FONDATEUR DE LA SCIENCE MORALE
« Les m6mes pens^es poussenl queiquefois lout aulremenl (^ dans un autre que dans leur (> auleur. »
E'ascai..
Apres que les esprits les plus capables de dissiper les nuages qu^ envoloppent la personne de Soerate, litterateijirs curieux, moralistes sagaces, profonds philosophes, historiens erudits, m^decins m6me ont rivalise d'ardeur pour rassembler et interpreter les documents propres a le faire connaitre, peul-il rester quelque chose a dire sur son compte; et F^crivain qui aborde un pareil sujet n*est-il pas condamne a se trainer dans la banalite
(i) Publie en 1883 dans le compte rendu de I'Acad^mie des Sciences morales et politiques. En reimprimant c6 travail, nous en revoyons la forme sans en modifier le fond. II en sera de m6me des travaux suivants. — La pr^sente elude concerne moins les sentiments et I'dme de Socrate que sa philosophic et son oeuvre. Comme homme, Socrale est, par un c6te, un enthousiasle, presque un mystique. II est Tenvoye d'ApoIlon, il sent en lui Tinfluence divine. G'est son originalite singuli^re d'apporter un z^le religieux k la predication de la morale rationnelle. Nous considerons ici proprement la doctrine que Socrate a enseign^e k ses disciples et leguee a Thumanite.
s'il ne veut dire que des choses vraies, k ^mettre des paradoxes s'il pretend avancer des choses nouvelles?
II semble legitime de faire, a ce propos, une distinction. La plupart des details de la vie et de Tenseignement de Socrate ont ete elucides, autant sans doute qu'ils peuvenl T^tre; mais il est douteux qu'il en soit de meme de Tensemble de la personne et de la doctrine. La comparaison des etudes contemporaines relatives a Socrate est pour le lecteur un sujet d*etonnement. Veut-on savoir quelle fut la vie de. Socrate, quelles furent les causes de sacondamnation, ce qu'6tait la maieutique, la doctrine de la vertu ou telle autre partie de la philosophic socratique : tous les auteurs donnent sur ces divers points des reponses a peu pres semblables. Demande-t-on ce que fut Socrate, quel fut le fond de son caractere et Tidee maitresse de son enseignement : sur cette question, ou aboutissetit toutes les autres, les opinions sont contradictoires.
Ainsi, selon Edouard Zeller\ Tancienne physique ayant fini par se dissoudre sous Taction de la sophistique, Socrate r^g^nera la philosophic en la fondant sur un nouveau principe : le general ou le concept, consid6re comme Tobjet de la science. L'oeuvre de Socrate futainsi Tinvention d'un principe de logique th^orique.
Grote, en ses vivantes peintures, nous montre avant tout, dans Socrate, un missionnaire religieux, charge
(1) Die Philosophie dev Griechen, 3* 6dit., I. II, p. 93-9i.
par Toracle de Delphes de mettre les faux sages a la question et de les amener a confesser leur ignorance. Socrate est le dieu de la discussion, « an elenchtic or cross-examining god ^ j>. Son oeuvre, religieuse parTinspiration, est en elle-mSme une dialectique vivante.
Avec M. Fouillee, Socrate dcvient un sp6culatif, substituant aux causes physiques les causes finales pour Texplication de tous les ph6nomenes, tant physiques que moraux. II estle cr^aleurde la m6taphysique spiritualiste.
Pour M. Ch. Leveque^, Socrate tenta la reforme morale et politique d'Athenes, et, dans cette vue, constitua la morale comme une science independante des sciences physiques.
M. Janet, dans une courte, mais substantielle notice du Dictionnaire philosophiqiie^ presente Socrate comme 6tant avant tout un philosophe ; il le caract^rise principalement par deux traits : le sentiment moral, lequel domine dans sa personne et remplil sa doctrine tout entiere, et la maieutique, d'ou devait sortir la dialectique platonicienne.
Dans un opuscule public en 1881, M. Gustave d'Eichthal estime que le point Eminent de la doctrine socratique est Tenseignement religieux. Socrate, dit-il, pour arrfeter les maux qu'il voyait fondre sur sa patrie,
(1) History of Greece, t. VIII, p. 666.
(2) Cours sur les theories poliliques des Grecs. — Rev.polit. et litter., 1871-1872, p. 468.
14 Etudes d'histoire de la philosopuie
voulut rendre a ses concitoyens ce qui, a ses yeux, 6tait le principe de toute vertu, la condition premiere de toute r^forme, une foi religieuse, et sp6cialement la foi a la Providence divine*.
Enfin, M. Franck, dans un article du Journal des Savants, public a propos du livre de M. d'Eichlhal, admet, en un sens analogue, que Socrate n'etait pas seulement un raisonneur et un philosophe, mais encore et surtout une 4me profond6ment religieuse, au sens propre du mot, une dme oil la foi enDieu, Tadmiralion de ses oeuvres, la certitude de son regne dans la nature €t de sa providence a regard des hommes n'etaient pas exempte de mysticit(5^
Toutes ces interpretations s'appuient d'ailleurs sur des textes de la plus haute valeur. Ainsi, pour nous en tenir aux trois auteurs contemporains qui ont fait sur Socrate les travaux les plus considerables, M. Zeller cite, a Tappuide sa these, ce texte si pr6cis d'Aristote^ oil il est dit que Socrate cherche le t'1 stt'I, I'essence generale, mais sans consid^rer cette essence comme existant a part, ainsi que fit Platon. Grote s'inspire de VApologie\ laquelle, en effet, nous presente surtout Socrate comme ayant regu des dieux la mission de convaincre les hommes de leur ignorance. Enfin, I'expo-
(1) G. d'Eichthal, Soci^ale et son temps, p. 3.
(2) Journal des savants, oct. 1881, p. 605.
(3) Met,, XIII, 4, 1878 b, 23 sqq.
(4j V. Grote, Ilistonj of Greece, VIII, 565.
sition deM. Fouillee* paralt dominie par la consideration des pages si lumineuses du Phedon^ ou nous voyons Socrate reprocher a Anaxagore d'avoir laisse de c6t6, dans Texplicalion des details du monde, cetle intelligence ordonnatrice qu'il avait si sagement proclamee la cause universelle, considerer, quant a lui, toute explication purement mecanique comme superflcielle, et ne se satisfaire que des explications tiroes, en derniere analyse, des causes finales^
Mais d'ou vient que chacun de ces auteurs s'est attache a tel ou tel texte, de preference aux autres? On pent se demander si des preoccupations personnelles ou des habitudes d'esprit n'en sont pas en partie la cause. Un ancien hegelien comme Zeller, qui cherche avant tout la place des hommes et des doctrines dans le developpement general de Tesprit humain, devait prendre pour principal guide Aristote qui justement met en relief chez ses predecesseurs les idees qui ont prepare les siennes. L'historien Grote, qui veut nous montrer quel rdle ont joue les hommes celebres dans Tensemble de la vie sociale et politique de leur epoque, devait s'appuyer surtoxxt ^urVApologie, tableau fidele, semble-t-il, de la maniere dont Socrate lui-mfeme s'est d^peint devant ses concitoyens. Enfin le profond et eloquent interprete de la theorie des Idees, M. Fouillee, etait naturellement
(1) La philosophic de Platan, t. I, p. 17 sqq.
(2) Ch. XLV sqq.
(3) Phedon, ch. xlvi, p. 97, b.
16 Etudes d'uistoire de la philosophie
porte a chercher dans Socrate le precurseur de Platon, et k solliciter sa doctrine, pour y trouver le germe de la metaphysique platonicienne. Rien d'etonnant qu'il prenne pour point de depart le texte oil Platon lui-m6me \y relie sa theorie des Idees aux speculations de son maitre.
Dans cette recherche du caractere propre de Socrate, Ed. Zellerparait s'6tre plac6 au point de vue de Tesprit absolu, Grote au point de vue d'un Athenien cultive du v*^ sidcle, M. Fouillee au point de vue de Platon. Qu'arriverait-il, si Ton se plagait au point de vue de Socrate lui-m6me, si Ton se demandait ce que Socrate a pu 6tre, non pour les autres, mais a ses propres yeux ? L'ap6tre du yvwQi. o-auTov devait se connaitre lui-m6me. Nous nous croirions suffisamment instruits sur son compte, si nous le connaissions dans la m6me mesure.
Mais comment penetrer dans Tame de Socrate, puisqu'il n'a rien 6crit ? N'est-ce pas la difficult^ mfeme de se placer a son point de vue qui conduit les historiens a chercher un point de vue en dehors de lui ?
La difficulte est peut-6tre en partie factice. Elle s'est surtout manifestee le jour ou Schleiermacher mit en avant ce principe, qu'une exposition de la doctrine socratique, pourfetre fidele, doit avant tout faire comprendre comment Platon a pu consid^rer Socrate comme le promoteur de son activite philosophique. On se mit h comparer a ce point de vue le Socrate de Xenophon avec celui de Platon et d'Aristote, et Ton trouva entre les deux une grande difference. Naturel-
lement les disciples de Schleiermacher oplferent pour Platon et Aristote ; et ainsi se trouva compromise Tautorite du seul de nos temoins qui fftt historien de profession, et qui s'occupat de nous dire ce qu*en faitet pour lui-m6me avail 6te Socrate.
Mais les choses, depuis, ont change de face. Tandis que bataillaient, a propos de la th6orie de Schleiermacher, les champions de X6nophon et de Platon, une critique moins pr6venue a compare en eux-m6mes les temoignages de Xenophon, de Platon et d'Aristote. Or ces temoignages ont et6 trouves d'accord entre eux quant a TessentieP. Des lors, pour un appreciateur impartial, v Tautorit^ de X6nophon etait relablie. On pouvait encore Taccuser d' avoir plus ou moins incompletement fait connaitre la personne et les doctrines de son maitre, mais non de les avoir presentees sous un faux aspect. S'il en est ainsi, Thistorien a le droit aujourd'hui, non seulement d'invoquerle temoignage de Xenophon a cote de ceux de Platon et d'Aristote, mais encore de le mettre en premiere ligne, puisque, seul des trois, Xenophon est historien de profession. Son oeuvre parait, il est vrai, avoir eu pour objet immediat de refuter le r^quisitoire du rh6teur Polycrale, compose vers Tan 393 : il n'en reste pas moins que X6nophon a du y apporter les habitudes de fid6lite et d'impartialit6 qui distinguent ses autres ouvrages.
(I) C'est Tavis commun de Zeller, de Grolc et de Fouillee.
Certes, il ne faut pas retomber dans Terreur paresseuse des anciens historiens qui, lisant superficiellement cet auteur, ne surent y voir que le portrait d'un moraliste bonhomme; il faut f^conder les indications de Xenophon a Taide de celles de Platon et d'Aristote. Toutefois il convient de n'user de ces derni^res que comme le savant use de Thypothfese, c'est-a-dire pour poser des questions, non pour les resoudre. Analyser les donn^es de Xenophon en les interpr^tant et les developpant par une induction scientifique dont Platon et Aristote fourniront les id6es directrices : telle parait 6tre la methode a suivre pour connaitre Socrate d'une mani^re vraiment historique.
On doit d'ailleurs mettre k pen de distance des Memovables YApologie de Platon, que la plupart des critiques * considerent comme digne de foi quant a la substance, ainsi que certaines parties du Critoriy du Phedon^ du Laches et du Banquet^ parties qu'il est, a vrai dire, difficile de bien circonscrire.
Quelle est maintenant lapensee maitresse de Socrate, definie de la sorte, autant que faire se pent, a son propre point de vue ?
Le premier r^sultat auquel on est conduit en faisant des Memorables la source principale de I'histoire de la
(1) Schleierraacher, Zeller, Ueberweg et Grole.
pensfie socratique, c'est un aveu d'ignorance touchant ce qui a prec6d6 les dix derni^res ann^es environ de la carridredu philosophe. Grande est la tentation de chercher dans d'autres textes un moyen de remonter dans la vie de Socrate plus haut que ne le permettent les '
Memorables. C'est ainsi que M. Fouillee a cru trouver, dans le c6l^bre texte du Phidon sur les premieres reflexions philosophiques de Socrate * et dans la coincidence de ce texte avec les Niiees d'Arislophane, la preuve qu'avant de s'adonner aux recherches morales Socrate aurait parcouru une premiere p^riode, marquee par des speculations sur la nature. Socrate, degu de ce c6te, se serait ensuite adresseala morale pour r^soudre le probldme m6me de Tancienne philosophie grecque, le probleme de Texplication de Tunivers. Mais outre que, d'un tel point de depart, les Memorables ne contiennent pas la moindre trace, le recit que fait le Socrate du Phedon est en contradiction avec les declarations formelles du Socrate de VApologie, affirmant^ que jamais il ne s'est m^le de physique. On objectera que le personnage de Socrate dans les Niiees doit reposer sur quelque fondement historique. Mais c*est justement a propos des Nitres que Socrate fait, dans VApologie, cette declaration solennelle. On tranche, il est vrai, la question en ecartant YApoiogie, sous pr6texte que c'est un plaidoyer, et en alleguant que le texte
(1) Ch. XLV sqq.
(2) Ch. Ill, p. 19 cd.
20 Etudes dmiistoire de la philosophie
du Phe'don donne Timpression de la realite historique. Mais une telle preference est mal justifiec. Comme le texte du Phidon a pour objet de nous montrer Torigine de la theorie des id6es, laquelle, d'ailleurs, est raise egalement dans la bouche de Socrate, il convient d'altribuer a Platon lui-m^me les reflexions par lesquelles debute cette exposition. Quant k VApologie, elle a certainement une valeur historique, comme le prouve, entre autres details, cette curieuse prediction faite par Socrate aux juges^ que, lui mort, les Atheniens verront s'elever contre eux un bien plus grand nombre dc censeurs (sXeyyov-s?), d'autant plus desagreables qu'ils seront plus jeunes. Cette prediction, qui ne parait pas s'elre realisee, eut et6 sftrement omise dans une apologie imagin6e par Platon lui-m6me. Mais si Socrate a en effet mis au d6fi ses auditeurs de prouver qu'il eiit jamais dit le moindre mot touchant les questions physiques % comment pourrions-nousaffirmer le contraire? Faudra-t-il done mettre les fables d*un poele comique au-dessus du temoignage de Socrate lui-meme?
Nous renoncerons done a connaltre les id6es qu'a professees Socrate dans sa jeunesse et m6me dans sa maturity. Nous avons lieu d'ailleurs de supposer qu'elles 6taient en conformite avec celles qu'il professa a la fin de sa vie, puisque, dans VApologie^ Socrate dit a ses auditeurs que, s'ils sont prevenus conlre lui el s'ils le
;i) Ch. XXX, p. 39, cd. Cf. Grote.
(2) Ch. HI, p. 19 (1.
tiennent pour un physicien et un sophiste, c'est qu'ils ont 616 induits en erreur sur son comple par ses ennemis d^s leur enfance*. En tout cas, pretendre eclairer le Socrate des derni^res annees par le Socrate du temps des Nieees, c'est chercher dans Tinconnu Texplication du connu.
Le point de depart de la doctrine a laquelle se fixa Socrate se trouve pour nous dans ses reflexions critiques sur les deux disciplines qui alors se partageaient les esprits, la physique et la sophistique.
