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fixes dans le bien, ni les mauvais dans le mal. Au temps est li6 I'espace, qui rend les individus relativement independants les uns des autres. Et la vie dans Tespace et dans le temps a pour sujet la.matiere sensible ou matiere proprement dite.
Le terme et la perfection de la creation est Thomme, concentration harmonieuse et excellente des trois principes. II y a en effet trois parties dans Thomme : Tame ou puissance infinie du bien et du mal, Tesprit ou intelligence et volonte droite, etle corps ou r6alit6 concrete. De ces trois parties, la premiere r^pond au principe de feu, la deuxieme au principe de lumiere, la troisieme au principe d'essence ou de realite. Les trois principes sont manifestos dans Thomme avec toute la perfection que comporte I'existence dans Tespace et le temps.
Le devoir de Thomme est de subordonner en soi le premier et le troisieme principe au second, c'est-k-dire la volonte et Taction a la loi du bien ; et sa fin est d'engendrer le roi de la nature, que Dieu a resolu de susciter pour detroner Lucifer. Comme Dieu le Pere veut eternellement engendrer son coeur etson fils, ainsi Tame doit fixer sa volonte dans le coeur de Dieu. Adam doit ^tre la semence du Christ. La tdche dOvolue a Thomme n'est d'ailleurs point purement spirituelle. Le paradis ou il est place et qu'il doit faire fleurir, est une nature sensible. C'est en travaillant a tirer de cette nature et a produire au grandjour tons les tresorsqu'elle renferme, que Thomme prepare Tavenement du Fils. Le monde qui se developpc
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dans Tespace et dans le temps se compose d'individus s6par6s les uns des autres : il s'agit d'unir ces individus dans un commun hommage rendu k TEternel, et, sans effacer leurs caracteres propres, de les 61ever au partage de Tabsolue personnalit6.
' Cette destin^e est prescrite k Thomme, mais ne lui est pas imposee. Sa volontS est libre. 11 y a en lui feu et lumiere, violence et douceur, egoisme et abnegation ; il y a, de plus, comme un effet de sa nature terrestre, une volonte temporelle, placee entre ces deux principes et capable de se tourner vers Tun ou I'autre. L'homme poss^de done toutes les conditions de la liberte, et il peut, selon qu'il lui plait, s'abimer en soi ou se trouver effeclivement en renouQant a soi.
De ce pouvoir comment a-t-il use? C'est la une question de fait, a laquelle r6pondent la tradition et Texperience. Or nous savons que Thomme, k Texemple de Lucifer, a d^sobei a Dieu et est dechu de sa noblesse primitive. La faute, selon le r6cit mosaique interprets a la lumifere de Tesprit, s*est accomplie de la maniere suivante :
Lachant la bride a son imagination, Thomme s'est mis a contempler et admirer la nature, de preference a Dieu. Peu k peu il a pare son idole de toutes les perfections dont il avait Tidee : il en a fait le tout et la divinite. Alors il s'en est epris et il a brule de Tengendrer telle qu'il la voyait dans son imagination. Oublieux des droits de Tesprit, il a voulu que la nature fut, sans
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entraves, tout ce qu'elle pouvait §tre. Bientdt l*id6e, selon la loi (ie Tfetre, d'image et de d^sir est devenue corps; la nature a proclamS son autonomie, et Thomme est tombe sous Tempire de ces forces violentes et egoistes qu'il avait dechainees. Telle est Thistoire abregee de la faute. Mais le texte sacr6 nous permet d'en distinguer les phases et d'en marquerle progr^s.
