‹ Études d'artChapitre 9 sur 14 · L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE · texte numérisé non relu

L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE

La peinture est-elle un livre? La peinture est-elle une idée ? Est-elle une voix visible, une langue peinte de la pensée ? Parle-t-elle au cerveau ? Son but et son action doivent-ils être d'immatérialiser cela qu' elle fait de couleurs, d'empâtements et de glacis ? Sa préoccupation et sa gloire, de mépriser ses conditions de vie, le sens naturel dont elle vient, le sens naturel qui la perçoit? La peinture est-elle, en un mot, un art spiritualiste ?

LA PEINTURE

N'est-il pas plutôt dans ses destins et dans sa fortune de tenter les yeux, d'être l'animation matérielle d'un fait, la représentation sensible d'une chose, et de ne pas aspirer beaucoup au delà de la récréation du nerf optique ? La peinture n'est-elle pas plutôt un art matérialiste, vivifiant la forme par la couleur, incapable de vivifier par les intentions du dessin, le pardedans, le moral et le spirituel de la créature?

Autrement qu'est le peintre? — Un esclave de la chimie, un homme de lettres aux ordres d'essences et de sucs colorants, qui a, pour toucher l'âme, du bitume et du blanc d'argent, de l'outremer et du vermillon.

Croit-on, au reste, que ce soit abaisser la peinture que de la réduire à son domaine propre, à ce domaine que lui ont conquis le génie de ces palettes immortelles : Véronèse, Titien, Rubens, Rembrandt? grands peintres! vrais peintres ! flamboyants évocateurs des seules choses évocables par le pinceau : le soleil et la chair ! ce soleil et cette chair que la nature refusa toujours aux peintres spiritualistes, comme si elle "voulait les punir de la négliger et de la trahir!

A l'exposition universelle

Cependant, où en sont, au XIX" siècle, les deux grands partis et les deux grandes écoles?

Une tentative a été faite pour remplacer par un élément laïque, par une inspiration humaine, l'inspiration et l'élément divin de la peinture ancienne. Un spiritualisme nouveau a placé ses efforts sous le patronage moral de l'Imagination. L'art de Raphaël était amené tout doucement des exaltations pieuses aux fièvres de la poésie, du surnaturel catholique au surnaturel de la fable moderne. A la représentation des vertus théologales succédait la représentation de ces âmes vivantes et comme lumineuses sorties du cerveau des sublimes rêveurs. La toile, veuve de l'Evangile, se donnait à la légende. Les peintres ne couronnaient plus d'épines, mais de mélancolie. Ils n'avaient plus les angoisses saintes, la tragédie du Calvaire, ils voulaient tirer notre cœur jusqu'à nos yeux, en chantant la passion du Génie ou de l'Amour, le cantique des souffrances morales.

LA PEINTURE

Un homme d'un esprit supérieur, M. Ary Scheffer , a été le chef de ce spiritualisme rajeuni et accommodé au tempérament du siècle. Et certes, si la théorie nouvelle avait dû être une révolution au lieu d'être un accident dans l'histoire de l'art, si elle avait dû découvrir un monde au lieu de révéler un talent, — ■ M. Ary Scheffer était le prédestiné qui devait l'appeler à cette haute influence, à ce grand avenir. Une native tendresse , un instinct pudique de la ligne, la familiarité et le culte des poètes, la vision, la lecture et la science, le filleul de l'Allemagne unissait toutes ces choses en lui à un point unique et admirable. La Mort vivante, l'Enfer psychique de Dante, où flottent, enveloppées de leurs douleurs, les ombres jumelles, et la Tentation de la Yierge curieuse, de la Marie-Eve de Gœthe, lui seul pouvait oser les incarner.