Socrate ne s'est jamais adonne a la physique. Le temoignage de Platon^ et d'Aristote^ en fait foi comme celui de Xenophon. Mais il n'est pas douteux qu'il en ait pris connaissance ^ II Tenvisagea surtout en philosophe. II ne tourna pas son attention sur les details, sur les theories particulieres qui vraisemblablement tenaient la plus grande place dans les recherches des anciens physiologues. II s*en tint aux principes generaux qui commandaient tout le reste, k ces conceptions mecaniques ou dynamiques de la nature, qui induisaient lesphisolophes a tout expliquer sans recourir h. des puissances surnaturelles. L'6tre estil un ou multiple ; est-il en mouvement ou en repos ; est-il soumis au devenir et a la destruction, ou est-il
(1) Ch. 11, p. 18 c.
(2) Apol.^ ch. Ill, p. 19, d.
(3) Met., I, 6, 987, b, i.
22 KTUDES D'fllSTOlRE DE LA PHILOSOPIIIE
souslrait k la generation et k la corruption? Telles etaienl les questions philosophiques que se posaient les physiologues * .
Socrate ne s'attarda pas a examiner une a une les diverses doctrines qu'avait engendrees Tidee d'une physique naturelle. 11 les condamna en bloc, comme vaines, steriles et sacrileges.
La physique 6tait une recherche vaine. Car les phy- «iciens n'avaient pu se mettre d'accord sur aucun point. Les uns soutenaient que T^tre est un, les autres qu'il est inGniment multiple; les uns que tout se meut, les autres que tout est eternellement immobile, et ainsi du reste ^ Or, contradiction est marque d'ignorance.
Elle etait sterile. Ceux qui s'occupent de ces objets, disaient Socrate, croient-ils done que, quand ils connaitront la loi de necessite suivant laquelle chaque chose se •produit, ils pourront faire, aleur gre, les vents, les eaux et les saisons ^ ?
Et ces deux traits resultaient eux-memes d'un vice radical, a savoir du caractere sacrilege de Tentreprise. Tout ce qui est, disait Socrate, se partage en deux categories* : les choses humaines (xa avOpwTreia), telles que -le pieux et Timpie, le beau et le laid, le juste et Tinjuste, les questions relatives a la cite et a Tautorit^^
(1) Xenophon, Mem., I, 1, 14.
(2) Ibid., IV, 2.
(3) Ibid., I, 1,15.
(4) Ibid., I, 1, 12.
(5) Ibid., I, 1, 16.
et les choses divines (oa'.jjLov.a), telles que la formation du monde\ ou bien encore les consequences 6loignees et dernieres de nos actions ^ Or, les dieux nous ont donn6 la faculte de connattre les premiferes par le raisonnement, mais ils se sent reserve les secondes ^. Les physiciens, en sp^culant sur les choses divines et en negligeant les choses humaines, intervertissent Tordre etabli par les dieux eux-mfemes : ils dedaignent les connaissances que les dieux ont mises a notre portee, pour tenter de surprendre celles qu'ils se sont r^servees.
Chose digne de remarque, nous relrouvons chez Pascal une distinction analogue. Lui aussi * divise les choses en humaines et divines et accuse les hommes d'avoir corrompu Tordre 6tabli par Dieu, en faisant, des choses profanes, I'usage qu'ilsdevaientfaire des choses saintes, et reciproquement, c'est-a-dire en considerant les choses profanes avec le coDur et les divines avec Tesprit. Seulement, chez Pascal, ce sonl les choses physiques qui sont les profanes, et les morales qui sont les divines.
Cette ressemblance et cette difference nous font mieux comprendre la pensee de Socrate. C'est le m6me esprit religieux qui, chez Socrate et chez Pascal, impose une borne a la raison humaine. Mais, pour Tllellene, Thomme
(1) Xenophon, Mem.^ 1, I, II.
(2) Ibid., I, 1, 8.
(3) Ibid., I, 1, 7-8.
(4) De I'Espnl g^om., 2' fragm.
est lui-m6me son maitre, et c'est la nature, avec ses mysteres et son eloignement, qui est le divin. Pourle chrdtien et le moderne, Tinfini de la vie interieure est le divin ; et c'est la nature, matiere brute et passive, qui est Tobjet propose a Tactivitehumaine.
La condamnation de Tancienne physique par Socrate a sa cause premiere dans le fonds d'id6es propres a sa nation. La Grece ne pouvait se reconnaitre entierement dans ces speculations sur les principes des choses oil s'6taient hasard^s les physiologues. Sans doute la puissance de raisonnement, la subtilit^ ingenieuse, le sens merveilleux de Tharmonie qu'avaient deploy6s ces profonds chercheurs elaient son bien ; mais Tapplication immediate de ces qualit6s d'esprit aux objets materiels les plus etrangers a Thomme 6tait contraire au genie d une race essentiellement politique, Uprise, par dessus tout, de beaux discours et de belles actions. Et puis, comment concilier une philosophic qui se proposait d'expliquer les ph6nomenes physiques par des causes toutes naturelles, avec une religion qui mettait partout Taction immediate des dieux? C'etaient des Grecs sans doute qui avaient ordonn^ ces beaux systemes oil la nature etait soumise aux lois de la pensee, mais c'etaient des citoyens des colonies, entretenant des relations avec les Egyptiens, les Pheniciens, les Babyloniens. lis avaient cr6e la forme : TOrient leur avait fourni la matiere. Detacher les affaires humaines de Tensemble des choses, en faire le propre domaine de Tintelligence comme de
SOGRATE 25
Tactivit^ de Fhomme, et, en mSme temps, restituer aux dieux les phenomenes physiques, c'etait se replacer sur le terrain propre de THellene et en particulier deTAthenien : chose naturelle chez le philosophe qui jamais ne sortit d'Athdnes, sauf pour combattre dans les rangs de ses concitoyens.
Le jugement de Socrate sur la physique n'est done pas un fait forluit et accidentel, ce n'est pas Teffet d'un esprit positif et prosaiquementutilitaire. Ce n'est m6mc pas uniquement cette depreciation du pass^ habituelle chez les novateurs, cet antagonisme conlre Tidee rivale, condition de realisation et de developpement de Tidee nouvelle qui pretend k Texistence. Les objections de Socrate conlre la physique sont Texpression philosophique de cette anlipathie d'un peuple religieux el artiste pour une explication mecanique des choses, donl Arislophane lui-m^me s'esl fait Tinterprete dans les Nuees, Le vrai Socrate bafoue comme le peuple le Socrate d' Arislophane. La seule difference, c'est qu'il sail mieux pourquoi.
Mais ce discernement mfeme TempSche de condamner dans toutes ses parties I'oeuvre des physiciens. En m6me temps qu'il la declare vaine, sterile el sacrilege, il y dem^e un principe qu'il recueille avec un soin jaloux. Ce principe, c'est la forme et comme le moule de la pens6e hellenique, oil les physiologues ont jete la matiere qu'ils empruntaient a TOrient : c'esl la conscience qu'a desormais acquise Tesprit humain du besoin d'unite el
26 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
(I'harmonie qui est en lui ; c'est la notion d'une verity impersonnelle distincte de 1' opinion et de la fantaisie ; c'est ridee abstraiie de la science . Quand Socrate demande aux physiologues * si c'est parce quails estiment savoir suffisamment les choses humaines qu'ils entreprennent de sp^culer sur les choses divines, il est clair qu'il retienl de Tancienne physique Tidee g6n6rale de la science, comme d'un mode de connaissance special et sup6rieur, en m^me temps qu'il ecarte Tobjet auquel cette idee a ete appliqu^e jusqu'a present.
Ainsi I'idee generate de la science ne nait pas de rien dans Tesprit de Socrate, par une pure intuition du genie, comme le ferait croire la profonde mais abstraite dissertation de Schleiermacher. Elle n'est pas non plus la reaction du subjectivisme contre Tobjectivisme, reaction qui aurait €te determinee par les cxces de Tobjectivisme lui-m6me selon la loi g6n6rale du d^veloppement de Tesprit humain, comme parait Tadmettre Tancien hegelien Ed. Zeller. Cette id6e dela science n'est autre chose que la propre part du g^nie hellenique dans la formation de Tancienne physique. L'oeuvre de Socrate consisie a la degager des elements strangers avec lesquels elle etait confondue, grftce h une fine distinction de la matifere et de la forme que n'avaient pas su faire les diff6rents adversaires des physiologues. Et il fut servi en cela par sa faculty d'invention sans doute, mais aussipar le tour
(1; Mem., I, 1, 12.
^ingulierement hell6nique de son esprit. En lui, le genie grec reconnut son bien dans la forme scientifique que les physiologues avaient donn^e aux connaissances pratiques ou aux speculations astronomiques des Orientaux.
Si Socrate se preoccupa de la physique, il donna plus d'altenlion encore a la sophistique. 11 y distingua deux choses : la fin et le moyen. La fin ou objet de la sophistique, c'etait, k ses yeux, de rendre les hommes capables de bien parler et de bien agir, de bien administrer les affaires de la cite et de la maison, d'etre utiles en uu mot aux autres et h eux-m^mes*. Quant au moven, c'etait uniquement Texercice et la routine, c'6tait la pratique immediate de Taction mfeme dont on se propose d'acqufirir lacapacite. Le sophiste tel que lecongoit Socrate, c'est done un homme qui identifie le moyen avec la fin ; qui estime, par exemple, que, pour apprendre a bien parler, il ne s'agit que d'entendre parler les autres et de parler soi-mfeme, sans se mettre en peine d'etudier theoriquement les conditions de T^loquence. La pratique se suffit h elle-m^me. Le talent est semblable a une aptitude physique, que Ton communique aux hommes en les fagonnant et en les dressant.
De cetie discipline, Socrate approuva Tobjet, mais condamna la m^thode.
Ce n*est pas ironiquement qu'il appelle Tart sophis-
(1) Mem., IV, 3, 1; IV, 2, IJ.
28 fiTUDES D'UISTOIRE DE LA PIIILOSOPHIE
tique le plus beau etle plus grand de tous, un art vraiment royal*. Si Ton ne considere que la fin propos6e a raclivit^ humaine, Socrate n'est pas seulement d'accord avec les sophistes, il est lui-mfeme un d'entre eux. x\vec les sophistes il pense que Thonime ne doit s'occuper que des choses humaines. Avec eux il eslime qu'au-dessus des hommes adonnes a des professions speciales, charpenliers, pilotes, medecins, il y a rhomme pur et simple, qui appelle et merite une culture distincle. Sans doute,respritsuivant lequel Socrale borne la philosophie a I'etude des choses humaines • n'est pas celui qui anime les sophistes. Ceux-ci exaltaient rhomme parce qu'ils niaient les dieux. Socrale voit la marque de Te^istence et de la grandeur des dieux dans les limites mfemes qui s'imposent a Thomme. Mais, par des voies diff^rentes, Socrate et les sophistes aboutissent h la m6me conclusion.
Ce rapprochement de Socrate et des sophistes n'a rien qui rabaisse Socrale, si Ton se fait une juste idee du caractere de la sophistique. Les sophistes n'ont pas 6te uniquement ces destructeurs dont parle Ed. Zeller, ni cet echo impersonnel de la morale r6gnante, que Grote nous montre en eux. Les createurs de la sophistique, tels que Protagoras et Gorgias, ont eu ce noble role de concevoir, les premiers, la legitimite et Futility d'une culture intellectuelle d'un caractere general, s'adressant,
(I) Mem., IV, 2, II.
non a telle on telle faculte, mais a Thomme mfime, de maniere a le rendre capable de bien agir en toute circonstance. D6jk Teducation nationale avait ajoute k la gymnastique la musique, ou enseignement des connaissances qui forment rintelligence. Mais les sophistes s'eleverent a une conception plus haute, en donnant pour fin a Teducation, non seulement d'introduire dans Tesprit un nombre plus ou moins grand de connaissances determinees, mais d'y creer des aptitudes universelles. En cela on pent dire qu'ils amencrent au jour de la conscience le principe qui, de longue dale, dirigeait la vie pratique des Hellenes et qui se traduisait par une admiration singuli^re pour les hommes feconds en expedients, et adroits, en toute occasion, a se tirer d'affaire, tels qu'un Ulysse, un Themistocle, ou un Alcibiade. Et la forme speciale que les sophistes donn^rent a leur principe en marque plus nettement encore le caraclere hell6nique. Car c'est essentiellemont dans I'habilete k parler et a discuter qu'ilsplac^rent la valeur propre de I'homme ; c'est pour developper cette vertu chez leurs eleves qu'ils crdferent ce qu'on pent appeler la gymnastique intellectuelle.
Rien d'etonnant que Socrate ait approuve ce que la sophistique renfermait d'eleve et de conforme au g^nie de sa race. Mais il ne s'est pas mis pour cela a I'ecole des sophistes.
11 s*avisa en effet de se demander si les oeuvres repondaient aux promesses, et si les sophistes donnaieiit
effectivemenl cette Education intellectuelle et morale dont ils avaient compris Texcellence. Le precede qu'il adopta pour s'en assurer est, k vrai dire, d'un homme deja pr6occupe d'une doctrine contraire, plutdt que d'un critique impartial qui se place sans arrifere-pens^e au point de vue de ses interlocuteurs. II ne s'occupa pas de voir les gens a Toeuvre, de constater si les Aleves des sophistes se comportaient en politiques habiles, en hommes justes et avisos. II partit de cette id6e que la marque de la capacite c'est le savoir, et la marque du savoir la possibility d'expliquer aux autres ce que Ton sait*. Dfes lors, il alia par la ville, interrogeant les sophistes et leurs 6leves, les sommant de lui dire ce que c'est que la piete, la justice, le courage, la vertu, et de salisfaire a toutes les questions possibles sur ces objets, sans jamais se mettre en contradiction avec euxmfemes. A cette epreuve nul ne resista, et Socrate conclut que les promesses des sophistes etaient belles, mais que les resultats n*y etaient pas conformes.
Or a quoi pouvait tenir cette impuissance des sophistes, sinon a la m^thode qu'ils employaient? Cette methode, c'etait la pratique livree a elle-m^me et ecartant toute th6orie comme vaine et inutile, c'etait Tart consid^re comme elant k lui-mfeme son moyen et sa fin.
Socrate vitla une double erreur. D'abord Tart ne peut etrc a lui-m6me sa fin. Considerez la gymnastique cor-
(1) Mem., IV, 6, 1 ; III, 3, H. — Of. Laches, i90, c.
porelle. Si vous admettez qu'elle est une fin absolue, vous serez amene a faire autant d'etat des tours de force qui d6forment le corps que des exercices bien combines qui le rendent souple et vigoureux. II en est de mfeme de la gymnastique intellectuelle. Livree a ellem6me, elle peut aussi bien rendre les hommes plus injustes et plus mauvais que les rendre plus justes et meilleurs*. Aura-t-elle done, dans les deux cas, la m^me valeur ?