Le point de depart fut le d6sir de connaitre les choses, non plus dans leur union et leur harmonic, telles que Dieu les a faites, mais en les separant, en les analysant, en leur pr^tant une individuality factice. L'homme voulut savoir ce qu'^taient en soi le chaud et le froid, Thumide et le sec, le dur et le doux et les autres qualites, prises isolement. De la vie, qui organise, il voulut chercher le secret dans la mort, qui fige et disperse. Le fruit divin, la connaissance concrfete, n'eut plus pour lui de saveur et d'attrait : il voulut gouter a la connaissance abstraite et morcelee, au fruit de la nature terrestre. Alors, la nature rSpondit a son dSsir en objectivant ce desir mSme sous la forme de Tarbre de la science du bien et du mal. Get arbre de tentation n'est autre que la realisation sensible de la volenti de connaitre le bien et le mal s6parement, en tant qu'oppos6s et contradictoires. Grace a lui, Thomme voit devant soi le bien et le mal comme deux choses exterieures Tune a Tautre, selon la condition des objets situes dans Tespace : et il pent embrasser celui-ci k Texclusion de celui-la. Le fait d'avoir suscite Tarbre de la science ana.
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lytique est le premier p6che, celui de Tentendement* C'est une pente dangereuse, car voici que rhomme con- Qoit mainlenant le mal et, par suite, est susceptible^ de le Vouloir; mais ce n'est pas encor|^ la chute, puisque rhomme possede la faculty de choisir entre le bien et le mal.
Cependant, a la premiere tentation en succede une seconde. Jusqu'ici Adam avait pour compagne la vierge eternelle ; jusqu'ici Timage de Dieu ou Tideal etait Tobjet de sa pensee, S'etant mis a considerer les choses du point de vue de Tanalyse; sous leur forme terrestre, il s'eprit du monde de forces et d'instincts qui des lors s'offrait a son regard. II voulut vivre de la vie animale, et se reproduire k la maniere des b6tes. Devant la passion qui s'allumait en lui, Timage de Dieu s'effaQa, la vierge s'envola. Alors Adam s'endormit : car il n'en est pas de rimage du monde comme de Timage de Dieu. L'image de Dieu, qui ne dort pas, tient constamment en eveil Tesprit qui la contemple. Mais Timage du monde, qui est sujette a la succession, fatigue la vue et engendre le sommeil. Un changement de condition se produisit alors. L'homme s'etait endormi dans le monde des anges et de Teternite : il se reveilla dans le temps et dans le monde exterieur. Et il vit devant lui, sous la forme d'une femme cr6ee par Dieu pendant son sommeil, Tobjectivation humaine de son desir terrestre. Comprenant que la femme venait de lui, Thomme cherclia a se reunir a elle, et a s'y reunir selon le corps.
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C'est le second peche, celui de la sensibilite. L'homme a fait un pas de plus vers la perdition. II n est pas d6chu cependant, car les desirs de la chair eux-m6mes n'dtent pas a rhomme la possession de soi, et sa volonte lui reste.
La chute que n'a i^ealisee ni la perversion de I'intelligence ni celle de la sensibilite, sera consomm6e par la perversion de la volonte. Le diable souffla a rhomme le d^sir de vivre de sa volonte propre, de se suffire, de se faire Dieu. L'homme consentit a la tentation, et, par la d^sob^issance, se posa en face de Dieu comme son egal. Des lors il ne fut plus seuiement incline vers le mal, il s'y prficipita. II devint ce qu'il avait vouiu 6tre, mais en un sens contraire a celui qu'il avait imagine. II devint dieu, non le dieu d'amour, de lumifere et de vie qui seul est le vrai Dieu, mais le dieu de la colfere, des tSnfebres et de la mort, qui n'est que la personnification sacrilege et diabolique du fonds mysterieux de la divinite.
L'homme alors fut maudit, ou plutdt il se declara luimfeme Tenfant du diable. Sa volonte, mauvaise d'ellem^me, le delacha de Dieu et le voua a la colere. Par suite de cette malediction, le monde, dont Thomme etait le r6sum6 et le moteur, passa de Tetat d'harmonie k I'etat de dispersion individuelle. Chaque 6tre pr^tendit y vivre pour soi et s*y developper sans souci des autres. La lutte pour la vie en devint la seule loi.