Mais la tentative n'était qu'une erreur ingénieuse, condamnée par ses succès mêmes. La peinture est fille de la terre. Il faut qu'elle prenne pied pour lutter et vaincre. Essai impuissant et stérile du peintre que de vouloir, avec son art fini et limité, enfermer dans un

A l'exposition UiMVERSELLE

cadre le parfum d'une pensée, le souffle d'un poète, l'haleine d'un chant! — Qu'est-ce encore cette inspiration demandée à une autre inspiration, cet art qui s'emprunte à un autre art? N'est-ce pas de lui-môme et de la nature que le peintre doit se tirer tout entier, — môme le peintre d'histoire, pour qui l'histoire ne doit être qu'un décor ?

Du pinceau contre la plume la lutte est, selon nous, mauvaise. Les questions d'écoles ou de procédés sont de peu ici : le Roméo et Juliette du coloriste, comme la Francesca du dessinateur, prouvent que le duel avec le Dante et Shakespeare, — qu'on soit Delacroix ou Ingres, — est le duel de Jacob avec l'Ange.

Comme dans toutes choses humaines, l'équilibre n'est maintenu, dans les choses de l'art, que par la loi des contraires, la lutte et l'opposition des courants. — Soudain une armée s'est levée contre le sentimentalisme.

« Halte-là ! — crie la bande des enfants ter-

LA PEINTURE

ribles du matérialisme ; — et que diable disputez-vous, Raphaëls et Jordaens que vous êtes? Votre cams belli est une question d'empâtement. Paix donc ! Saluez : je suis le monde nouveau ! Je ne suis ni une école , ni une église, ni une idée, ni une foi : je suis la Vérité ! J'ai défendu l'imagination à nos yeux, à nos crayons, à nos pinceaux : la Nature, c'est moi ! Vous lui prêtiez, vous la pariez : je la déshabille.* Vous cherchiez : je rencontrais. Vous aviez des dédains, vous, et vous autres des dégoûts : tout est, tout a le droit d'être. Je ne fais pas de tableaux, je les ramasse. La création est responsable de mes toiles. Vous étiez peintres : gloire à moi ! Je suis chambre noire !

— Assurément, — répondit un sourd au manifeste , — le daguerréotype est une belle invention ! Le grand tort qu'ont eu les réalistes sans le savoir du bon vieux temps, les Ostade et les Téniers ! S'ils avaient songé à baptiser leurs œuvres d'un sobriquet scholastique, — quel gros embarras les modestes Lenain de notre siècle auraient eu à bâtir leur famosité. »

A l'exposition universelle

Et pour que la lutte ne chôme jamais entre l'idéal incarné et la matière glorifiée, contre le réalisme l'allégorisme est accouru : bande légère de petits poètes légers et riants, élèves de M. Ingres et de M. Emile Augier, habillant à l'antique des pensers menus et délicats, peignant des odelettes, jouant avec d'innocentes énigmes, ramenant Berquin d'Athènes, groupant le monde autour du Guignol des marchandes d'herbes, Anacréons de la petite Provence !

La peinture religieuse n'est plus.

La peinture religieuse , la figuration du monde de la foi, la représentation d'abstractions et de créations dogmatiques ne peut être qu'à la condition d'être servie ou plutôt confessée par un art convaincu, dont l'œuvre soit

LA PEINTURE

une œuvre votive, un hommage agenouillé, le credo de la forme et de la couleur. Peut-elle ôtre alors que le peintre achète ses pinceaux en ces officines de chimie oii le tonnerre de Jéhovah, mis en bouteille de Leyde, se vend à tant l'éclair? Et comment jaillirait-elle, avec ses ardeurs et ses naïvetés anciennes, de ces triomphes de logique, de ces apothéoses de la science qui sont notre siècle même.

L'ardeur d'une croyance toute neuve, l'élan d'une religion neuve et militante, les rcves de l'humanité tournés vers le service de Dieu, le souffle d'en haut , le ravissement , l'extase , toutes ces choses sont nécessaires à la peinture religieuse. Et cela est si vrai que le don de cette peinture n'a pas été attribué à toute l'Europe catholique : il n'a été attribué qu'aux tempéraments bouillants , qu'aux imaginations débordantes, qu'à la foi enflammée de l'Espagne et de l'Italie ; seuls les pays de l'Inquisition ont eu des peintres religieux.