Mais il y a plus : non-seulemenl Tart ne peut pas 6tre a lui-m6me sa fin, mais il ne peut naitre du seul exercice et de la seule pratique. Si Tart pour Tart est dangereux. Tart par Tart est impossible. Croit-on, comme le dira plus tard Aristote, dans le sens de Socrate, qu'il suffise, pour enseigner a un homme le metier de cordonnier, de lui mettre dans les mains une colJection de chaussures toutes faites'^? Autre chose est communiquer les produits de Tart, autre chose susciter Tartlui-mfeme. Le disciple dresse du dehors peut reproduire plus ou moins fidelement les actions qu*il a tu accompHr a son maitre : il n'a pas en lui cette aptitude generale, se suffisant k elle-m6me, qui constitue Tart veritable. L'art c'est Tindependance, et un tel disciple est esclave de son maitre \ L'art par Tart, c'est, en somme, la routine, Tigno-
(!) Mem., IV, 3, 1.
(2) Arisl, Soph, Blench., 184 a, 1.
(3) Mem., IV, 7, 1 : Tj-zip'AH^ h laT? rpoTr/^ouTai? r.^v.^tivt.
ranee, le hasard. Or il faudrait 6tre bien simple pour croire que, tandis que Ton ne peut devenir charpentier, pilote, general, sans posseder les connaissances speciales relatives a ces di verses professions, le talent de gouverner la cite ou la maison, Thabilete dans la conduite generate de la vie peut nailre en nous par Teffet du simple hasard \ Que Ton considere telle quality de Tesprit que Ton voudra : si, pour Tacquerir, on s'en tient a la seule pratique, on ne sera jamais sur de ne point aboutir au contraire de ce qu'on recherchait. Voici par exemple la justice. L'homme qui ne Ta apprise que par la pratique et la routine, la fera consister dans telles manieres d'agir determinees, comme de ne point tromj)er ou de ne point voler. Mais la tromperie est juste quand elle s'adresse aux ennemis, et le pillage est juste quand ce sont les ennemis que Ton pille ^
Que si Tart ne se suffit pas a lui-m^me, oil peut-il Irouver et cette regie et ce principe dont il a besoin ? II ne les saurait trouver que dans de justes notions sur Temploi des qualit^s de Tesprit et sur les conditions de ces qualites mfemes, en un mot dans la science. Les sophistes ont manque le but parce qu'ils se sont trop hates, et qu'ils y ont marche tout droit, au lieu de prendre le d6tour qui seul peut y conduire, Avant de pretendre a Thabilete pratique dans la parole ou dans
(1) Mem., IV, 2, 2 sqq.;III, 5, 21 sqq.
(2) Ibid., IV, 2, 14 sqq.
raction, il faut acqu^rir ces connaissances theoriques qui seules confferent une capacity generale *. On est bon dans les choses qu^on salt, on est mauvais dans celles qu'on ignore *. L'art suppose la science : voili ce que les sophistes n'ont pas vu.
Tels sont les jugements que porta Socrate, soil sur la physique, soit sur la sophistique. Ces jugements etaient la contre-partie Tun de Tautre. Socrate bl^mait les physiologues de n'avoir pas eu ce sens des choses humaines qu'il louait chez les sophistes : il blaniait les sophistes d'avoir omis cette conception de la science qu'il trouvait chez les physiologues. Les physiologues avaient applique la forme de la science k un objet qui la d^passe : les sophistes avaient neglige de Tappliquer a Tobjet qui la comporte et qui Texige. La physique, c*etait la science isolee de Tart et de la vie pratique, et se perdant en vaines speculations ; la sophistique, c'etait l'art isol6 de la science et reduit ainsi k une routine dangereuse.
Une telle appreciation de la physique et de la sophistique conduisait naturellement Socrate k recueillir et combiner les principes qui lui paraissaient viables dans chacune de ces deux disciplines, c'est-a-dire la forme scientifique, d'une part, et la preoccupation exclusive des choses humaines, d'autre part. En appliquant k Tobjet de la sophistique la forme scientifique cr^ee par
(1) Mem., IV, 3, 1 ; 111, 9, 4.
(2) Laches, 194 d.
les physiologues, on constituerait une sagesse, utile comme Tart, universelle et communicable comme la science, capable de former Thomme et d'agir sur ses moBurs, capable aussi de se suffire k elle-m6me et de se d6fendre contre les objections, en un mot proportionn6e aux forces comme aux besoins de la nature humaine.
Cette id6e d'une reunion de la science et de Tart est le germe mfime de la philosophie socratique. Socrate ne commence pas par cultiver s6parement la science el Tart, pour les faire servir ensuite Tun k Fautre. A ses yeuXj chacun des deux s'egare quand il pr6tend cheminer seul. C'est dans leur concours intime, dans leur penetration mutuelle, que reside la condition de leur existence et de leur succes.
Par la se trouve determine Tobjet general des recherches de Socrate. Get objet, c'est le domaine qu'il a nettement discerne et circonscrit entre les choses divines et les arts mecaniques, c'est-a-dire la nature humaine dans ce qu'elle ofifre de general et de definissable * ; c'est le bonheur humain veritable et solide, distingue du bonheur d'opinion, fragile et illusoire^; c'est Tart d'en bien user avec les hommes et les choses humaines, non seulement dans certains cas et par hasard, mais a coup sur et en toute circonstance ^ ; c'est
(1) Mem., I, 1, 16.
(2) ApoL, 36 d.
(3) Mem., IV, 1, 2.
enfin ce qui est n^cessaire et suffisant pour former rhonnfete homme.
Telle etait sa pens^e quand il allait r^p6tant la maxime apoUinienne : FvwQi o-auxov. Se connattre, pour Socrate, ce n'etait pas simplement avoir conscience, en chaque circonstance, de ce dont on est ou n'est pas capable. C'6tait p6n6trer, dans sa propre slme, par dela le particulier et le passager, pour d6couvrir le fonds identique et permanent. C'6tait decouvrir cette nature secrete que nous portons partout avec nous, et qui, bien plus que les choses exterieures, renferme en elle les conditions de notre sagesse et de notre bonheur. La maxime socratique est, en un mot, Texhortation a prendre conscience de ce qu'il y a en nous de general.
Et le FvwOt. o-auTov n'est pas simplement, dans la pensee de Socrate, le premier pas dans la poursuite de la v6rite totale. Socrate n'entend pas dire que la connaissance de soi-m6me est la condition detoutes les autres sciences, et que, cette premiere connaissance une fois acquise, on sera en mesure de se mettre a la poursuite des autres. Le TvwQi o-auxov est le terme comme le commencement de la science. II n'y a point pour Fhomme d'autre science k acquerir que celle de Thomme.
On lit a la v6rite dans le Phedre de Platon* que Socrate Irouve risible de s'occuper d'autres choses, alors que Ton s'ignore encore soi-m6me; et de ce texte il
semble r^sulter que Socrate ajourne, mais ne proscrit pas, les recherches physiques et theologiques. Mais Socrate parle ici iroiiiquemeut. Dans sa pensee, le moment d'aborder la science de T^tre universel n'arrivera jamais, parce que jamais Thomme ne se connaitra completement lui-m6me. Socrate, le premier peut-fetre, a eu Je sentiment de Tinfinie complexity et de la profondeur insondable de Thomme moral, comme en tfimoigne le texte m6me du Phedre que nous venons de citer. « Je cherche, dit-il S si je suis un animal plus complique que Typhon et plus mechant, ou si ma nature est simple et participe k la divinite. »
Comment Socrate pourrait-il admettre, mfeme en les ajournant, des recherches dont Thomme ne serait pas I'objet ? En dehors des choses humaines, il n'y a que les choses physiques ou divines, et les arts mecaniques. Or les unes passent la portee de Thomme S et les autres, comme Tart du cordonnier, du charpentier, du lutteur, du pancratiaste, sont tres bien pratiques par les hommes sp6ciaux sans le secours de la science th6orique ^.
D'ailleurs, ainsi born^e a Thomme, la sagesse est ce qui pour Thomme pr6sente le plus haut int6rfet. En effet, qu'est-ce qui relive le plus la nature humaine, sinon la liberie, Tindependance a Tegard des autres hommes et
(2) Af^m., IV, 7, 6.
(3)/6tc?.,in, 5, 21; IV, 2, 12.
des choses exterieures, la possession de tout ce qui est n^cessaire h la bonne conduite et au bonheur ? Or, quelles sont les occupations qui peuvent nous conKrer cette independance divine ? Ce ne sont pas les arts m^caniques, asservis aux besoins du corps, ce n'est pas la haute astronomie, la haute geometric, sciences difflciles et vaines, dont Tobjet est tout exterieur a Vkme humaine *• Si Ton y prend garde, on verra qu'en toute circonstance c'est une mfeme chose qui fait Thomme dependant et esclave, a savoir Tignorance des vrais biens et des vrais maux, Tignorance de soi-meme ^ Et ainsi, ce qui affranchira riiomme et lui permettra de se suffire en toute circonstance^, ce sera la science, et non pas une science quelconque, mais la connaissance de ce que nous sommes et de ce qui convient k notre nature. C'est ainsi que Socrate congoit la science des choses humaines comme le plus digne objet des facult^s de Thomme, Mais de Tidee d'une telle science a la realisation, la distance est grande. Ni la forme scientifique, telle qu'elle se d6gage de Tantique physiologic, ne s'adapte aux choses de la vie morale, ni Tart, tel que F^nt conQu les sophistes, ne se pr6te a un d6veloppement scientifique. Pour les physiciens, la science consistait k connaitrc la g6n6ration des choses, a pouvoir dire s'il n'y a qu'une substance ou s'il y en a plusieurs,
(1) Mem., IV, 7,2.
(2) Ibid., IV, 2, 22-23 ; I, 1, 16.
(3) Ibid., IV, 7, 1.
38 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA THILOSOPHIE
si tout est immobile ou si tout est mouvement. Comment appliquer ces categories aux choses intellectuelles et morales ? D'un autre c6te, pour les sophistes, il n'y a rien de fixe ni d'universel dans la nature humaine : le bien, le bonheur sont entierement relatifs aux individus. Les choses humaines ne nous oCfrent h ^tudier qu'une infinite de cas particuliers, que rien ne relie les uns aux autres. Comment trouver dans une pareille matifere un objet de science ?
L'id6e d'une science morale, telle que Tavait conQue Socrate, suscitait done une double t4che. D'une part, il fallait elaborer Tid^e de science, de manifere qu'elle s adapt&t aux choses morales ; d'autre part, il fallait considerer les choses morales d'un biais qui les fit apparaitre comme propres a devenir objet de science. II fallait et cr^er un moule appropri^ a la matiere, et rendre la matiere susceptible de se couler dans le moule. C*est k r^soudre ce double probleme que tendirent les reflexions de Socrate. On pent grouper sous les termes de dialectique et A'ethique les resultats de ces reflexions sur Tun et Tautre point. Mais on ne saurait attribuer a Socrate une dialectique et une ethique distinctes Tune de I'autre. Le caractftre de sa dialectique est d'etre constitute en vue de son ethique, et le caractfere de son ethique est d'etre la mise en oeuvre de sa dialectique. Ce ne sont la que deux faces d'une seule et mfeme discipline : c'est le dedoublement plus ou moins artificiel de la « Science morale ».
$OCRATE 39
En quoi consistent, en ce sens, la dialectique et Telhique de Socrate? Retrouverons-nous dans les details de sa philosophie les caracteres qui nous ont paru marquer sa conception g6n6rale de la sagesse humaine ?
Selon Edouard Zeller, comme selon Schleiermacher, non seulement Socrate n'est pas un simple moraliste populaire, mais il ne borne pas non plus sa reflexion a la philosophie morale : Socrate poursuit la vraie science, la science de Tessence des choses. II congoit en premier lieu I'id^e de la science d'une maniere universelle, la faisant consister dans la determination m^thodique du concept ou expression de T^lement g6neral des choses donnees. Puis, en vertu de la loi mfeme de Tesprit humain, il applique cette forme universelle k Tobjet particulier et inadequat qui lui est fourni par Fexperience. Get objet se trouve 6tre la vie humaine. La t&che ulterieure des socratiques consistera k appliquer cette m^me forme aux autres domaines de la realite^
Selon cette interpretation, la theorie socratique de la science aurait une existence distincte. Elle serait, logiquement sinon chronologiquement, anterieure k r^thique socratique, et independante de cette doctrine.
(I) Schleiermacher, Werke^ III, 2, p. 300 sqq. Zeller, Phil, d. Gr., 3* 6dit., I. II, 93 sqq.
Ce serait comme un systeme de symboles que le philosophe aurait cr6e a un point de vue tout abstrait, et non en ayant egard a la nature propre des choses qu'il se proposait d'etudier.
On ne pent nier que cette interpretation ne soit conforme k la destin6e qu'a eue la philosophie socratique. Nous voyons en efFet Platon et Arislote appliquer a Tetude de la nature entiere une methode analogue a celle que Socrate avait employee dans T^tude des questions morales.
Mais suffit-il qu'une interpretation soit conforme a la fortune historique d'une philosophie, pour que nous la considerions comme Texpression fiddle de la pens6e du philosophe lui-m^me ? C'est une methode chfere aux h6geliens, de juger de ce qu'est une chose dans son fond par ce qu'elle devient ulterieurement. Et, en eflet, la creation est pour eux T^tre m6me. Mais ce n'est pas sans raison, semble-t-il, que Pascal a dit : « Les mfemes pens6es poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur. » Que de principes s'etendent, se restreignent, se modiflent, se transforment, en passant d'un esprit dans un autre, qui les envisage a son point de vue propre ! Nous ne saurions dire, avec Schleiermacher et les hegeliens : « Pour savoir ce qu'etait Socrate, il faut avant tout chercher comment Platon a pu le considerer comme son maitre. » Car Platon a pu detourner la m6thode socratique vers des objets pour lesquels elle n'etait pas faite.
Or, si nous considfirons un a un les principaux Elements de cette methode, nous trouverons que, sous la forme qu'ils presenlent dans les discours de Socrate, ils ne s'expliquent que par une continuelle preoccupation de Tobjet moral auquel ils doivent s'appliquer. Nous ne verrons pas Socrate determiner pour ellem^me Tid^e de la science, et en faire ensuite Tapplication a la morale. La science, pour lui, ne se s6parera de la morale que d'une manidre tout abstraite, dans le langage si Ton veut, jamais dans la nature des choses. En un mot, Socrate nous apparaitra comme s'etant pos6 le problfeme logique dans les termes suivants : en quoi doit consister la science, pour que la vertu et le bonheur puissent devenir objet de science?
Et d'abord, le critere de la science, pour Socrate, c'est Faccord avec soi-m6me, et la capacity de faire accepter de tous, infailliblement, ce que Ton pense savoir *. Socrate ne se montre pas preoccupe de confronter les doctrines philosophiques avec la nature des choses, telle qu'elle peut exister en elle-mfeme independamment des conceptions de I'esprit humain. Dans le double accord de Thomme avec soi et avec les autres, en d'autres termes dans Taccord de Fesprit humain avec lui-mfeme, reside, selon lui, la condition necessaire et sufflsante de la certitude.
(1) Alcibiade, I, 111 d-e ; Mem., IV, 6, 1 et 15.
