardin, le grand costumier moderne. — L'Italie, la Grèce, l'Asie,
A l'exposition n.MVEItSELLE
les terres cluuidcs el brûlées, favorites du soleil, il les peuple des cauéphores aux lignes sévères, des Turcs immobiles et graves, recueillis en leur paresse comme eu une prière, des Arnautes au prolil indien, des éplièbes aux beaux membres; des femmes voilées, ombres silencieuses du Repos et de la Rêverie molle; des marmots demi nus, aux yeux fiévreux, globes de jais qui nagent dans leur ojvbile; des cavales blanches piétinant dans les grès roses; des truies noires du Latium qui s'accroupissent dans l'ombre; des tortues lentes; des cigognes perchées sur les ruines, sentinelles d'argent. Et de ce kaléidoscope, et de cet arc-en-ciel, el de ce royal vestiaire d'Arlequin, — l'Orient, — comme il a fait son bien et son douaire I ( ]e ne sont par ces toiles, que tendres, vives et gaies couleurs, que fanfares et pétillements de vermillon, de jaune d'or, (le cendre verte, riant dans l'barmonie jaune de l'ensemble. Les beaux éclairs de ton, ramenés au ton général par les blancs jaunes, reliés entre eux par les contours et les ombres brûlées de terre de Sienne I J'^t de cette palette, un jour, s'échappe tout un écrin, ces ânes d'Asie, bi'illants, étincelants d'une poudre de perle, do lo-
LA l'EINTUHE
paze, de rubis et de diamant, le chef-d'œuvre de cette peinture agatisée que tous cherchaient alors : Delacroix et Bonington, et Isabey ; — et de cette palette reposée, un jour s'envole une merveille des merveilles : lo Boucher Turc.
A Docamps, le village, la ferme, la cour el la hasse-cour, le fumier et la masure, et la loque et l'écurie, l'auge, la bauge et le chenil! A Decamps, la chasse! La perdrix au blé, le canard au marais, la quête et l'arrêt! A Decamps, le chien! (ihiens de plaine, chiens de bois, — et les ])assets tors !
A Decamps, le singe, la comédie simiesque ! el macacjues et guenons, — une ménagerie d(> grimaces! — habillés ou déshabillés, coquettes ou pélrins !
A Decamps, le choc des peuples el des hordes ! les harnachements sauvages, les catapultes grossières, les chars barhai-es. l'anarchie de carnage de la guerre en enfance ; les cirques bornés ])ar l'accumulement des montagnes, le sang qui brunit le terrain de cuivre, montant voileile firmament de la pourpre de ses fumées! A Decamps, trois armées qui se broient, deux mondes qui se dévorenl ! A Decamps, la panique
A l'kxposition umveh^.lle
poussant dans le ravin la défaite trépidante! A Docamps, le roulis d'hommes, de chevaux et de bœufs, emportant dans le flot de leur terreur le désespoir des femmes!
A Decamps, la Bible! Les pierres énormes semées sur la terre pour le sommeil de Jacob. A Decamps, les peupliers et les amandiers maigres des montagnes de Galaad ; les citernes économes auprès desquelles s'aplatissent les chameaux ismaélites, chargés d'aromates! A Decamps, le troc des Joseph contre vingt pièces d'argent! A Decamps, les cavernes profondes, 011 Israël fuyait Madian; les roches d'Etam, où le douzième juge reposait sa force ! A Decamps, les travaux du Nazaréen, la mâchoire du poulain d'ànesse, les mille hommes tués àLechi, et Dalila,et le temple du dieu Dagon qui croule!
A Decamps, les mers bleuissantes, ourlées de diamants ; les campagnes embrasées, craquantes et dartreuses! A Decamps, le paradis torride, lleuii, emperlé, éblouissant, l'Eden incendié! A Decamps, l'Orient ! A Decamps, la couleur folle! A Decamps, la lumière ivre.
A Decamps seul, — le soleil !
xNOTE SUR L'ILLUSTRATION