L'homme, toutefois, ne fut pas condamn6 par Dieu i lout jamais, comme Tavait ete Lucifer; car les conditions
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de la faute etaient differentes. Le diable 6tait, lui seul, la cause totale du pech6 qu'il avail commis. Avant lui, en eflet, le mal n'existait pas ; mais seulement la possibility du mal. Lucifer avail, de celte possibilite, forme le mal dans loul ce qu'il renferme, dans sa malidre ainsi que dans sa forme : il ^lait Tauteur des molifs qui Tavaienl tenle, comme de la delerminalion qu'il avail prise d'aprfes ces motifs. Tout autre 6tail la situation de I'homme. Avant lui le mal existait deja comme r6alit6 donnee, et, avec le mal, la pente vers des fautes nouvelles. C'est sur la soUicilation de Satan que Thomme a p6che. Si la decision qu*il a prise lui appartient, les molifs de cette decision ne sont pas en oeuvre. lis etaient en lui comme des instincts, comme une nature preexistante. L'homme ainsi est responsable de sa seule determination, non des motifs auxquels il a c6de. C'est pourquoi la taute d'Adam, qui certes serai t mortelle si rhomme elait abandonne a lui-m6me, n'est pas irremediable. II est possible, sinon a la justice, du moins a la misericorde divine d'opposer, au sein de Vkme humaine, aux soUicitations mauvaises la tendance vers le bien, et de donner a la volonte de Thomme, laquelle est temporelle, la faculte de revenir sur sa resolution. Dieu, maintenant, va-l-il venir en aide k Thomme r6volt6 contre lui? Enverra-t-il a Thomme un redempteur et un sauveur? C'est ce que nuUe necessite ne commande ni n'exclut, et ce qui se decidera dans les profondeurs mysterieuses de la volont6 infinie.
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Dieu, qui i6]k avait restaur^ Fharmome du monde troublee par Lucifer, resolut d'appeler rhomme a la regeneration. Le bien et le mal 6taient maintenant en presence Tun de Tautre, non seulement dans I'eternite, mais dans le temps : Dieu decida de provoquer, dans la mesure ou elle 6tait possible, la reconciliation de ces deux principes. Selon les decrets divins ant^rieurs a la faute de Thomme, le Fils devait naitre un jour sous la forme humaine, afin que la parole fut manifestee dans le temps. L'homme s'etant livr6 au diable et a la colere, Dieu decreta que la venue du Christ serait, non seulement celle d'un consommateur de la perfection humaine, mais encore celle d'un redempteur et d'un sauveur. II prepara cette venue par la suite des ^venements que raconte FAncien Testament, et il donna enfin son Fils au monde pour y 6tre couronnS d'epines et crucifie. Pe?' cnicem ad lucem! Le Christ est une creature humaine, et il est le Fils de la Vierge ^ternelle. En lui la mort est vaincue. Qui souffre avec lui, avec lui est glorifle.
Mais il nous faut examiner de plus pres comment se realise par Jesus-Christ le salut de I'homme.
Quand la raison entend parler de Dieu, de sa nature et de sa volonte, elle s'imagine que Dieu est quelque chose d'eloigne et d'etranger, qui habite en dehors de ce monde au-dessus des etoiles, et qui ordonne les
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choses mecaniqueinent, a la maniere d'une force situee dans Tespace. D^s lors la raison, assimilant Dieu aux creatures, lui prfete. un mode de pensfie et d' action analogue a celui de riiomme. EUe croit que Dieu, avant la creation, adelibere en lui-m6me pour savoir quelle place il assignerait k chaque creature. Et elle suppose que Dieu a decide d'appeler une partie des hommes a la joie c61este pour . manifester sa grice, et de vouer Tautre partie ct la damnation pour manifester sa coiere. Dieu aurait ainsi fait, de toute eternite, une difference entre les hommes, pour deployer sa puissance dans le sens de la coiere comme dans le sens de Tamour.