42 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
Or ce principe, nouveau en philosophie, serait certainement strange, si la philosophie avait pour objet la connaissance de Tfitre et des principes universels de la nature. II faudrait, dans ce cas, pour s'expliquer la doctrine de Socrate, supposer qu'il identifiait d6ja la pensee humaine avec le principe de Tfetre en general. Mais une telle identification ne fut possible que lorsqu'on eut distingue dans Tesprit humain plusieurs regions, et que Ton y eut ainsi d6m6le Texistence d'une raison eternelle. Et une telle analyse fut Toeuvre propre de Platon et d'Aristote. Socrate, quant k lui, distingue bien en nous Topinion et le raisonnement, mais il ne va pas au dela ; et il estime que notre faculty de raisonner ne pent pretendre a connaitre les premiers principes et les fins derniferes des choses.
Au contraire, on comprend tr^s bien que Taccord de Tesprit humain avec lui-mfeme soit tenu pour le critere de la v6rit6, s'il ne s'agit que de la v^rite en matifere morale. Car il est tout naturel d'admettre que Tesprit humain possfede, inn^e en lui, TidSe g6nerale de ce qui convient a Thomme et que ce fonds intellectuel est le mSme chez tous les individus. G'est ce qu'on appelle le sens commun, guide tvks digne de confiance tant qu'il ne s'agit que de la conduite de la vie, maltre d'erreurs, s41 s'agit de la connaissance des lois de Tunivers.
Maintenant, k quel objet faut-il s'attacher pour realiser cet accord avec soi-mfirae et avec les autres qui est la
condition de la certitude? En d'autres termes, quelle est la malifere propre de la science ?
Ici se place ce qui fait Tessence de la doctrine logique de Socrate, ce principe original et fecond qui devait, pendant vingt siecles, demeurer la rfegle de Fesprit humain. La science, proclama Socrate, a pour objet le general, II n'y a pas de science de Tindividuel, de Taccidentel, des choses particulieres telles qu'elles nous sont donn6es. L'objet de Ja science du courage, par exemple, ce ne sont pas les actions courageuses, c'est ce qu'il y a de commun k toutes les actions courageuses, c'est la r^ponse a la question : ti sotw 'r\ avSpsia ; c'est, comme dira Platon *, to Sia 7:avTo>v irepi avopeta^
Cette maxime est celle-la m6me que Ton met en avant pour prouver que Socrate a consider^ la science en elle-mSme, abstraction faite de la matifere a laquelle elle doit s'appliquer. Mais sll est vrai que la maxime de Socrate est devenue aprfes lui une doctrine logique et mfime m^taphysique, superieure h. tout domaine particulier, il ne s'ensuit pas que, pour lui-m6me, elle ait dej4 eu ce caractfere. C'est ce qui apparaitra si, au lieu de la considerer isolement, on la replace dans Tensemble de la philosophic socratique.
Que Socrate, en fait, n'ait jamais cherch^ le g6n6ral que dans les choses humaines, c'est ce qui r6-
(1) Voy. Mem,, I, 1, 16.
(2) Laches, 192 b.
44 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
suite 6videmmeht de Fouvrage entier de X^nophon*.
Aussi le debat porte-t-il moins sur la question de fait que sur la question de droit.
Qu'est-ce done que Socrate entendait par le general et pourquoi y voyait-il le seul objet qui comport^t la connaissance scientifique ?
Socrate n'entendait pas par le g6n6ral Tel^ment simple et permanent que peuvent receler les choses composees qui frappent nos sens. A vrai dire, ce n'est pas la le general, mais la substance, c'est-a-dire cet objet mfeme qu'avaient consid^re les physiciens et que Socrate tient pour inaccessible. D'autre part, le general n'est pas encore pour lui ce qu*il sera pour Platon et Aristote : le type normal d'une espfece, TStre naturel tel qu'il serait si la cause qui lui est propre agissait seule et n'6tait pas contrariee, comme il arrive dans le monde sensible,, par des influences exterieures. Le general dont parle Socrate ne se rapporte ni au monde materiel, ni mfeme a un monde intelligible : c'est proprement le fonds commun des discours et des actions des hommes. Socrate part de cette id^e que si, pour designer des manieres d'agir fort differentes telles que : faire du bien a ses amis et faire du mal k ses ennemis, nous nous servons d'un seul et m6me mot, celui de justice, c'est que uous avons dans Tesprit une certaine notion qui est une, et dont nous retrouvons Tobjet dans les actions diverses que nous
(I) Voy. notamment Afm., I, 1, 16,
qualifions de justes. Et comme, lorsque les hommes conversent entre eux avec bonne foi, ils arrivent t6t ou tard k «e raettre d'accord sur remploi des mots, il faut bien que les idees que ces mots representent soient identiques dans tons les esprits.
Et maintenant pourquoi Socrate fait-il, du general ainsi entendu, Tobjet propre de la science ?
C'est qu'il y trouve la condition n6cessaire et suffisante de cet accord ayec soi-mfeme et avec les autres, qui, selon lui, est la marque du savoir.
Hors de ces notions determinees et fixes, qui sont le fondement des mots, il nV a pas pour Tesprit de point de repere dans ses raisonnements, par consequent pas de moyen de s'entendre et avec soi-m6me et avec les autres. En revanche, il sufflt de conformer ses discours a ces notions gen^rales sur lesquelles s'accordent tons les hommes, pour 6tre siJir d'obtenir Tassentiment des interlocuteurs. Poui'quoi Hora^re appelle-t-il Ulysse Forateur sflr du succ^s? C'est parce qu Ulysse se regie, dans ses discours, sur les id6es admises par tons les hommes : Sia twv Soxouvtwv avOpwuo^ ^
Or le legislateur moderne des sciences de la nature, FranQois Bacon, a pu dire avec raison que des discours des hommes on ne pent tirer que des mots et non des choses, s'il s'agit de connaitre la nature du monde ext6rieur ; mais les discours des hommes sont k coup sur
(I) Mem,, IV, 6, 15.
46 Etudes d^histoirs de la philosophie
les premiers temoins qu*il faut consolter si Ton veut connaitre les pensees et les desirs de Tesprit humain. Rien n'indique que les categories du langage reproduisent les categories des choses ; mais il est clair qu'elles sont rimage des categories de nos pensees et de nos actions. Les discours des hommes ne peuvent fournir au physicien qu'un ensemble de signes et de conjectures tout provisoire. Us sont pour la philosophie morale la matiere m6me qu'il s'agit d'approfondir.
Si maintenant nous considerons dans le detail la m^thode de Socrate, nous y discernons deux parties qu'on pent designer par les noms de forme ext^rieure et de fonds logique. La forme ext6rieure, c'est le dialogue avec certains traits particuliers a Socrate, tels que Tironie et la maieutique, ainsi que le rdle capital assign^ k la possession de soi et a Tamour. Le fonds logique, c'est la definition et Tinduction. Chacune de ces parties a, chez Socrate, une physionomie sp6ciale.
Zeller dit* que, si Socrate emploie la forme du dialogue, c'est qu'il a conscience de son ignorance, a cause des contradictions qu'il remarque dans les systfemes des philosophes, et qu'il veut sortir de cette ignorance. De la, selon Zeller, la disposition a se tourner vers les autres hommes, pour voir s'ils ne possederaient pas cette science dont lui-mfeme se voit d6pourvu.
(t) Page 105.
Gette explication n'est pas entierement satisfaisante. D'abord Socrate ne consulte pas ses interlocuteurs sur toute espfece de choses, inais seulement sur les choses humaines : il n'attend rien du dialogue, non plus que de tout autre moyen d'investigation, pour ce qui concerne la connaissance des choses physiques. Ensuite, Socrate ne voit pas seulement dans le dialogue une maniere de philosopher commode et suggestive : la dialectique se confond pour lui avec la sagesse mfime.
C'est que, si la recherche qui porte sur les causes du monde est affaire de speculation solitaire, il n'en saurait 6tre de m6me de la recherche des conditions de la vie humaine. Comment connaitre Thomme, sinon en conversant avec les hommes? Et si la science consiste a decouvrir les points sur lesquels tons les hommes sont d'accord et qui forment le fonds de tons leurs jugements (tx [jLa).r.0Tx 6[jio>voyou[jL£va), quel plus court et plus sur moyen de la constituer que de rapprocher et confronter les opinions des hommes? Enfin, si Tusage qu'on doit faire de la science consiste a instruire les autres et k leur persuader les choses dont on a une fois acquis la certitude, la conversation m^thodique n*est-elle pas, du commencement jusqu'a la fin, une partie int^grante de la philosophie et de la sagesse m6me?
Ainsi ce n'est pas par modestie, par deference pour la science des autres, que Socrate parle constamment
d'examiner les choses en commun, xoivrj pojXs'jsTOat*, xowy; TxiTTTsorOai, xoivirj I^r^Tsliv, o-'jl^yiTcIv : cette forme de recherche est impliqu6e dans Tobjet mfeme qu'il a en vue. Pour disserter sur les principes de la nature, il suffit d'ecrire ; pour connaitre les hommes et les convaincre, il faut converser avec eux.
Le dialogue socratique aCfecte frequemment la forme de rironie. Socrate questionne sans jamais r6pondre ^ ; et, par ses questions, il amene I'interlocuteur k se contredire ou a rester court, et a confesser qu'il ne sait pas ce qu'il croyait savoir ^.
Or I'emploi d'un tel procede se corfiprend beaucoup mieux s'il s'agit de la connaissance des choses humaines que s'il s'agit de la connaissance de la nature. Comment, s'il s'agit des choses exterieures, se borner k questionner les hommes, sans confronter leurs assertions avec la r6alite elle-m^me? Ne faudrait-il pas, pour proceder avec fruit a une telle interrogation, 6tre deja competent soi-m6me sur les questions physiques et m^taphysiques ? Ensuite, ne faudrait-il pas que I'auditoire, lui aussi, eut une competence speciale, pour que son jugement sur la discussion eftt quelque valeur ? Mais s'il s'agit des choses humaines, tout homme porte en lui la pierre de touche necessaire pour eprouver les opinions ; tout homme est competent. L'interrogateur peul trouver,
(1) Mem., IV, 5, 12.
(2) Arist., Soph, e/., c. xxxiii.
(3) Plat, fl<p., I, 337 a, e ; Sophiste, 183 b.
SOGRATG 49
dans la conversation elle-mfime, tout ce qu'il faut pour mettre son interlocuteur en flagrant delit de contradiction non seulement avec lui-m6me, mais encore avec la nature des choses. D'ailleurs ne sont-ce pas avant tout les choses humaines, pi6te, justice, courage, vertu, dont chacun croit connaitre la nature sans la connaitre en efifet ? Les physiologueS eussent refuse le combat auquel Socrate conviait ses interlocuteurs. Seuls les hommes qui s'occupaienl des choses morales pouvaient se pr6ter a de telles interrogations, et s'y prfetaient en effet.
11 en est de m6me de la mai'eutique. Socrate est, quant a lui, sterile en fait de sagesse ; mais il aide les autres par ses questions a aCcoucher de ce qu'ils portaient dans leur esprit sans s'en apercevoir. Puis, ayant mis ainsi au jour les idees secretes de ses interlocuteurs, il examine avec soin si ce que leur 4me a engendr6 est chim^re ou fruit reel et viable *. Que penser d'un tel proc6de ?
Socrate, nous dit-on, se considere lui-mfeme comme sterile en fait de sagesse. De quelle sagesse est-il ici question, sinon de la sagesse pratique, laquelle en effet a ce caractere singulier d'6tre, par un c6t6, incommunicable, de n'exister en nous que si elle est nous-m6me, de ne se produire en notre personne que si elle jaillit de noire propre fonds?
Comment Socrate peut-il faire sortir, de Tesprit mfime
(1) The^t., 149,157 c.
50 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
de ses interlocuteurs, des id§es susceptibles d'etre vraies et viables? Cette doctrine est bien etrange s*il s'agit de Veritas physiques ou m^taphysiques. L'audacieuse doctrine qui identifiera Tesprit de rhomme avec le principe des choses n'apparait nuUe part chez Socrate : s'il lui arrive de lire dans Tavenir*, ce n'est pas par les seules forces de son intelligence, c'est grace h una revelation mysterieuse toute surnaturelle. Mais la maieutique est une methode trfes raisonnable et tres legitime s'il s'agit de faire decouvrir aux hommes les v6rit6s morales. Car ces verites ne sont que I'expression et la connaissance rfiflechie de la nature humaine; et tout hbmme porte en soi la nature humaine. La fiction du Meno7i est une extension platonicienne et paradoxale de la maieutique socratique. Socrate, quant a lui, ne tire de Tesprit de ses auditeurs que des connaissances relatives a la piet6, a la justice, a la temperance, au courage, au gouvernement des cit6s, a tout ce qui constitue I'honnfete homme^
Enfin comment Socrate, qui fait profession d'etre ignorant, peut-il apprecier la valeur des fruits qu'il fait produire aux intelligences? N'est-ce pas qu'il s'agit ici exclusivement de ces idees morales et pratiques sur lesquelles tout homme, en tant qu'homme, est competent, du moment que, dans ses jugements, il sait faire taire les goiits et passions qui lui sont propres, pour se
(1) Mem., J, 1, 5.
(2) Jbid., I, i, i6.
placer k ce point de vue sup^rieur a Tindividu qu'avait iustement d^fini Socrate?
La dialectique a en outre deux conditions morales fort remarquables, la possession de soi et Tamour :
eyxpaTS'.a et spio*;.
« A ceux qui se possedent et a ceux-la seulement il est donn6 de rechercher en tout ce qui est le mieux, et, distinguant les choses par une dialectique d'actions et de paroles, selon les genres auxquels elles appartiennent, de choisir les bonnes et de s'abstenir des mauvaises*. » C'est parce que la dialectique a pour objet la determination de la valeur des choses au point de vue moral et humain, que la possession de soi en est la condition essentielle. La vraie valeur morale des choses, en effet, c'est Tinterfit qu'elles presentent pour la nature humaine en general, et non pour Tindividu consider^ dans ses goAts et ses passions, lesquels sont superficiels et passagers. Or, c'est gr^ce a Tempire sur soi que Thomme fait abstraction, dans ses jugements, de ses preferences individuelles et accidentelles.
L'amour enfin, spox;, joue un r61e important dans la dialectique de Socrate. 11 en est question chez tons les socratiques. Non seulementX^nophon et Platon, maisEuclide, Criton, Simmias, AntisthSne, ont ^crit sur Tamour. De quel amour est-il ici question? IN ul doute que Socrate n'entende parler, non de Tamitifi pure et simple, mais
(1) Mem., IV, 5, li.
d'une affection mfelee d'attrait sensible. C'est une sorte d'ardeur spirituelle, qui penetre rhomme tout entier et qui lui cause une Amotion ^trangere a la pure amiti^. Sans doute, Socrate fletrit ramour physique, mais non pas dans tons ses elements. II en retient ce charme qui exalte Tame et qui fait d^faut dans un commerce ou rintelligence nue est seule en cause. 11 en conserve, peut-on dire, T^lan, sinon robjet\
Get amour, d'ailleurs, ne saurait aller jusqu'a la passion et au delire, commeTaraour dont parle Platon dans le Phedre. La possession de soi demeure, ici m6me, un devoir superieur et inviolable. La distinction platonicienne d'un bon et d'un mauvais d^lire eut 6t6 rejet6e par Socrate. Tout delire, selon lui, est un esclavage.