Et qu'étaient-ils, ces Espagnols, ces Italiens, qui ont fait toucher l'Evangile aux peuples? Des hommes au sang de feu, microcosmes des fièvres de la patrie, natures révoltées et sans

A l'exposition universelle

règle, des hommes rattachés à Dieu par -une foi emportée comme leurs passions, par un culte violent comme leurs amours; pécheurs vivants dans le tumulte de leurs sens , qui ensanglantaient la croix de Jésus des blessures de leur cœur jaloux, du sang de leur âme turbulente et déchirée. Et les seules Vierges, nées d'une palette, ne nous viennent-elles pas du pays OLi le culte de la V'ierge est encore aujourd'hui entouré des adorations humaines de l'amour ?

Les Allemands ont voulu renouer la chaîne brisée.

Mais quoi ? — L'art protestant est-il appelé à recréer la peinture religieuse ? — Ce moine envieux, raillant et rognant dans cette pompe théologale, menée par le César Auguste Léon X, qui menait le Beau devant Dieu , — c'est Luther, Quelle foi appauvrie, assombrie, sort de cette foi née en Judée, dans le soleil, bercée dans les mystères, parfumée de mille légendes! C'est l'éternelle victoire de l'Occident, du Nord sur le Midi : c'est la Réforme. 0 peintres! quels délices, quels rayons demanderez-vous à cette religion d'hiver, à cet Evangile discipli-

LA PEINTURE

naire, à ce Dieu fait do raison, au temple iconophobe qui a proscrit de ses murailles nues le siirsum corda des chefs-d'œuvre ?

Ilélas ! vains efforts que les efforts des crayons de Kaulbach et de Cornélius, quêtant le céleste et Tidéal! Seules, elles répondent à rappel les lignes sèches et sévères d'une pratique tout humaine, d'une habileté inespérée. En la nouvelle Jérusalem de la peinture, les anges ne descendent pas du ciel, ils montent de la terre; ce n'est pas cette Jérusalem, une cité mystique, une cité de Dieu, mais une haute demeure que peuplent les pensées des hommes; et ce sont des muses morales qui en ouvrent les portes d'or. Des pensées aériennes, des personnifications volantes ont remplacé toute cette cour légendaire des trônes et des dominations dont le catholicisme entoure Dieu. Rien ne vit en ces toiles incolores de la peinture religieuse ; un vague philosophisme habite seul ces limbes où se promènent des apparences d'idées. — Ils croyaient que leurs cartons allaient chanter joyeux l'hosannah d'une seconde Renaissance; voilà qu'il ne s'échappe de tant de travail et de pages si grandes qu'un hymne

A l'exposition universelle

désolé , la funèbre déploration de Fart du XYP siècle, de ses allégresses et de ses rayonnements. Et pourquoi tant d'heures perdues à étudier Raphaël? Et comment auriez-vous retrouvé le secret de son génie? 11 était la grâce mûrie de Pérugin, parce qu'il était Y alléluia de la religion en fleurs, de ses conquêtes par tout le monde, de ses conquêtes par toutes les âmes, de son sourire, de son épanouissement, de sa paix et de sa sérénité.

La peinture religieuse ainsi morte, il reste aux peintres du XIX" siècle la peinture d'histoire; mais, contrariée et comprimée par l'uniformité des costumes, l'économie des accessoires, la monotonie et la monochromie des scènes contemporaines, cette peinture a été forcée de se réfugier dans le passé, partant dans l'imitation. — 11 reste aux peintres du XIX' siècle la peinture de batailles ; mais cette fille de Salvator, détournée de sa fougue, de son tourbillonnement, de son caprice, de sa

LA PEINTURE

fureur, a clé asservie au Moniteur. Elle est devenue une illustration de la tactique, la mise en scène panoramique d'un rapport militaire ; elle est descendue au trompe-l'œil des boutons d'un régiment ou des dessous de botte d'un général.