II y a certes une election de la grace, mais elle ne saurait se produire de la maniere que la raison imagine. Si Dieu delib6rait et se decidait comme nous, s'il gouvernait les choses du dehors, il serait divise avec lui-m6me, il changerait, il ne serait pas 6ternel. Comment d'ailleurs Dieu pourrait-il vouloir damner une partie de ses creatures ? Dieu est amour et veut le bien de tons les fetres. L'^leclion et la damnation ne sont pas le fait d'une volonte exterieure a Thomme. L'homme est libre, absolument libre ; car la racine de son 6tre plonge dans le fonds 6ternel et infini des choses. La volonte humaine n'a rien derriere elle qui puisse la contraindre. Elle est, elle-mfeme, le premier j^ommencement de ses actions. C'est de cette liberte mfeme que r^sulte Telection ou la damnation. Par elle, Thomme peut se tourner, selon qu'il lui plait, vers la lumifere ou vers les t6nebres, vers
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Tamour ou vers Tegoisme : Thomme peut faire de soi un ange ou un diable. II porte en lui-m6me son paradis et son enfer : le paradis et I'enfer ext^rieurs ne sont que des symboles de la bonne et de la mauvaise volonte. Non que rhomme se sufflse a lui-mfeme et se passe de la grkce divine. Son bon vouloir n'est qu'une prifere, inefficace sans le secours de Dieu ; et cette priere mfeme, Dieu a pr6vu de toute eternite qu'il la ferait ou ne la ferait pas. Mais les actions libres demeurent telles dans la prescience divine, laquelle, au sein de Tabime primordial, ne se distingue pas du fonds commun de toutes les volontes.
Le premier signe et le premier effet de Telection, c'est la foi. La foi, comme T^lection, est souvent mal comprise. Chacun se vante d'avoir la foi. Ou est-elle en r^alite ? La foi d'aujourd'hui n'est qu'une histoire apprise par coeur. Ou est Tenfant qui croit que Jesus est ne? S41 le croyait, il s'approcherait de I'En fan t- Jesus, le recevrait et le soignerait en lui-mfeme. Mais non : il ne connait que Tenfant historique; il trompe sa conscience avec une vaine erudition. Jamais on n'a tant parte de foi, jamais la vraie foi ne fut aussi malade. En voulez-vous la preuve ? Jamais on ne s'est autant dispute, jamais on ne s'est autant juge et condamne les uns les autres. Est-ce que Dieu juge et condamne les oiseaux de la for6t parce que chacun d'eux le loue k sa maniere, sur un autre ton que les autres ? Est-ce que Tinfinie puissance de Dieu ne comporte pas une infinie
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vari^te d'hommages ? Vous 6tes, vous qui persecutez vos fr6res, plus inutiles que les fleurs de la prairie, plus fous que les b6tes inintelligentes. Vous fetes les oiseaux de proie qui effraient les autres oiseaux et qui les empfechent de chanter les louanges de Dieu. Croire en J^sus-Christ a un point de vue historique est chose aussi utile que de croire k une fable. Que de Juifs et de Turcs sont plus Chretiens que ces faux chr^tiens, qui savent ce qu'a fait Jesus et qui font ce que fait le diable ! Mais, dira-t-on, nous croyons a la parole. II faut entendre ce qu'est la vraie parole. L'Ecriture est utile, mais TEcriture n'est pas la parole, elle n'en est que la trace effac6e et muette. La parole est vivante, car elle porte Tespril. NuUe formule ne peut Tembrasser, elle est infinie comme Dieu. C'est pourquoi la vraie foi est en definitive la volonte droite, librement soumise a la loi de Tesprit. Elle consiste a renouveler en soi la naissance et la vie du Christ, son baptfeme, ses tentations, ses souffrances et sa mort. Imiter le Christ, voila la marque des enfants de Dieu. Le vrai chr6tien n'est ainsi d'aucune secte. II peut vivre dans une secte, il n'en depend pas. Sa religion est int^rieure et ne peut 6tre contenue dans aucune forme.
La foi, ainsi congue, est le commencement de la regeneration. Que faut-il penser des moyens ext^rieurs que les Eglises y ajoutent? D'une manifere generale, les (Buvres, par elles-mfemes, ne sont rien ; et TEglise catholique romaine, qui leur attribue une valeur, est la
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Babel du monde chr^tien. Erreur aussi de croire que la foi nous sauve en tant que, grilce a elle, les merites du Christ nous seraient appliques du dehors, comme une forme nouvelle pent 6tre donnee a une matiSre passive. Une telle operation ne changerait pas le fond de T^me, ne serait pas une seconde naissance. La foi ne saurait nous sauver par une operation th^urgique enchainant a notre profit la justice divine : elle ne nous sauve que par la gr^ce sanctifiante qu'elle porte en elle, et qui engendre en nous, du dedans, la penitence et le Christ redempteur. Justification est sanctification. Ce n'est pas Tobjet de la foi qui nous reg^nere, c'est la foi ellein6me.