Comment s'explique la prescription d'un tel 6tat d'dme ?
Socrate ne songe certainement pas a investir Tamour du rdle que lui assignera Platon, et qui consistera k nous faire pen6trer dans le monde de la beaute, comme dans le vestibule de la verit§ transcendante et divine. Pour que Tamour piit apparaitre comme doue d'une telle puissance, il faudrait qu'il consistAt dans le ravissement et Textase, tandis que Tamour socratique est inseparable de la possession de soi. D^j^ Socrate condamne les pontes parce qu'ils composeht leurs ouvrages,
(1) Xen., Banquet^ ch. viii.
non par science, mais par enthousiasme*. 11 exit condamne a plus forte raison, comme sacrilfege, la pretention de surprendre par le delire, les secrets que les dieux ont caches a notre intelligence.
G'est dans les recherches sur les choses humaines qu'il y a place pour un amour ou se reunissent I'attrait sensible et la possession de soi. D'aprcs le principe de la maieutique, Vkme doit tirer sa sagesse d*elle-m6me, comme le corps tire de lui-m6me le fruit auquel il donne naissance. L'4me, comme le corps, doit done 6tre fecond6e. L'amour intervient ici pour jouer un role analogue a celui qu'il remplit dans la procreation physique. Les intelligences se fecondent entre elles comme les corps. Sous Taction de Tamour noble, Vkme devient grosse des nobles pensees et des nobles sentiments. « Oreste et Pylade, Th^see et Pirithoiis et plusieurs autres demi-dieux sont celebres... parce que, s'admirant Tun Tautre, ils ont accompli ensemble les plus glorieuses actions^ » C'elait d'ailleurs une idee familifere aux Grecs que Tamour des jeunes hommes entre eux exaltait leur courage et les rendait capables de grandes choses.
Ainsi, dialogue, ironie, maieutique, possession de soi, amour, tous ces 6l6ments de la mfithode socratique, si on les envisage, non dans les formules abstraites, mais sous leur aspect historique, tfimoignent de la preoc-
(1) Plat., Apol.,22 b-c.
(2) Xen., Banquet, c. viii.
54 ETUDES D'llISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
cupation refl^chie et exclusive de constituer la science des choses morales. Mais ce ne sont encore la que les dehors de la m^thode. Que faul-il penser de ce qui en fait le fond, a savoir du proc6d6 de refutation qui constitue en quelque sorte la methode negative, et des proc6des de definition et d'induction dont se compose la methode positive? Ne semble-t-il pas qu ici du moins nous ayons affaire k des instruments d'une portee vraiment universelle, a des conditions, non seulement de la science des moeurs, mais de la science en general quel qu'en soit Tobjet.
En quoi consiste la refutation socratique? Socrate commence par degager du probleme en question la donn6e qu'il suppose*. Par exemple, si on lui dit que tel homme est meilleur citoyen qu'un autre, il demande a son interlocuteur quel est, selon lui, I'office d'un bon citoyen. L'interlocuteur ayant fait une r^ponse telle quelle, Socrate lui pose de nouvelles questions, portant sur des cas ou Ton applique communement le terme de bon citoyen. Par la il amene Tinterlocuteur a faire des reponses incompatibles avec la premiere : d'ou il resulte que la definition avancee etait, ou trop etroite, ou trop large, ou defectueuse par quelque autre endroit*.
Socrate, quant a lui, applique ce mode de refutation aux jugements, soit des hommes ordinaires, soit
(1) Mem.y IV, 6, 13 : stii tt/; UTr60£(Ttv STravrivev av Tiavta tov Xoyov.
(2) Ex. : Mem., IV, 2 : Entretien de Socrate et d'Euthydeme.
des politiques, des poetes et des artistes en renom*, soit des professeurs d'eloquence et de vertu, ou sophistes; en somme, il Tapplique aux opinions concernant les choses morales : nous ne voyons pas qu'il s'en soit servi pour refuter des doctrines physiques oumetaphysiques. A regard de ces derniferes, il se contente de faire ressortir la contradiction qui regne entre les idees des philosophes.
Certes, le proc6de socratique de refutation pent trouver son emploi en toute mati^re : c'est pourtant aux choses morales qu'il s'applique le plus Ifigitimement. Socrate, si Ton y prend garde, fait reposer la verite d'une assertion parliculiere donnee sur la connaissance du principe g6n6ral qui se rapporte k cette assertion. Or, une telle m^thode ne se comprend pas, s'il s'agit de Tordre des realit6s physiques, ou le particulier est donnd avant le general. Congoit-on qu'au moment ou nous affirmons que nous voyons le soleil tourner autour de la terre, on nous arrfete pour nous demander si, avant de nous exprimer ainsi, nous nous sommes assures que nous savons ce que c'est que la vue et ce que c'est que le mouvement? Toutes les philosophies, m6me la philosophie antique, ont necessairement subordonn6 la connaissance des principes physiques aux faits et apparences qu'il s'agit d'expliquer, et non Texistence des faits ou apparences a la connaissance des prin-
(I) ApoLf ch. VI a viii.
56 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA THILOSOPHIE
cipes. Mais dans Tordre moral le particulier n'est pas donne : il est en question. Aristide ne m'est pas donn^ comme vertueux : je me demande si je dois le declarer tel. La conduite que je dois tenir pour observer la piet6 n'est pas donnie : elle est a venir, elle n'est que possible. Et comment la determiner, si ce n'est en partant de Tideegen^rale de la piet6? Socrate a done raison de subordonner la verity des jugements particuliers a la connaissance du general, s'il a en vue sp^cialement le domaine moral; car, ici, le particulier n'est que ce que nous le faisons ; et nous ne le faisons tel ou tel qu^en vertu des idfies inherentes a notre esprit. Or les principes universels n'existent chez la plupart des hommes que sous forme d'habitudes ou d*instincts aveugles : de Ik cette precipitation et cette inconsequence qui se remarque dans leurs jugements. La m^thode de Socrate a justement pour objet de substituer, k ces opinions aveugles et vacillantes, des maximes reflechies et in^branlables.
Cependant nous n'avons pas encore aborde les deux proced6s socratiques qui, plus que tons les autres, semblent 6tre d'une application th^orique universelle, je veux dire la definition et I'induction* : la definition, objet supreme de la dialectique ; Tinduction, marche methodique qui conduit a la definition.
La definition est Texpression adequate de cette
(1) Arisl., Met., XIII, 4, 1078 b, 25.
essence g^o^rale qui est I'objet de la science. La definition socratique a ceci de particulier qu'elle ne se borne pas a donner des choses un signe distinctif : elle pretend 6noncer la condition n6cessaire et suffisante de leur existence. Elle ne dit pas seulement ce qu'est la chose, vue du dehors : elle penetre jusqu'i ce qui est capable de la produire. Ainsi ce n'est pas encore definir rhomme juste que de Tappeler : celui qui fait des choses justes. On pent faire des choses justes par hasard, et non par justice ; et Ton pent &tre juste, sans manifester la justice que Ton porte en soi. Au contraire, dire que Thomme juste est celui qui sait ce que les lois ordonnent relativement aux hommes, c'est en donner une veritable definition. Gar nous ne voyons pas que jamais les hommes fassent autre chose que ce qu'ils croient devoir faire ; et ceux qui connaissent la justice feront n6cessairement des choses justes en toute circonstance*. lis ont en eux la capacite universelle de la justice.
Ainsi la definition socratique se fait par Tenonciation de la capacite interne dont la chose a definir est la manifestation exterieure.
Or, oil trouve-t-on tout d'abord cette distinction de la chose concrete et particuliere et de la puissance invisible et generale, si ce n'est dans I'homme ; et cette recherche dune essence metaphysique justifiee, s'il
(i) M^w., IV, 6, 6.
58 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
s'agil de Vkme humaine, par la conscience elle-mfeme, ne devient-elle pas au plus haut point t6m6raire et p6rilleuse, si Ton pretend la pratiquer a propos des ph6nomfenes ext^rieurs de la nature?
Et de m6me, pourquoi Socrate place-t-il la capacite ou principe total de Faction dans une idee, dans la connaissance pure et simple des conditions de Taction, abstraction faite de la force n^cessaire pour la r^aliser? C'est que, chez rhomme, la force ou activite est toujours presente, et se determine toujours conformement a la connaissance. Telle est du moins Topinion de Socrate sur la volonte. La volonte est comme une donnfie constante, dont il est pratiquement inutile de faire mention. II n'en serait pas de m6me s'il s'agissait dela production des phenomenes physiques ; car, pour ceux-ci, la nature des causes generatrices et leur mode d' action sont inconnus et inaccessibles.
Pour arriver k la definition ainsi congue, le moyen qu'emploie Socrate est Tinduction.
Cette operation se compose de deux parties que Ton pent appeler rinvention et la discussion.
Pour decouvrir Tessence g^n^rale, Socrate prend comme point de depart un certain nombre d^exemplesde la chose h definir. Mais ces exemples ne consistent pas dans des faits naturels, directement observes : Socrate les cherche exclusivemeut dansles discours des hommes. Le langage, les opinions, les jugements ordinaires, ou bien encore la nature vue a travers Thomme, telle est
la malifere de son induction, tel est le sol ou elle doit germer. Socrate s'attache mfime tout d'abord de preference aux sentiments des hommes sur les petites choses, sur les occupations vu]gaires^ L'initiation aux pelits myst^res, dit-il, doit pric^der I'initiation aux grands. C'est pourquoi il parle constamment de cordonniers, de fabricanls de m^taux, de charpentiers, de bouviers, ainsi que le lui ont reprochi ses ennemis^
A Tobservation, ainsi entendue, Socrate joint Tanalogie. II fait appel aux choses que Tinterlocuteur connalt ; et, lui montrant la ressemblance qui existe entre ces choses et celles sur lesquelles porte I'entretien, il Tainfene a d^couvrir que celles-ci m6mes ne lui 6taient pas reellement inconnues ^. Qu'est-ce par exemple que rhomme juste ? Nous savons que le charpentier est celui qui sait le metier de charpentier, le musicien celui qui sait la musique, le medecin celui qui sait la m^decine. Nous en conclurons par analogic que Thomme juste est celui qui sait la justice *. Le theme ordinaire et comme essentiel de ces analogies, c'est le passage, des arts micaniques et speciaux, a Tart moral et general, et, en somme, le passage des choses du corps aux choses de Time.
Cependant Tobservation et Tanalogie ne donnent que
(1) Gorgias, ch. li, p. 497 b-c.
(2) Mem., I, 2, 37.
(3) Xen., Economiques, 19, i5.
(4) Gorgias, 460 b.
60 ifiTUDES D»HISTOIRE DE LA. PHILOSOPHIE
des resultats provisoires : seule la discussion fournit des resultats definitifs. Ayant une fois invents une formule g6n6rale au moyen de cas judicieusement choisis, Socrate considfere le plus grand nombre de cas possible, at confronte sa formule avec tous ces exemples, la maintenant sans modification si elle r^siste k Tepreuve, la modifiant comme il convient si elle n'y resiste pas. Non seulement il varie, mais il renverse Texperience, cherchant la definition de Tobjet contraire, et verifiant si cette nouvelle definition est bien a la prec6dente comme la negation est a Taffirmation.
Telle est Tinduction socratique. Or tous les details de ce proced6 conviennent aux choses humaines, tandis qu'ils s'appliquent mal aux choses physiques ou metaphysiques.
Prendre pour point de depart le langage et les discours de la vie commune, et non les faits exterieurs, est une methode justement trait^e de vaine et de fantastique s'il s'agit de connaitre Tessence absolue de Tfitre et des choses ; mais c'est une methode fort naturelle et legitime, si Ton n'a en vue que de d6m6ler ce qui git au fond des jugements des hommes. Et de mftme on con- Qoit trhs bien que le philosophe douneune attention particuliere aux choses vulgaires et communes, s'il se propose express6ment de connaitre Thomme ; car c'est dans cet ordre de choses que la nature humaine se montre telle qu'elle est, degag6e du masque que mettent sur elle la convention et le faux savoir.
L'emploi complaisant de la methode d'analogie, le rang de preuve attribue a ce mode de raisonnement serai t le fait d'un esprit peu scientiflque, s'il s'agissait d'embrasser dans ses recherches tons les domaines de la realite. Mais s'il s'agit de se mouvoir dans un seul et mSme domaine, et si ce domaine est celui des choses humaines, Tanalogie est une bonne methode. Car alors elle se borne a aller d'une espfece a I'autre au sein du mfeme genre, et cela dans Tordre de choses qui nous est le plus familier et ou il nous suffit de rentrer en nousmSmes pour trouver a chaque pas des points de repfere.
Enfin le proced6 socratique de discussion et de contr6le demeure une methode fort incertaine et insuffisante, s'il s'agit de connaitre les choses de la nature. Socrate s efforce de verifier son induction par Texamen de tous les cas qui peuvent se presenter. Mais comment rassembler tous les cas d'un mfeme genre, dans Tordre des choses physiques et materielles? Comment susciter a volonte les manifestations de Tessence opposee h celle dont on cherche la definition? Sans doute I'experimentation moderne devait realiser ces conditions dans une certaine mesure. Mais les anciens n'avaient aucune idee d*un telmode d'investigation. En revanche, ils devaientpenser que, dans Tordre des choses humaines, les conditions dont il s'agit 6taient suffisamment realisables. S'il est insens6 de pretendre connaitre tous les cas difTerents oil peuvent se rencontrer le chaud, le froid, la generation ou la destruction, il paralt plus facile de donner une enume-
62 Etudes d^iistoire de la. phjlosophie
ration complete des actions que nous appelons justes et de celles que nous appelons injustes. Le nombre des noms qui representent ces actions est limite, et tons les noms sont a la disposition de Thomme, puisqu'ils son! son oeuvre. Cette possibilite d'embrasser le domaine entier des choses morales devait surtout 6tre admise dans une nation ou les conditions de la vie humaine 6taient relativement simples, ou Tensemble des devoirs se groupait naturellement autour d'un petit nombre d'idees precises et concordantes, ou Ton ignorait ces conflits de Tindividu et de la societe, de la conscience et de rinterfet public, de la famille et de la patrie, de la patrie et de Thumanitfi, du bien-fitre physique et de la haute culture, qui ont introduit dans la vie morale des peuples modernes une complication inextricable.
A Tinduction et a la definition ainsi entendues se borne la methode logique de Socrate. Aristote reproche k cette dialectique, qui proc^de exclusivement par interrogations, de s'en tier a I'opinion commune, et de ne pas depasser la vraisemblance. II fera appel, quant k lui, k une intuition sp^ciale et directe, condition indispensable d'une demonstration complete etinfaillible*. Le reproche d'Aristote se comprend, s*il s'agit d'atteindre aux premiers principes de toutes choses. Mais, s'il s'agit uniquement de chercher au fond de la nature humaine une rfegle pour les jugements et la conduite des hommes ;
(i) Dern, Anal., I, 2. Soph, 41., ch. xi.
s'il s'agit de d§m61er et d'enoncer les principes qu'applique la raison de rhomme lorsqu'elle se recueille et s'affranchit de la routine et de la passion, afin de trouver dans ces principes, devenus objets de conscience claire, une arme contre la routine et les passions elles-mfemes ; s'il s*agit, en un mot, d'affranchir rhomme par la connaissance de Thomme, on comprend que Socrate se soit contente de Tobservation des phenomfenes humains et n'ait pas cherche a lire, par une intuition metaphysique, dans les mystferes de la p^nsfie absolue.