11 reste aux peintres du XIX* siècle la peinture de genre , amenée , comme la grande peinture , à vivre dans le vestiaire ancien , régnante partout, honorée, cultivée, pratiquée comme un gagne-pain par tous les talents de notre temps petit, bourgeois, sans palais et sans fresques.

Il reste aux peintres du XIX" siècle la peinture de portraits; mais le portrait n'est plus la physionomie morale qu'avait cherchée l'école italienne, il n'est plus le beau masque charnel des Flamands, il ne s'appuie même pas sur la pléiade des spécialistes du XVIIP siècle, les Rigaud, les Largillière, les Tocqué,

Il reste aux peintres du XIX" siècle le paysage.

A l'exposition universelle

Le paysage est la victoire de l'art moderne. Il est l'honneur de la peinture du XIX° siècle. Le Printemps, l'Eté, l'Automne, l'Hiver, ont pour servants les plus grands et les plus magnifiques talents, que se prépare à relayer une jeune génération anonyme encore, mais promise à l'avenir et digne de ses espoirs.

Oui, le vieux monde se retourne vers son enfance, vers le berceau vert et bleu où vagit son âme héroïque. Chargé de siècles, il revient à toutes ces belles choses, à ce théâtre divin où se joue, au soleil, le poème épique de sa jeunesse nomade, agricole et guerrière. Beau temps du bois opaque, des ondes bavardes, des gazons ori les Grâces dansaient nues avec les Nymphes, alors que le sentier de la prairie était la route départementale, que le sol vierge enfantait en liberté , que la rivière s'indignait du pont, que Dieu était le conservateur général des forêts! — Etrange bizarrerie! c'est quand la nature est condamnée à mort, c'est quand l'in-

LA PEINTURE

clustrie la dépèce, quand les routes de fer la labourent, quand elle est violée d'un pôle à l'autre, quand la ville envahit le champ, quand la manufacture parque l'homme, quand l'homme enfin refait la terre, comme un lit, — que l'esprit humain s'empresse vers la nature, la regarde comme jamais il n'a fait, la voit, cette mère éternelle, pour la première fois, la conquiert par l'étude, la surprend, la ravit, la transporte et la fixe vivante et comme flagrante, dans des pages et dans des toiles d'une vérité sans pair. Le paysage serait-il une résurrection, la Pàque des yeux? Et ne serions-nous pas ces bons citadins du Faust courant se réchauffer hors la ville aux rayons du soleil, fuyant les prisons de pierre, la nuit des maisons basses, renaissant à la lumière, aux parfums des prés, au ciel et à la terre ?

Le Paganisme antique sacrifiait à la nature ; il la déifiait, la remerciait, lui dédiait ses poésies et ses poètes, ses cantiques et ses temples, ses Yirgiles et ses Panthéons. Le paysage moderne n'adore plus la nature, il ne la chante plus, il la peint. Sous le portique de l'école nouvelle, vous ne verrez pas assis, dans l'éternité du mar-

A l'exposition umyekselle

bre, les patrons des Géorgiques; Priape et le père Sylvain, et le vieux Terme, et les petits dieux de la bonne campagne, couronnés de myrte et de romarin, mais les dieux tout humains du naturalisme qui ont fait du livre le portrait magique de la nature : Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Goethe.

L'école italienne , toute préoccupée de la femme et de l'homme, avait jeté autour d'eux quelque peu de verdure, absolument pour garnir les fonds. — L'école française du XVIP siècle avait trouvé vulgaire l'ordonnance du bon Dieu. Elle ennoblit le paysage, éleva ses lignes jusqu'à une convenance tragique, donna aux sites une solennité à' atrium, et prêta aux arbres la tournure décente de confidents ; ou bien, fascinés par l'or pourpre des soleils couchants, elle se laissa emporter à des effets décoratoires. Les Hollandais, moins inquiets de la pompe et de la dignité du paysage, plus rapprochés de la nature et plus familiarisés avec elle, firent fausse route en pliant leurs études et les souvenirs de leurs yeux à des théories préconçues de dessin et de composition, de superpositions de plans ; ils perdirent le bénéfice du sentiment

LA PEINTURE

que leur donnaient la vue et la fréquentation de leurs modèles, par l'obsession tyrannique du sentiment qu'ils nourrissaient en eux-mêmes, et qu'ils apportaient avec eux sur le terrain.

