‹ Études d'histoire de la philosophieChapitre 33 sur 44 · JACOB B(£IIME · texte numérisé non relu

JACOB B(£IIME

productions de ces esprits dans le monde de la Gloire etaient des figures aux contours flottants, toutes p6n6trees de vie et de spirituality : c'^tait Finfini visible dans le fini. Les m^mes esprits Oxent maintenant I'id^e dans une matiere dure et compacte, qui dissimule Imfini qu'elle realise. Dans le monde de la Gloire il y a equilibre du reel et de Tid^al : dans le monde cree le reel domine.

Telle est la part du Dieu personne et telle est la part de la nature divine dans la creation. Mais un troisieme ouvrier intervient pour realiser le monde, et cet ouvrier est la creature elle-m6me* Comme dans le travail de Tartiste I'oeuvre elle-m6nie, qui veut 6tre, seconde par sa vie propre les efforts de la volonte et de Tintelligence, ainsi la creature, a peine amenee au seuil de Texistence par Tunion de Tesprit et la nature incr^ee, fait effort pour franchir ce seuil et se d^ployer en pleine lumiere. Tout espi'it est une 4me qui desire un corps. Or la parole creatrice a eu cet effet de rompre le lien qui maintenait les forces spirituelles dans I'union et rharmonie. Chacune d'elles, des lors, veut exister pour elle-mfeme et se manifester suivant sa tendance propre.

Qu'est-ce done que la creation ? G'est I'introduction de I'espace et du temps dans le monde des volontes particulieres. Au sein de r^ternite, les volontes, individuelles en elles-m^mes, 6taient universelles dans leur objet. R^alisees dans des corps s6par6s les uns des autres par le temps et Tespace, les volontes sont, par

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1^, detach^es du tout et repliees sur elles-m6mes. L'espace et le temps sont ainsi le fondement special de la r^alite du monde sensible. II n'y a rien ici qui ne vienne de Dieu ; mais rien de ce qui etait en Dieu ne pouvait, par un simple developpement, produire cette forme d'existence : c'est par un acte libre et original, par une creation veritable que Dieu fait apparaitre le monde de la discontinuite et de Texteriorit^.

Dieu, par la m6me, ne s'abime point dans sa creation, pas plus que Tintelligence de Thomme ne s'6puise en se manifestant. La volonte divine est t6nue comme un rien. Nul 6tre massif et donnS ne pent Tenfermer en soi et rimmobiiiser. Le monde, d'ailleurs, ne sort pas de Dieu m6me, mais de sa gloire, c'est-a-dire de sa forme exterieure. Et cette gloire elle-mfeme, peripherie de la divinit6, demeure apres la creation ce qu'elle 6tait avant. Car si le moins est contenu dans le plus, le plus n'est pas contenu dans le moins ; a plus forte raison Tautre n'est pas contenu dans Tautre. Ni comme sujet, ni comme objet, la divinite ne s'absorbe dans sa manifestation sensible. La creation n'est point, une transformation deforce.

C'est ainsi que Dieu cree a la fois de rien et d'une matiere. Le Dieu personne cr6e avec la nature divine comme matiere ; mais la personnalite et la nature divines ont Tune et Tautre leur racine dans le rien primordial, dans le mystfere de la volont6 infinie.

Qu'est-ce maintenant que Dieu cree, et quelles sont

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les parties essentielles du systfeme du monde? Le modele et les instruments de la creation se trouvent, sous la forme de Teternite, dans la sagesse et dans la nature divines. La creation sera la realisation de cette sagesse et de cette nature sous la forme du temps et de la separation. II y a ainsi une relation des choses creees aux choses etemelles, etTon pent dans unecertaine mesure, en se plaQant au point de vue de Dieu, deduire de cellesci la connaissance de celles-la. Cette deduction est ce qu'on appelle la philosophic de la nature, speculation qui devait, par la suite, prendre un si grand d^veloppement en Allemagne, et dont nous trouvons des rudiments dans la th6osophie de Boehme.

La construction du monde exterieur se fait d'une maniere analogue a la construction du monde interieur et divin. Dans les corps sensibles comme dans la nature eternelle, c'est la personnalite qui se cherche une manifestation : la seule difference, c'est que cette manifestation, qui s'accomplit pleinement dans la nature eternelle, demeure n6cessairemeiit incomplete dans la nature sensible. II y aura done dans le liionde trois principes, correspondant aux trois principes divins, le feu, la lumiere, et la reunion de ces deux principes dans la corpor^ite. Du premier et du second, sans faire appel au troisieme, Dieu forme les anges, lesquels sont encore aussi voisins de la perfection divine que le comporte la condition d'6tre cree, Les anges sont de purs esprits. Mais ils n'existent pas par eux-m6mes, et leur corps,