Ainsi la nature et la portee de la methode socratique sont exactement proportionn6es a Tobjet que Socrate avait en vue, et qui n'etait autre que la constitution de Tethique corame science. Reciproquement, la doctrine concrfete de Socrate, ses conclusions sur les choses et sur rhomme sont precis^ment ce qu*on pouvait attendre del'emploi d'une telle methode. La matiere repond a la forme comme la forme k la matifere.
11 pent sembler, a jeter un coup d'oeil d'ensemble sur I'enseignement de Socrate, que la science qu'il constitue f ran chit, en fait, les limites marquees par sa methode, et embrasse en un sens, non seulement les choses humaines, mais encore les choses physiques et les choses divines.
S'il rejette la physique mecaniste des anciens philo-
64 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPUIE
sophes, n'est-ce pas pour y substituer une physique tel^ologique* ? S'il condamne la th^ologie cosmologique, ou recherche de la manifere dont les dieux onl forme Tunivers, ne preconise-t-il pas ce qu'on peut appeler une Iheologie morale, s*appliquant k dfimontrer Texistence d'une intelligence et d'une providence divines*? La place considerable que tiennent, dans les Memorables eux-m6mes, les speculations de ce genre, Toriginalite des vues de Socrate sur ces objets, ont induit certains critiques i y voir, non seulement des parties importantes de la philosophie de Socrate, mais m6me les parties mattresses. C'est ainsi que, pour M. Fouillee, Socrate
est essentiellement le promoteur d*une mitaphysique
teleologique, et que, pour M. Franck^, Socrate est, avant tout, un philosophe theologien.
Mais pour savoir si la teleologie et la theologie morale font par tie int6grante de I'objet de la science selon Socrate, il ne suffit pas de rechercher si Socrate a 6mis des id6es profondes sur ces matieres. II faut en outre se demander quel est le rapport de ces idees avec les principes fondamentaux de sa philosophie.
Or, des id^es t^leologiques et th^ologiques de Socrate, on peut, semble-t-il, faire deux parts : Tune qui franchit les limites de Tethique, mais qui nous est en mSme temps donn^e pour le fruit d'une inspiration
(1) M^m., J, 4; IV, 3.
(2) Ibid., 1. c.
(3) Jowmal des Savants, oct. 1881.
surnaturelle superieure a la science, Tautre qui a un caractere plus scientilique , mais qui se rattache a r^thique comme k sa source et a sa raison d'etre. Lorsque Socrate parle de son signe demonique et de la faculte qu'il lui doit de prevoir quelquefois Tavenir ' ; lorsqu'il parle de la divinite, voisine de chacun de nous et pr^tea avertir quiconque fait silence pour Tentendre; lorsqu'il declare que craindre la mort c'est se croire sage sans Tfitre, parce que c'est croire savoir ce que Ton ne sail pas^, il est clair qu'il parle de ces choses qui, n'etant pas en notre pouvoir, sont en m6me temps hors des prises de notre science^.
Quand au contraire il traite des choses physiques et divines suivant une methode scientifique, on le voit pr6occupe de considerer les choses, non en elles-nifemes, mais du dehors et par rapport a Thomme. Ainsi il tend constamment k substituer aux dieux les demons, plus voisins de nous, et aux demons mSmes les simples phenomenes d6moniques ou signes visibles des dieux, per- Qus directement par Thomme *. II croit que nous ne pouvons pas voir les dieux, et que nous ne voyons que leurs manifestations a notre 6gard *. L'ordre et Tharmonie que les dieux ont pu mettre dans les choses consiste pour nous dans Tappropriation de ces choses a nos
(1) Mem., I, 1, 3^5.
(2) ApoL, 29 a.
(3) Mem., I, I, 9.
(4) ApoL, 27 b e.
(5) Mem., IV, 3, 13.
66 ETUDES DMIISTOIRE DE LA PHILOSOPUIE
besoins*. De la sorte, les objets physiques ou th^ologiques sont ramenes a des objets moraux et humains. , Ces conjectures sur Tadaptation de la nature exterieure aux besoins de Thomme, outre qu'elles dficoulent natiirellement, chez Socrate, d'un sentiment religieux tr^s sincere et tres profond, sont appelees par sa doctrine ethique, suivant laquelle le bonheur de rhomme depend de lui, de la seule connaissance de lui-m6me. Conime, malgrfi ses efforts pour se sufflre, rhomme ne peut se detacher de la nature physique, il faut bien, s'il pretend fetre bon et heureux sans s'occuper des choses exterieures, qu'il admetle que les dieux s'en occupent pour lui et les dirigent dans le sens de ses besoins. La tel6ologie et la doctrine de la providence etaient les postulats p^cessaires de la morale socratique.
Ce role m6me nous montre qu'elles sont des complements, non des parties essentielles, de la philosophic de Socrate.
- L'objet propre de cette philosophic, noh seulement ^n theorie, mais en fait, c'est celui-lk mfeme que les sophistes avaient mis en honneur, c'est Tart, ou habilete pratique, mais entendu d'une mani^re originate qu'il s'agit maintenant d'approfondir.
L'art, pour Socrate, n'est pas la recherche du bicn absolu, la faculty de r6gler nos actions sur la totalite des consequences qui doivent en resulter, de maniere k
(1) Mem., IV, 3. I, 4.
n'accomplir que celles dont les suites mfeme les plus 61oign6es seront conformes a nos voeux. Les dieux se sont r6servS la connaissance de Tissue finale de nos cntreprises. Celui qui plante un verger sait-il qui en recueillera les fruits ? Celui qui batit une maison sail-il qui riiabitera* ?
Mais, d'un autre c6t6, Tart digne de ce nom n'estpas non plus semblable aux professions speciales telles que celles de charpentier, de cordonnier ou d*armurier. Ces hommes se proposent de realiser tel ou tel objet particulier et raal6riel : Tart poursuit une fin generate et immaterielle, savoir le bien et le bonheur de riiomme. C'est ce que d6]a lessophistes ont enseigne, et avec raison. Mais si les sophistes ont eu Tidee de ce qu'on pent appeler la tin morale, ils se sont tromp6s sur la maniere d'y parvenir. Ils ont cru qu'il 6tait assez pour cela d'une pratique routiniere, analogue a celle qui reussit dans les professions speciales. Cependant, mfeme dans ces professions, la routine est loin de suffire. Tout bon artisan a non seulement la pratique, mais la science de son metier, dans la mesure ou son metier peut-fetre objet de science. Une analogie bien conduite nous amfenera a penser que Tart moral doit 6tre, lui aussi, une science, et cela suivant Tacception que comporte le mot science dans le domaine moral.
En resume, Tart moral, interm6diaire entre la religion
(I) Mtm.f I, I, 8.
68 ETUDES D'HJSTOIRE DE LA PHILOSOPIllE
et les professions speciales, Tart ayant pour fin le bien et le bonheur actuel de rhomme, et pour ressort la science des choses humaines : tel estTobjet des reflexions de Socrate.
Et cet objet repond exactement a son id6e de la science. Celle-ci cherche le general qui forme la trame des discours des hommes, c'est-&-dire les categories sous lesquelles ils ran gent les choses particuli^res. Mais n*est-ce pas dans les choses morales que se rencontre excellemment ce rapport de genre a espfece, de principe k application, de connaissance latente a connaissance manifeste, que suppose une telle id6e de la science? Les choses morales ne renferment pas en elles Tabsolu, Tun en soi, le principe supreme de T^tre et du connaitre ; mais la science socratique ne vise pas si haul. En revanche, et contrairement a I'opinion des sophistes il y a certainement au sein de la nature humaine ellem6me des points fixes et solides, qui offrent prise a une science satisfaite du general.
Ne sont-ce pas d'ailleurs les choses morales qui forment la matifere ordinaire des discours des hommes ? N'est-ce pas sur ces questions que chaque homme a acquis de Texperience et pent avancer une opinion digne d'examen? C'est done en cet ordre de choses qu'il y aura le plus de chances de succes pour une science qui cherche ses elements dans les discours des hommes, m6me les plus ignorants et les plus humbles.
Calculee en vue de la connaissance des principes
moraux, la m6thode socralique a ainsi r6agi sur la conception des choses morales elles-mfimes. A la lumiere de rid6e de science, Socrale a d6mfel^, dans la nature humaine, ce fonds de notions communes et invariables qui avait 6chapp6 aux sophistes; tout ce qui est humain s'est des lors rev^tu, aux yeux du philosophe, d'une dignite nouvelle.
Cetle reaction de la m6lhode sur Tobjet n'apparait pas moins nettement dans les details de la morale socratique.
On y pent distinguer deux parties essentielles : 1^ le principe general : toutes les vertus sont des sciences* ; 2*^ la deduction des vertus fournie par ce principe.
En quel sens Socrate a-t-il profess6 que toutes les vertus sont des sciences ?
Selon M. Edouard Zeller^ la science dont il est ici question serait la science en general, la science de la nature des choses. Mais dans aucun texte relatif k notre question nous ne trouvons cette expression abstraite : la science. Tons disent plus ou moins explicitement : les vertus sont des sciences ^
La vertu n'est done pas idenlifiee avec la science en general, mais avec une certaine science. Quelle est maintenant cetle science ?
(1) Arist. Eth. Xic, VI, 13, 1144 b, 28.
(2) II (3" edit.), 93, 117.
(3) Mem., Ill, 9, 5; IV, 2, 22; IV, 6-7. — Arist., ^M. .V., VI, 13, 1144 b, 17.
70 Etudes d'histoire de la philosopuie
Selon M. FouiIl6e*, la science dont parle Socrate serait la science du bien en soi, c'est-a-dire la science de la valeur r6elle et absolue des choses.
Mais un tel objet depasserait la fin qu'il s'agit d'atteindre. Quand il est question, dit Socrate, de devenir un bon cordonnier, un bon pilote, un bon nnusicien, la science que chacun juge indispensable, c'est celle de la cordonnerie, de la direction des navires, de la musique : seule, cette science sp^ciale fait, en chaque ordre de choses, rhonime competent. Or c'est aussi la competence que Socrate pr6conise en matiere morale. Et Tanalogie qu'il j^tablit constamment entre les professions speciales et la pratique de la vertu montre que ce n'est pas dans une science universelle, n^cessairement vague, mais dans la science de la vertu elle-mfeme, qu'il place la condition de cette competence nouvelle. Si Socrate se s^pare des sophistes qui rapprochaient outre mesure Tart moral des arts m6caniques, il ne va pas jusqu'4 abolir toute analogie entre ceux-ci et celui-lS,. La vertu est encore un art determine et special ; les hommes justes ont leurs oeuvres propres, aussi bien que les artisans ^
La science ainsi determinee, c'est-a-dire la science spedale de la vertu, est, selon Socrate, la definition mSme ou essence de la vertu. Socrate entend par la qu'elle en est la condition necessaire et suffisante.
EUe en est la condition necessaire. Si la competence
(1) La Phil, de Socrate, t. T, 177, 281, 285.
(2) Mem., IV, 2, 12.
SOCllATE 71
est necessaire dans les arts m6caniques, comment seraitelle superflue dans un art certes plus d^licat et complique, puisqu'il a pour matiere des choses invisibles, accessibles au seul entendement? Le vulgaire croit a tort qu'en matiere morale la nature suffit. Vainement les sophistes ont-ils i la nature substitue Texercice. Celui qui ignore la definition du bien pourra le rencontrer quelquefois, par un heureux hasard, mais il ne sera jamais siir de ne point passer a c6te. II risquera m6me de prendre le mal pour le bien et reciproquement. Faute de posseder, par exemple, la definition du juste, on pourra croire qu'il est toujours injuste de tromperautrui et de lui nuire, tandis qu'il est juste de tromper les ennemis de TEtat et d'asservir une nation injuste \ Faute de posseder cette mfeme definition, on s'arr6teraa examiner une question comme celle-ci : « Qui est le plus injuste, de celui qui trompe volontairement, ou de celui qui trompe iuvolontairement^? » et Ton s'etonnera de trouver des arguments a Tappui de Tune comme de Tautre th^se, alors qu'au fond la question est absurde, les termes « injuste » et « volontairement » s'excluant imm6dialement Tun Tautre. La science rend bonnes certaines actions qui, sans elle, seraient indiflerentes ou mfeme mauvaises, par exemple Temploi de Fargent. C'est par la science et par elle seule que Thabilete dans la parole et dans Taction devient une vertu : livr^e a elle-mfeme,
(Ij Mem., IV, 2, 14 a 15.
(2) IbUL, IV, 2, 19.
72 fiTUDES D'UISTOIRE DE LA PHILOSOPllIE
cette habilete risque de rendre les hommes plus injustes et plus malfaisants qu'ils ne T^taient naturellement -.
Non seulement la science esl necessaire, mais elle est sufflsante pour engendrer la vertu. Cette doctrine est ce qu'on peut appeler le paradoxe socratique. Peut-6tre le paradoxe est-il moins fort qu'il ne semble au premier abord.
Certes il serait etrange que Socrate attribuM a la science une telle efflcacite, s41 s'agissait d'une science purement theorique ou mfeme de la science du bien en soi et de la valeur rationnelle des choses. Une telle connaissance, objecterait-on d'abord, fournit une loi a rintelligence, mais ne determine pas la volonte.
Mais la science dont parle Socrate est express^ment la science de la convenance ^t de Tutilite des choses au point de vue humain ; c'est la connaissance du rapport qui existe entre les choses et la fin que rhomme poursuit de lui-m6me naturellement et necessairement. « Pour 6lre ob6i de mes subordonn^s, dit a Socrate un commandant de cavalerie% me sufflra-t-il done de leur montrer que je leur suis sup6rieur ? — Oui, r6pond Socrate, pourvu que tu leur prouves que t'ob^ir est pour eux plus beau et plus utile que le contraire (xaXXiov ts xal o-toTTjpiwTspov oLuiolq). » Socrate raisonne ainsi : il est constant que les hommes font toujours ce qu'ils croient devoir faire, c'est-^-dire ce qu'ils
(1) Mem.y IV, 3, i,
(2) Ibid., IIJ, 3, 10.
coDsid^rent comme etant pour eux le plus profitable. Si done on leur d^montre que la vertu est ce qui, pour eux, est le plus profitable, ils pratiqueront infailliblement la vertu. Notre philosophe, en somme, transporte k la science du bien Tefficacit^ pratique qu'il constate communiment dans la simple opinion du bien. II y a plus : la science du bien lui parait devoir fetre plus efficace encore pour determiner la volont6 humaine que ne pent 6tre la simple opinion du bien, parce que la science est in6branlable, tandis que Topinion est a la merci des circonstances.
M. Fouillee * veut que le paradoxe socratique consiste essentiellement dans la negation du libre arbitre. Ce paradoxe consiste bien plutdt dans la pretention de d6montrer que la vertu est toujours, pour Thomme, ce qu'il y a de plus avantagenx.