Seule, l'école moderne a ouvert bravement les yeux, sans parti pris, résolue à ne se scandaliser de rien, à choisir, mais à ne pas corriger. Elle s'est agenouillée dans l'herbe. Elle s'est mouillée, déchirée et crottée. Elle a vérifié l'ombre, la lumière, le soleil et les branches. Son génie, elle se l'est fait à la façon de saint Thomas : elle a regardé et elle a vu. Et à cet art qui lui demandait tout, la nature qui s'était défendue et comme gardée de tant d'autres moins naïfs, la nature s'est toute donnée; et de cette communion sincère sont sortis nos chefs-d'œuvre, les toiles de Troyon, et de Dupré, et de Rousseau, et de Français, et de Diaz, et de tous ceux que nous oublions. Et voilà le pourquoi de cet admirable éveil de jour ; le pourquoi de tant d'air, de tant d'espace et de tant de repos ; le pourquoi de ce brouillard de lumière, le pourquoi de cette neige de l'aube, qui caresse d'argent les grands bœufs: les Bœufs allant au labour.

A l'exposition umveuselle

Prenons dans notre main le monde de Fart. Embrassons de VœW le génie national des races, et, plenrant la tristesse de tant de décadences, pesons l'œnvre de paix des peuples.

L'Italie, — hélas !

L'Espagne court après Dubufe.

La Suède a un peinlro. M. Iloekert, (|ui, dans le jour boréal d'uuc cliapelle laponienne, a groupe' de façon sav;ml(\ la Prière, l'A lt(>ntion, la Familb;, la Maleruité en action.

Le Pérou nioutre un coloriste, M. Mérino.

L'Allemagne; possède Kaulbach et Cornélius. — Elle possède M. Knauss, ce talent attendri et comique, plus habile, plus sérieux que le laleni de M. Indusco ; M. Knauss, ce rieur de tant de gonl et de tant de sentiment qui, parmi la ban(k^ craïuilensc des pilres, jetle, comme nue Heur hlauclie. Tapparition virgiualc d'une hlle aux longues tresses; M. Knauss, dont l'œuvre à deux faces marie, dans un coloris

LA Pl'.lNTURE

plaisant, sous une touche linemonL iVanche, Wilhelm Meister à la farce des SithimbaiiqKrs.

L'Angleterre... Tout d'abord, la peinture anglaise ne vous semble-t-elle pas, dans son ensemble, une peinture particulière, conventionnelle en dehors des cou veillions, des traditions et des exemples de la [)einture de tous les peuples et de tous les siècles? Ivlle a « changé tout cela », coinnie h> médecin de Molière. Klle se cherche hors d'elle-même. EMe est peinture à l'huile et elle s'est imagine d'appeler à son aide les recettes, les ressources et les habiletés de la peinture à l'eau. Elle tient les larges brosses des Espagnols et des Italiens: les voilà devenues, en ses mains, pinceaux de martre, bons à promener l'aquarelle sur le bristol. Tous les chefs-d'œuvre lui montrent le calme et l'harmonie des tons juxtaposés, et toute la peinture anglaise est une peinture faite de glacis, de retours de main, de balayures, de touches piétiliées, de repentirs et de remaniements de cou-

A l'|=:X POSITION r.MVKUSKM.E 181^

leurs. Des travaux qui se croisent et se surmontent, des teintes épongées, puis rallumées, il nait un nuage et une fonte Je tons pétillants, une menteuse irradiation de pierres fausses; on dirait un lavis à Tliuile qui cherche le miroitement d'un huvard écossais.