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quoique spirituel, est plus dur et plus compact que le corps glorieux de la divinity, Les anges ne sont point encore places dans le temps : ils jouissent d'une eternite derivee, qui est intermediaire entre Teternite absolue el la succession de parties ind^pendantes les unes des autres. En m6me temps que des deux premiers principes Dieu a formS les anges, il a, du troisieme, forme une nature lerrestre, plus concrete et mat6rielle que la nature divine, mais encore soumise a Tesprit et relativement harmonieuse. Cette nature est gouvernfie par les anges. Tons ces Stres ont ete cr6ea pour qu'en se reflechissant sur des surfaces plus dures la lumiere divine parut plus brillante, pour que le son resonnat plus clair, pour que le royaume de la joie s'etendit en dehors du cercle de la gloire divine. Non que la manifestation de Dieu en devienne plus parfaite, car c'est au prix d'une diminution de Fharmonie que telle ou telle qualite devient ainsi plus vive. Mais il convenait a la puissance et a Tamour infinis de realiser les possibles qui, sans trouver place dans la nature divine, presentaient encore de la perfection.

Pour accomplir leur destin6e, les anges doivent alier du Pfere auFils, de la colere a Tamour, a Texemple de Dieu lui-m6me. lis ont d'ailleurs 6te crees libres. lis se determinent, comme Dieu, sans contrainte exterieure. lis sont maltres de leurs resolutions. Or, tandis qu'une partie des anges a conforme son libre arbitre a la volont6 divine, une autre s'est revoltee contre Dieu.

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Lucifer est le chef de ces anges rebelles et le premier auteur du mal : il a p^che librement, d'apres sa volonte propre et sans contrainte.

Le p^che s'est r6alis6 de la maiiiere suivante. Compost de nature et d'esprit, Lucifer a, par sa libre volont6, fix6 son imagination sur la nature. Sous le regard de cette magicienne, la nature s'est transfigur6e : d'obscure elle est devenue brillante ; d^fectueuse, elle s'est par6e de toutes les perfections simples; partie, elle s'est enfl6e jusqu'a apparaitre comme le tout, De cette idole I'^me de range s'est 6pi'ise, et elle Fa d^siree exclusivement. Par la m6me elle a renie Dieu et s'est separee de lui.

L'enfer alors a ete cr^e. Lucifer a obtenu ce qu'il voulait : la separation ; il a obtenu ce resultat, non par rintervention transcendante de Dieu, mais par reffet immediat de la colere ou de la nature, a laquelle il s'etait vou6. L'enfer, c'est le principe des t6nebres, la nature, la force, la vie pure et simple, livree a elle-mfeme, oppos6e d6s lors contradictoirement a I'amour et a la iumiere, et priv6e parja de toute direction, de tout gou- ' vernement, de toute harmonic. L'enfer est la vie qui n'a d'autre fin que de vivre. Grace a Lucifer, la voila dechain6e.

Ce n'est pas tout. Lucifer a et6 cree eternel. Le d^sir de la vie et le desir du bien que Dieu avait mis en lui n'avaient point pour support commun un corps sensible soumis a la succession, et, par suite, capable de rompre avec ses habitudes. Le libre arbitre d'un pur esprit

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s'fipuise dans un acte unique. La faute de Lucifer est done irremediable. Nulle conversion n'est pour lui possible, car il n'est plus que feu et colore, et la lumi^re n'a plus de prise sur lui. L'enfer qu'il a cree est 6ternel comme sa volonte mfeme.

Cependant la nature terrestre que gouvernent les anges subit le contre-coup de leur faute. La confusion s*y introduit. L'amour en 6tant exile, le lien qui retenaitles forces se brise, et chacune d'elles s'^chappe suivant son caprice. Ce n'est plus Tunite personnelle ou les parties sont les organes d'un tout, c'est la multiplicite individuelle, ou chaque partie se consid^re comme le tout, a Texclusion des autres.

Telle est maintenant la nature : la terre est informe et nue, les tenebres couvrent la face deTabime. Mais Tesprit de Dieu flotte sur son oeuvre boulevers6e, et le P6re resout d'accomplir une creation nouvelle en retirant la nature de la nuit ou elle est tomb6e. Cette creation est celle qu'a racont^e Mo'ise. Dieu dit : « Que la lumifere soit ! » et la lumi^re se separa d'avec les tenebres. En sept jours, conform6ment au nombre des esprits divins, Dieu retablit la nature dans son harmonic. II ne detruisit pas purement et simplement TcBuvre de Lucifer, II donna a la nature une arme contre le mal et un instrument de regeneration, a savoir le temps. Grdce a la succession, concevoir n'est plus agir, et la volonte peut s'arr6ter au bord du precipice. Mfeme acccompli, Facte n'^puise plus Tactivite. Ni les bons ne sont d^sormais

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