Quant au libre arbitre, Socrate Tomet plutdt qu'il ne le nie. Et, en effet, le libre arbitre est a peu pr^s inutile dans une doctrine qui ne demande a I'homme que d'embrasser le parti qu'il jugera le plus beau et le plus avantageux. Ce mode de determination, selon Socrate, est celui-la m6me du vulgaire ; il est tout spontane, et n'implique pas la conscience de pouvoir se determiner en sens contraire.
On pent objecter, il est vrai, que pour qu'un homme juge insuffisante la simple opinion du bien et cherchc
(I) La Phil, (le Socr., t. I, 173.
en quoi consiste le bien veritable, il lui faut faire un effort qui implique rintervention du libre arbitre.
Socrate n'a garde d'omettre la necessity d'un tel effort ; mais il le rapporte a Tempire sur soi et a la temperance, qui elle-m6nie est k ses yeux une science, la premiere de toutes*. L'obligation de Tempire sur soi-mfeme et de la temperance se d6montre de la m^me maniere que Tobligation de toutes les autres vertus : par ses effets utiles. II ne s'ensuit nuUement que dans I'acquisition decette vertu, condition premiere de toutes les autres, le libre arbitre n'ait aucun r61e k jouer. La negation du libre arbitre pourrait se d6duire de la doctrine, si Socrate interposait express6ment Tempire sur soi-mfeme (syxpaTsia) entre la science (o-o'fia) et la temperance (o-cocppoo-tivTi), comme une consequence de la premiere et rien de plus, ainsi que le veut M. Fouillee *. Mais Socrate fait de Tempire sur soi-mfime une condition de la science aussi bien qu'un r6sultat. « Ne te semble-t-il pas, dit-il, que le defaut d'empire sur soim^me (ixpaTLa) detourne les hommes de la science (o-ocpia), qui est le plus grand des biens, pour les porter vers son contraire ^ ? » « A ceux-la seuls qui se possedent, dit-il ailleurs, il est donnede pratiquer la dialectique*. » Ce n'est done pas une science abstraite, c'est une
(1) Mem.f I, 5, 4.
(2) La Phil, de Socf\, I, 173.
(3) Mem,, IX, 5, 6.
(4) Ibid,, IV, 5, 11.
science vivante, action et connaissance tout ensemble, qui est la racine de la verlu.
Par la se determine assez nettement le rapport que Socrate a 6tabli entre la science et la pratique. II soutient que la science engendre la vertu, et joue a son egard le r61e de cause efflcienle; mais il soutient en mfeme temps que la recherche de la science a pour ressort le desir d'arriver a la vertu, et qu'ainsi la verlu joue a regard de la science le role de cause finale. La science est a la fois cause et moyen, la vertu k la fois fin et resultat. II y a entre les deux termes solidarit6, action reciproque. Qu'un tel rapport souleve des difficultes pour qui veut Tapprofondir, c'est ce qu'il faut bien accorder. Mais Socrate a pu le trouver suffisamment clair a une ^poque ou la cause efficiente et la cause finale n'avaient pas encore ete etudiees pour ellesmfemes, et ou la volonte 6tait encore mal distingu6e de rintelligence.
Si telle est la doctrine de Socrate sur les rapports de la science et de la vertu, Socrate a sans doute, explicitement, depasse le point devue de la morale vulgairequi se contente de donner des preceptes isol6s sans les rattacher a aucun principe. II a egalement depass6 le point de vue des anciens sages et des grands 6crivains de son temps qui se bornaient a tirer directement de leur conscience des maximes parfois profondes, sans chercher a les d6montrer scientifiquement. II a, le premier, fait de la science un 6l6ment integrant de la morale. Le pre-
76 l^TUDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPUIE
mier, il a ramen6 Tactioii, qui apparalt comme individuelle, a la connaissance vraie, qui est universelle.
Mais ce n'est pas a dire pour cela qu'il ait appliqu6 k la morale I'idee universelle de la science, et non simplement cette id^e d'une science de Thomme qui apparait comme le terme de sa dialectique, Ou puiser la connaissance rationnelle du bien et de la vertu, qui est tout ce que Socrate, ici m^me, entend par la science, sinon dans les discours des hommes, temoignage immediat de leurs desirs, de leurs besoins et de leur experience ? Quel plus sur moyen de donner des choses une definition pratique, exprimant Tint^rfit qu'elles presentent pour Thomme, sinon d'employer cette analogic et cette induction qui prennent pour base les fails humains eux-m6mes, et les interpretent k la lumi^re de la raison humaine? De m^me, quelle science aura le plus de chance d'agir sur la volonte, quelle science m6ritera le mieux cet eloge hardi : ouSev tcr^upoTspov cppovyio-sw?*, si ce n'est cette science vraiment vivanle, que la maieutique socratique d^gage de notre propre ame, et qui n'est, au fond, que la conscience de notre propre nature? Si Ton y prend garde, les details de la doctrine des rapports de la vertu et de la science coincident a chaque pas avec les details de la dialectique, de telle sorte que, celle-ci 6tant pos^e, celle-la s'ensuivait n6cessairement.
La dialectique, issue de Tidee gen^rale et encore
(I) Eth. End., VI J, 13.
vague de science morale, r^agit sur cette idee et la determine. La science morale n'estque la dialectique en acte.
On aboutit ii une conclusion analogue si Ton examine la seconde partie de la morale socratique, a savoir la deduction des vertus fournie par le principe g^n^ral de la morale.
Quelles sont les principales maximes de cette science du bien qui est la condition necessaire et suffisante de la vertu?
Socrate distingue a cet egard le bien en general et les biens particuliers.
Le bien en general, c'est Futile vrai, distingue de I'agreable*. Toute la morale consiste k distinguer ce qui fait effectivement notre bien de ce qui semble le faire, mais ne nous procure en reality qu'un plaisir passager, peut-6tre m^me un detriment. Pourquoi Tintemp^rance est-elle mauvaise? C'est, dit Socrate, qu'elle d^tourne rhomme des chaoses utiles (w'feJ.ojvTa), pour le porter vers les choses agr6ables (7i2£a)\
Si Socrate distingue fortement ce qui est bon en realite de ce qui n'est bon qu'en apparence, nous ne voyons pas qu'il pense k un bien absolu, dont le bien de Thomme ne serait qu'une manifestation particuli^re. II parait avoir identifi^ complfetement le bien avec Futile^ ; et s'il
(1) Mem,, IV, 6,8.
(2) Ibid., IV, 5, 6.
(3) Ibid., IV, 6, 8.
recommande Tacquisition de la science, la pratique de la justice, le soin de I'dme et les plus hautes vertus, c'est en tant qu'il les juge utiles pour le bonheur de rhomme. Le jour mfeme oil il prefere la mort a la honte, Id. raison qu'il en donne^ c'est qu'en Tabsence du signe demonique qui d'ordinaire Tavertit quand il va faire unc chose destin^e a lui nuir^, il est convaincu qpe la mort ne lui causera aucun dommage*.
Celle doctrine est visiblenqent, dans la philosophic socratique, la r6action de la forme sur la matiere. La matiere, c'6tait tout d'abord ViA6e vague de plaisir et de bien-6tre, telle qu'elle se rencontrait dans les raisonnements des sophistes sur le but de nos actions. Or la science, c'est, pour Socrale, la recherche du general. Des lors, au contact de Tidee de science, Tidee de bienfetre se dedouble, et engendre d'une part I'id^e du plaisir pur et simple, ou jouissance fortuite et passagere, incapable de devenir objet de science, d'autre part Tidee de Tutilite vraie et du bonheur, repondant, par sa generalite, aux conditions de.la dialectique. L'utilil6 vraie est cet objet, k la fois stable et humain, dont chacun de nous porte en soi le type et la mesure, et qu'il appartient k la maieutique, a Tinduction et a la definition, de degager et de determiner.
Quelle est maintenant la doctrine de Socrate sur les biens particuliers?
(1) Apol., c. XXIX sqq.
Oq se represente quelquefois Socrate comme dfiduisant k priori les biens particuliers de Tidfie du bien absolu, comme jugeant la coutume et la l^galit6 au nom de la raison et de la justice. Telle n'est nullement sa maniere de proceder. Loin de faire le proces a la tradition et a la loi positive, au nom de la raison, c'est dans le traditionnel et le positif qu'il cherche Texpression du rationnel. Les biens particuliers sont, selon lui, les choses mfemes que les hommes s'accordent a considerer comme bonnes : la sant6 et la force du corps et dc TameS Taisance domestique*, les connaissances utiles^, les relations de famille et d'amitie \ la societe civile et la prosperity de la patrie', la bonne r6putation% d'une maniere gen6rale Thabilete dans la conduite de la vie.
Socrate ram^ne express6ment le juste au legal, la piete a Tobservation des lois religieuses de son pays. « ^Tj[Jil Y^o syw' TO v6[JH.[JL0v otxaiov elvai...., to olxjto vouijjlov Te xal Stxatov : je dis que la justice consiste dans Tobseivation de la loi; que juste et legal, c'est toutun. » Qu'estce d'ailleurs que la loi? C'est ce que les citoyens assembles ont decrete par ecrit comme devant 6tre fait ou
(1) Mem., Ill, 12, 4, 6.
{2) Ibid., II, 17.
(3) Ibid., IV, 2, 23 h 35.
(4) Ibid., II, 3, 19.
(5) Ibid., Ill, 7, 9.
(6)i6irf., II, 1,31.
(7) /6irf., IV, 4, 12.
evite*. La piete elle-m6me ne consiste en autre chose, sinon a connaitre et pratiquer les lois de son pays relatives aux dieux : Ta iztpl to-j; Qsou? v6[i.',[jLa*,
Socrate, il est vrai, parle aussi de lois divines et non ecrites^. Mais il en tend par IS, non des lois d'un caractere abstrait et universel, mais des lois tout aussi positives (v6[jii[jiov) que les lois humaines. Ces lois sont ecrites dans Vkme, si elles ne le sont pas sur des tablettes mat6rielles. Quand Socrate veut en donner des exemples, il cite la prescription d'honorer les dieux, la defense d'epouser ses propres enfants, toutes maximes qui ont le caractere de statuts particuliers et positifs. « Dans I'ordre divin comme dans Tordre humain, dit-il en propres termes, le juste se ramfene au legal *. »
La toutefois ne se borne pas la doctrine de Socrate sur les biens particuliers. A la morale commune et traditionnelle, comme matidre, il joint Tidee de science comme forme ; et, au contact de cet element nouveau, la morale, sans qu'il y paraisse tout d'abord a Texterieur, se transforme j usque dans son fond.
La premiere fonction de la science est de justifier, de d6duire ce que le sens commun et la tradition ne nous donnent que comme des fails suspendus dans le vide.
Cette deduction a lieu en montrant que toutes les
(1) Mem., IV, 4, 13.
(2) Ibid,, IV, 6, 4.
(3) Ibid., IV, 4, 19.
(4) Ibid., IV, 4, 25.
actions que le sens commun et la tradition nous prescrivent sont propres a nous assurer des avantages, tandis que le contraire de ces actions doit tdt ou tard nous causer du detriment. Ainsi, la temperance est un bien, parce qu'elle est la condition du plaisir, parce qu'elle nous aide a supporter la privation, parce qu'elle nous fait estimer de nos semblables. Si Ton a besoin d'un general, d'un precepteur, d'un intendant, c'est Thomme tempfirant que Ton choisira et non Thomme intemperant\ L'observation des lois civiles est un bien, parce qu'en toutes circonstances ceux qui observent les lois sont mieux traites dans TEtat ; dans la vie publique ou privee, ce sont ceux-la qui inspirent le plus de confiance^. Le raisonnement est le mfime h Tegard des lois non ^crites. Les observer est un bien ; car, qui les viole est puni : ainsi, les parents qui epousent leurs enfants ont des rejetons noal conformfis^. C'est en ce sens que Socrate affirme que le legal est en m6me temps juste. Uno loi est juste, en tant que Tobservation de cette loi procure des avantages, tandis que la violation a des suites funestes*.
La science d^duit ainsi et justifie les lois etablies. Maisce n'est pas tout. En m^.me temps quele sage, par la science, se rend compte de lavaleur rationnelle de la
(Jj Mem., IV, 5.
(2) Ibid., IV, 4, 17.
(3) Ibid., IV, 4, J 9 sqq.
(4) Ibid., IV, 4, 25.
82 ETUDES D'UISTOIRE DE LA PlilLOSOPHIE
tradition et de la 16galit6, et apprend ainsi a se conformer aux lois de son pays, non en aveugle, com me le vulgaire, mais par reQexion et raisonnement, il conQoit Taction accomplie par science comme superieure a Taction qui emane de Tinslinct ou de la coutume. La science ne lui apparait plus seulement comme confirmant les regies positives dela morale : elle devient elle-m6me une condition indispensable de la vertu, la racine de toute vertu, la vertu par excellence. Agir sous la seule influence de la nature, comme les prophetes et les devins S ce n'est pas seulement s'exposer a faillir toujours par quelque endroit, c'est n'avoir que le masque de Tart ou de la vertu. Celui-la seul qui est vertueux par science (o-o-^ta) merite vraiment le nom de vertueux, Rien d'aveugle ou d'irrfiflechi ne saurait 6tre reellement bon : par contre, du moment que Thomme est en possession de lui-m6me, ses actions sont n6cessairemenl bonnes. C'est ainsi que Socrate accuse se refuse a exciter la compassion chez ses auditeurs, parce que la compassion est un sentiment aveugle ^ En revanche, il declare que, comme il n a jamais fait de mal le voulant et le sachant (exdr;), il est assurfi qu'il n'a effectivement jamais fait de mal'\
K^tat d'dme qui correspond imm6diatement k la science, parce qu'il en est a la fois la condition et Ic
(1) Apol., 22 B.
(2) Ibid., 35 b.
(3) Ibid., 37 A,
premier r^sultat, c'est rempire sur soi-m6me (syxpaTeia) ou la liberty (eXsuOsp la). L'empire sur soi-m6me devient ainsi la premiere de toutes les vertus *, celle qu'il est a la fois nScessaire et suffisant de poss^der pour bien faire en toutes circonstances. Pour savoir comment il doit agir, le sage n'a, en definitive, qu'une question a se poser : telle conduite convient-elle, oui ou non, a un homme libre ?
Par cette doctrine s'explique, en plus d*une rencontre oil elle nous 6tonne, la conduite de Socrate. S'il refusait Targent de ses auditeurs, ce n'^tait pas liberalite ou crainte des d^tracteurs, c'est qu'il estimaitqu'a recevoir de Targent de quelqu'un on le constitue son maitre *. S'il preconisait le travail manuel, ce n'etait pas par sympathie pour les occupations des humbles, c'est qu'il y voyait une source d'aisance materielle et d'ind6pendance^. S'il est vrai qu'il lui est arriv6 de marcher pieds nus sur la glace et de rester debout un jour et une nuit & la m6me place *, ce ne fut pas fanfaronnade ou folie ; peut-6tre fut-ce contemplation mystique ; peut- 6tre aussi n'etaient-ce la que des experiences qu'il instituait sur lui-m6me pour voir jusqu'ou pourrait alter son independance h regard des choses. De m6me encore, s'il supporte rhumeur acariMre de sa femme Xanthippe, ce
(1) Mem., I, 5, 4.
(2) 76trf.,l, 5,6.