D'oii vient le mal? — Des mauvais conseils du soleil de FAngleterre et de la riche et transparente carnation anglaise, (chaque pays a pour palette animée et vivante le teint de ses femmes et les jeux de sa lumière. Mordus de soleil, mordus d'ombre, les épidémies du Midi amènent le peintre à exagérer les noirs, à violenter les oppositions. Mais comment oser des préparations solides, des bistres francs devant ces chairs de lait rosé, devant ce satin vif éclairé par des rellets et des rappels de jour, en ses plans h^s moins lumineux? Comment oser une accentuation forte et nette devant les innorenles caresses de ce soleil sans haie qui semble laisser tremper tout ce qu'il n'éclaire pas dans le mol azur d'uu clair de lune? — Aussi ne fautil guère espérer, d'ici à longtemps, — à moins qu'un beau jour la terre ne change de place et l'Angleterre de climat, — d'autre peinture an-

LA IM'IMTUE

glaise qiu; les froids ])a[)iers peints du Maclise. les miniatures de llunt et les spirituelles porcelaines des Mulready.

Considérée en souespi-it, la peinture anglaise semble une morale en action , tempérée iVJnimour. Elle semble avoir tout un public en la Cité, et mettre son honneur à disiraire, leurs affaires faites, les honnêtes négociants, comme les distrairait un \ audeville court, vertueux et gai. Elle fait son profit du ridicule, du plaisant, du caricatural. Elle se gare du solennel et du dramatique, et ne touche à l'histoire que par les scènes privées. C/est une peinture de chambre, d'intérieur de famille, une gaie célébration du honic] c'est un art d'observation et de malice, ambitieux d(! l'applaudissement du sourire. Le roman honnête et le comique, Hogarlh et Goldsmith, voilà son lot, tels sont ses maîtres.

Nous allions oublier un troisième maître de l'école anglaise, celui qui a formé son peintre le ]»lus populaire : ce maître-ci est La Fontaine et son élève est M. Landseer.

L'animal n'est qu'une bète chez nous. Nos animaliers le peignent sans l'estimer. Ils le sur-

A J> KXl'OSITION UN'IVHUSKLNE

prennent dans le tlagnml délit d'une pose, s'en emparent et le livrent au ])ublic. Si par hasard ils. font de lui un personnage, ce n'est qu'un personnage de comédie, avec lequel ils dérident les femmes, les enfants et les grands enfants!^— En Angleterre, oii une loi d'une charité tout égyptienne attribue à l'animal une sensibilité, où le turf attribue au cheval un amour-propre, et où le maître attribue un bon sens à son chien, — l'animal n'est plus seulement pour la peinture une étude ou un boulfon : le peintre lui donne nue raison et un sentiment. C'est ainsi que, chez le fahlicr anglais, chiens, chevaux, perroquets, ânes et singes, observés moralement, sont appelés à l'honneur de composer des tableaux sérieux. Où nos animaux sont spirituels, les animaux de M. Landseer sont humains. Ils sont ces moralistes à poils et à plumes que faisait parler le bonhomme, et toute la ménagerie domestique de M. Landseer semble braire, glousser, hennir, japper un O [j.vO:ç or.Ac. ct-....

LA l'KlNTUKE

La lîelgique nommo avec orgueil un Sneyders vigoureux et solide, M. Stevens; uu Abraham Bosse poli, habile, spirituel, M. Willems. Elle nomme, avant tous, celui-là de ces lils qui vient de retrouver le moyen âge.