(3) Ibid., 11,7, 4.
(4) Plat. Banquet., c. XXXV-XXXVI.
84 ETUDES D'HISTOIRE DE LA PllILOSOPHIE
n'est pas resignation ou indulgence, c'est que sa femme lui fournit un prficieux moyen de s'exercer a Tempire sur soi-m6me. S'ii se plait aux festins, sll converse sans embarras avec la courtisane Theodote*, s'il trouve bon que dans les relations des sexes on obeisse a la nature pourvu seulement qu'on ne se cree point d'embarras * ; s'il admet entre les jeunes hommes un genre d'aoiour si etrange et si perilleux, c'est que, dans tout cela, il ne voit rien qui ne se concilie avec la possession de soi, qui ne soit un temoignage ou un instrument de liberie. Dans cette fiere conception de la vie, les regies positives et traditionnelles de la morale ne sont nuUement laissees de c6te ; mais du r6le de principes elles descendent a celui de mati^re ou de conditions exterieures. Le sage se possede, et cela lui suffit : au demeurant, il parte et agit comme les autres hommes. II prend conscience de sa liberie dans Tobservation m6me deslois et coutumes de son pays. Ces lois r6glent ses actions ext^rieures, comme la science regie sa disposition int^rieure ; et Tharmonie entre les deux disciplines s'etablit d'autant mieux que la possession de soi, commandement supreme de la loi interieure, se concilie d'elle-mfime avec les modes d'action ext6rieure les plus multiples et les plus divers. II est clair d'ailleurs que, parmi les diverses disciplines positives qui peuvent se concevoir, le sage se determinera pour celle de sa
;i) Mem., Ill, 11.
(2) Ibid., I, 3, 14.
SOCIIATE 85
nation. Quoi de plus favorable, en effet, a la liberty interieure oii il aspire, que Taccord avec les hommes parmi lesquels il vit? Quoi de plus contraire, en revanche, au recueillement et a la possession de soi^ que le conflit avec les choses, qui nous agite, nous troiible, et nous tire hors de nous?
Toute cette doctrine aboutissait a deux aphorismes celebres : « La vertu est une » et « La vertu s'apprend ».
Par Tunite de la vertu, Socrate n'entendait pas, k la mani^re des mystiques, T^limination de toutes les vertus particulieres au profit de telle ou telle perfection Iranscendante. II voulait dire simplement que toutes les vertus ont une racine commune, a savoir la science du bien, telle qu'illa comprenait. Pour le sage, la diversity des vertus honorees parmi les hommes n'est que la multiplicite d'aspects que presente la vertu mattress e, selon les objets divers auxquels elle s'applique. La vertu n'etait ainsi ni absolument une, ni tout a fait multiple : elle etait Tunite dans la multiplicity, la science du bien et la possession de soi r6alisees au sein des vertus consacr6es par la tradition.
Socrate professait que la vertu s'apprend, mais il n'entendait nuUement dire par la qu'elle s'apprend au moyen d'un enseignement ou d'une speculation purement theoriques, comme pouvaient s'apprendre les doctrines des physiologues. Elle ne s'apprenait pas non plus, selon lui, par la seule pratique, comme Tavaient cru les sophisles. La vertu s'apprend, dit Socrate, par Tinstruc-
lion jointe a Texercice ([xaQyio-i? et [asXIttj). Les texles oil il est question de cette doctrine * montrent tons clairement que Socrate ne separe pas ces deux termes. Juste consequence de Tunion intime d'un element th6orique et d'un Element pratique au sein de la science m6me qui est le principe de la sagesse.
Si telle est la doctrine de Socrate sur les biens parliculiers, elle porte, comme sa doctrine du bien en general, Tempreinte de la dialectique socratique. Le respect scrupuleux de la tradition et des lois de son pays est conforme a cette m6lhode qui place le point de depart de la connaissance, non dans la raison pure, mais dans les notions communes. Le philosophe ne pourrait sans se contredire retourner contre ces notions les principes m^mes qu'il en a tires.
D'autre part le dialecticien doit remonter le plus haut possible dans la recherche des principes generaux qu'impliquent les discours des hommes. Or, c'est en accomplissant cette tache que Sgcrate en arrive a placer Tessence de la vertu , non dans les actes exterieurs conformesa lal^galite, mais dans la science du bien et la possession de soi, qui sont, de ces actes, le fonds commun et permanent. La science dubien et la possession de soi sont aux bonnes actions ce que la definition est a la classe des objets a deflnir.
Enfin, le sens special selon lequel Socrate enseigne
(i) Mem., Ill, 9, 2; IV, 1, 3; I, 2, 19. Of. Lachds, 190 e.
que la vertu est une et qu'elle peut s'apprendre, repond exactement a la nature du g6n6ral dans la dialectique socratique. Ce <c g6n6ral », en effet, n'a nullement une existence distincte, mais n'est que le continuel sousen tendu des discours des hommes ; et, puise dansles notions communes relatives k la vie sociale et privee, il a necessairement un caractere pratique en m6me temps que theorique.
C'est ainsique la dialectique et Tethique socratiques se p6netrent et se determinent Tune Tautre. L'id6e des choses morales comme objet de science conduit Socrate a creer une methode scientifique applicablie a un tel objet. D'autre part, Temploi de cette methode reagit sur Tobjet lui-mfime et lui donne une physionomie nouvelle. De T^laboration de la forme en vue de Tobjet est result^e la theorie de I'induction etde la definition pratiques; de Felaboration de Tobjet au moyen de la forme est resull6e la doctrine de la vertu placee dans Tobservation reflechie et libre des lois et maximes positives.
L'expression de « science morale » semble ainsi caracleriser exactement et compl^tement Tinvention de Socrate, pourvu qu'on entende par ces mots, non une morale fondee sur la science des choses en general, mais un effort de Tesprit humain pour constituer une science sans sortir du cercle des faits moraux eux-
mfemes, et en se bornant h Kconder rexp6rience morale par un mode de reflexion approprie.
Li est vraimenl le centre de la doctrine et le mobile principal de la pensee de Socrate.
Parce qu'il institue un ordre de recherches nouveau, il ecarte et rejette les recherches de ses pred^cesseurs. Tons les novateurs ont ce dedain du pass6 : il fait partie de la foi en leur mission.
Parce que sa conception de la science est exclusivement calcul6e en vue de la connaissance raisonnee des choses humaines, il dit avec Protagoras que la science n'atteint pas les choses divines. Mais, plus rigoureux dans ses raisonnements, il n'a pas Fimpertinence de supprimer un objet donne, sous pretexte que notre intelligence ne le pent comprendre : il constate, au contraire, les limites de nos facultes au moment' m6me oii il en d^couvre la puissance ; et, fidele a la religion de son pays, il se confie aux dieux en tout ce qui dfipasse la port6e de notre intelligence.
La croyance de Socrate a une mission apoUinienne et aux avertissements surnaturels d'une divinity protectrice se concilie tres bien avec cette doctrine, non moins attentive a respecter le domaine des dieux qu'a prendre possession de celui des hommes.
Que Socrate ait eu Tambition de relever la fortune politique de sa cite par une reforme morale, c'est ce qui n*est que tr^s naturel et legitime chez un homme qui avait su d6m6ler les principes de la vertu et du sue-
ces dans les choses humaines, et a qui sa philosophie m6me donnait un nouveau motif de reconnaissance et d'attachemeut envers son pays.
Enfin, que Socrate ait subi la mort plut6t que de renoncer a mettre les Ath^niens a I'epreuve pour les convaincre de leur ignorance, c'est, comme il nous le dit lui-m6me, la consequence logique d*une doctrine qui place dans Texamen de soi-m6me le principe et la condition de tons les biens, et qui attend des dieux I'achevement de ce que la sagesse humaine a commence.
Des diverses preoccupations qui se manifestent chez N Socrate, c'est bien Tidee de constititer la morale comme science qui est la principale ; car elle seule introduit rharmonie et la lumiere dans ce caractere en apparence bizarre et contradictoire. Elle seule nous explique comment Socrate est a la fois un croyant et un libre penseur ; un homme positif et uh speculatif ; un homme de son pays et de son temps, toujours dispose a s'accommoder aux choses exterieures, et un homme replie sur luim6me, toujours maitre de soi, obstin6ment jaloux de sa liberte et de son ind6pendance ; un aristocrate attache au passe, m^prisant pour le caprice populaire, et un rfivolutionnaire demandant que les fonctions soient donn6es au plus instruit ; enfin, ce qui resume tout peut- 6tre, a la fois un philosophe et un homme action.
L'idee de Socrate n'est pas seulement nouvelle et originale, elle a tenu une grande place dans Thistoire
intellectuelle et morale de Thumanit^. Ce r61e a ete double : il s'est manifeste a la fois dans Tordre des sciences theoriques et dans I'ordre des sciences pratiques.
En vain Socrate s'etait-il scrupuleusement renferme dans Tetude des choses humaines. La f6condit6 de sa m^thode en cette matifere et la conformity de cette m6thode avec le genie grec la firent bientfrt considerer comme applicable a tous les objets, m6me physiques et n,i6taphysiques. Platon et Aristote proclamerent le principe de Socrate : « II n'y a de science que du general », comme regissant, non seulement la science des choses humaines, mais la science universelle.
Le syllogisme, ou raisonnement deductif en matifere qualitative, forme dernifere et definitive de la mfethode socratique, fut considere comme Texpression de la liaison des choses dans la nature elle-mfeme. D'Aristote cette methode passa aux scolastiques qui la fausserent en substituant aux discours vivants des hommes que les Grecs avaient pris pour point de depart de leurs discussions le texle muet et figfe de tel ou tel livre tenu pour la verite elle-mfeme. Cependant la science positive se d^veloppait peu a peu. Quand elle prit conscience d'ellem6me, elle declara, avec Bacon, que la science syllogistique n'6tait qu'une science de mots ; avec Descartes, que les essences generates des socratiques n'6taient que des fictions stdriles, et que la science avait pour objet, non le general ou la quality, mais les rapports de gran-
deur ou la quantite. Le progres de la science a donn6 de plus en plus raison a Descartes, et Ton est tente aujourd'hui de se demander si le principe socratique : « II n'y a de science que du general », transporte comme il Fa 6te dans la recherche des lois de la nature, n'a pas egare bien plus que servi Tesprit humain.
Quand mfeme il en serait ainsi, Socrate n'en serait pas responsable, lui qui proscrivait la recherche des causes physiques, et ne pr6tendit qu'a constituer la science morale. Mais cette extension de la methode socratique ne fut nullement une aberration de Tesprit humain. Avantde connattre les chqses en elles-mfimes, il faut les connaitre par rapport h nous ; et c'est cette connaissance provisoire indispensable que nous fournissent rinduction et la definition socratiques. Peut-6tre reiement de quantite est-il, en toutes choses, I'objet ultime que la science doit chercher. Mais elle ne saurait le penetrer d'emblee : il lui faut d'abord d6finir les qualites qui en sont le support. En tout ordre de connaissances, Temploi de la classification et de Tinduction doit pr6ceder I'application de Tanalyse mathematique.
Quoi qu'il en soit, les scolastiques, avec leur science syllogistique, Platon et Aristote eux-m^mes, en tant qu'ils placent Tfitre proprement dit dans les formes exprim^es par nos concepts, ne sont pas les vrais heritiers de Socrate. Ceux qu'il eiit avoues, ce sont les philosophes qui, prenant pour point de depart Tobservation des faits moraux de la nature humaine, ont
cherche k constituer la morale comme une science distincte et se suffisant a elle-m6me. Le fruit le plus pur et le plus beau de la melhode socratique, c'est cette Elhiqiie a Nicomaqiie, oil, sans faire appel aux sciences physiques, sans demander S, la metaphysique autre chose que Telan de Tesprit et des vues generates sur les fins et sur Tactivite, Aristote a r^duit en maximes c.e que chaque homme ayant Texpirience de la vie pense confusement sur les conditions de la vertu et 4u bonheur. Et, dans cet ordre de recherche, Tinfluence de Socrate ne s'est pas born6e a Tanliquite. Lorsque apr^s avoir suffi pendant quinze cents ans aux besoins moraux de rhumanile, la religion chr^tienne commenQa k perdre de son empire sur les ^mes, I'etude socratique de Thomme fut remise en honneur. On ne se contenta pas de d6m6ler les secrets ressorls des actions humaines dans tel ou tel cas particulier, k la mani^re des moralistes. La morale fut de nouveau proclamee comme une science distincte, ayant son objet et sa methode propres. On alia m6me si loin dans cette voie qu'une philosophic audacieusc, celle de Kant et de Fichte, non contente de r6clamer une place pour la science morale, commenga par faire table rase de toute metaphysique, pour que la morale put sans entrave se constituer a sa guise, et ne voulut reconnattre d'autres droits k la raison th^orique que ceux qu*admettait la science morale ainsi organisee. Et bientdt, de m6me qu'autrefois Platon et Aristote avaient edifie une philosophic meta-
physique sur la base de la morale socratique, on vit Fichte, Schelling et Hegel fonder sur la morale de Kant une nouvelle philosophie de Tabsolu.
Un moment compromise par I'excfes de ses pretentions, la science morale, en rentrant dans les limites que lui avait marquees Socrate, a, de nos jours, acquis une precision et une vitalite nouvelles. Nombreux sont, aujourd'hui m^me, ceux qui estiment que le temps n*est pas encore venu pour la morale, s'il doit jamais venir, de rev^tir la m6me forme scientifique que la physique ou m6me les sciences naturelles, et que, n6anmoins, la morale comporte autre chose que les particularites oii se confine le moraliste ou les developpements oratoires qui suffisent a Thomme d'action. La verity sur ce point parait 6tre, aujourd'hui encore, que la morale a un domaine distinct, k savoir Tensemble des fails moraiix de la nature humaine, une methode propre, a savoir Tinduction et la definition qualitatives, et que, en s'enfermant modestement dans son domaine et en appropriant scrupuleusement ses moyens d'investigation a Tobjet qu'elle etudie, elle pent atteindre, plus surement que par tout autre moyen, la double fin qu'elle a en vue : la connaissance et la direction de Tactivite humaine. L'homme dont les id6es sont le plus vivantes dans la society contemporaine, c'est Socrate.
To rfwTOv oi (rR!^((.a to^iv, &).)« lo TrMtov.
Arist., Met..^ XII, 7, 1073 a, 1.
S*il est vrai qu'en certains hommes s'incarne parfois le genie d'un peuple, et que ces vastes et puissants esprits soient comme Tacte et la perfection oil tout un monde de virtualit6s trouve son terme et son achevement, Aristote, plus que personne, a 6t6 un tel hommo : en lui le g6nie philosophique de la Gr^ce a trouve son expression universelle et parfaite. C'est done plus que la pens^e d'un individu, d'ailleurs considerable, c*est Tesprit de la Grece elle-m^me, parvenue a Tapogee de sa grandeur intellectuelle, que nous 6voquons en ce moment. II sera conforme au temperament analytique du philosophe dont nous nous occupons, et il est pratiquement indispensable d'etablir de nombreuses divisions dans un sujet si vaste, et d'en considerer une a une les diEferentes parties.
(I) Ce travail est extrait de la Grande EncyclopecUe, oil il a paru en 1886.