Ne rions pas. Le moyen âge était perdu. La peinture avait beaucoup voyagé à sa l'echerche ; et l'Ecole française de 1830 avait fait pacle avec le roman tisni;? des lettres pour restituer aux générations modernes l'image de ce grand art si bien oublié par Louis XIV et par Poussin, par Louis XV et par Boucher, par la Révolution el par David. La peinture, malheureusement, ne toucha au moyen âge que par le cùlé dramatique. Elle s'attacha plus aux faits qu'aux hommes, aux catastrophes qu'à la vie sociale. Elle fut éblouie par les cuirasses, les étoffes, l'éclat et la bizarrerie dos costumes. Elle harnacha des chevaux, assit dessus des miniatures de manuscrit et les lança à ces balai lies de fer, où tombaient les Téméraires. Ou bien encore.

A l'exposition L.MVEltSELLE

parmi lo fracas (h^s lignes ol dos coiiloiirs. ollo lâcha ([uolqvios fous bariolés, et, clic crut, cela fail. (juc le moyen àgc s'était levé et marchait.

Voici qu'un Anversois, ayant à sa porte toutes les leçons du moyen âge, toutes ses recettes, toutes ses merveilles , les confidences de Van Eyck et les conseils de Memling. nous redonne un moyen âge tout neuf, un moyen âge rassis, calme, civil et tout étudié dans sa bonhomie et sa flamande narquoiserie. Il exhume et il ressuscite le grand acteur inconnu de ces temps, ce père des Frondes, cet aïeul des Tiers-Etats, ce vivant de bonne santé et de bon courage, gardant ses villes, prêtant aux rois, gagnant, priant et « se guabelant » le Bourgeois. — Ainsi est reti'ouvée, bien après la chronique politique et batailleuse des peuples, la chronique sans pi'ix de leurs mœurs, et ces livres qui s'appellent le Mt'ndfjicr de Parh, viennent éclairer d'un jour nouveau, Froissart et Gommincs.

M. Leys est entré au plus profond, au plus vrai, au plus intime, au plus privé des joies et des douleurs des bonnes gens du XV' siècle. Les figures semblent portraits. L'on jurerait qu'il groupe de souvenir les familles et les

LA l'ElNTUUE

amis, el qu'il liabillo, do Tluibil môme que jadis ils portaient, tous ces morts et toutesces mortes revivants. Et uod seulement il retrace le type et l'allure, et les liicoiis du corps du temps, mais rironie même (jui rit tout Las sous la foi du moyen âge : lîahelais, qui nargue l'Evangile en sourdine, etPanurge qui moque FAmour, il a interprété délicatement ces délicates choses. 11 a mis aux faces balourdes des moines qui nasillent l'office des morts, un rictus de raillerie, il a fait des vieillards assis regardant , sous les remparts, passer la procession des tendres deux à deux, comme les eariealures de la médisance.

C'est cette intellignice du moyen âge, descendue ou plutôt montée jusqu'au détail de ses idées; c'est cette restitution de ces côtés humains qui sont les mérites propres des pinceaux de M. Leys. C'est cela qui donne à la Belgique, cette banlieue de la France, vivant de nous et de nos (l'uvres , un véritable peintre d'une originalité auloehtone.

A L EXPOSITION LNl VKUSKLLE

La Franco, — o\ co sont doux Français trr's pou cJiaum)if< qui parloni, — la Franco osl aujourd'hui la grande école de peinture, la gardienne du feu sacré. Elle est le Portique où se disputent les systèmes, Tatelior où les procédés s'élaborent; elle est la grande nation de l'art, la patrie do deux grandes renommées : ]\[. Ingres, M. Delacroix.

M. Ingres est peut-être le peintre dont le pied de peinture s'est payé le plus cher, lui vivant, depuis que la peinture est. Son talent es^ reconnu par toutes les écoles, par ses ennemis, par ses amis. 11 a enchainé au char de sa gloire peintres, amatoui's, publics, critiques même. C'est le dictateur do la ligne, un Raphaël ressuscité qui exige, pour la montre do son ouivro, l'apothéose égoïste d'une tribune de Florence.

Raphai'l! A ce nom, la ligne, toute la ligne, ses élégances et ses |)ur(Més, et ses virginités, le trait divin presque, la conquête humaine du beau, et la tranquillité, l'immortolle harmonie.

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