C'est pourquoi nul moyen particulier de regeneration n'est efficace si la foi n'en est Tame. La vraie priere n!est pas la demande passive de Tassistance divine, c'est Tacte d'humilite de la volont6 qui reconnait son indigence et qui va a Dieu comme a sa nourriture ; c'est Tdme appelant et recevant la grace sanctifiante. La vraie predication n'est pas Tenseignement donn6 specialement par le pretre ou mfeme par la Dible. Toute creature enseigne le fidele qui voitet entend avec Tesprit. Les sacrements ne sont pas des secours qui surviennent a Thomme sans qu'il y mette du sien. Le vrai sacrement est la grdce divine descendant vers Vkme : Tdme ne se Tapproprie que par la foi. Et la regeneration, objet de la priere, de la predication et des sacrements, n'est pas une nature nouvelle se greffant sur Tancienne : c'est, au fond de la
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nature, lesprit qui se r6veille et se deploie ; c'est, par le renoncement au moi individuel, la personne qui se cree, c'est rhomme interieur qui se substitue a rhomme ext^rieur.
Quelle est maintenant la vie de rhomme r(5g6nere ? N'est-ce qu'une apathie et une indifference, une pure reflexion de Tesprit sur lui-m6me, un aneantissement au sein du rien primordial? L'esprit, on le sait, n'est pas ce rien inerte, a la conception duquel aboutit la logique hiimaine par la suppression des diff6rences. Tout 6tre int6rieur tend a devenir exterieur, tout infini est le desir d une forme, tout mystfere est un effort pour se r^v^ler, tout esprit est la volonte de devenir un corps. Ainsi en est-il des vertus chr6tiennes. Elles ne restent pas a Tetat d'abstractions : elles se d6veloppent et se manifestent. Elles se manifestent par un complet renoncement a soi et un abandon complet a la volonte de Dieu, par Thumilite, Tamour des hommes, la communion des kraes a travers toutes les differences exterieures, par Tempire siir la nature, c'est-a-dire sur les desirs terrestres, et par la joie, cet avant-goilt de Teternit^. Pour ce qui est de Thomme ancien et exterieur, Tliomme nouveau ne le d^truit pas, mais il se garde de s'oublier en lui. Tu vis dans le monde, chretien ! tu y exerces un metier honorable. Demeures-y, agis, travaille, gagne Targent qui t'est necessaire ; fais produire aux elements tout ce qu'ils peuvent produire ; cherche dans la terre Targent et Tor, fais-en des oeuvres d*art, b^tis et plante.
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Tout cela est bien. Mais 6coute cet A B C de la sagesse : Ne mets pas ton ame dans cette vie exterieure. N'enchaine pas dans cette prison ton libre esprit. Si tu gardes ta liberie, tout te r^ussira dans le monde. Car tout, pour qui sait entendre, chante les louanges de Dieu. Les fautes mfemes que pourra commettre ton compagnon terrestre n'atteindront pas ton ame et lui seront utiles. Une action n'est pas une habitude, et un arbre vigoureux se redresse sous le vent qui le fouette. En voyant faillir rhomme exterieur, tu comprendras mieux combien la nature est faible et combien grande et puissiante est la mis6ricorde divine. Mais que Thomme ne s'imagine pas que, dans sa vie terrestre, il puisse jamais 6tre dispense de la pri^re et de TefFort. L'homme est et demeure libre, et n'est, en consequence, jamais confirme dans le bien. Le temps ne peut contenir Teternite. Si forte que soit notre attache a Dieu, nous demeurons sous la puissance du diable. La lutte contre le mal est, jusqu'au bout, notre condition en ce monde. Que nous nous relachions, et la nature nous ressaisit : la forme oil se realise Tesprit Tenserre et Temprisonne, d6s qu*il cesse d'agir. II nous faut a tout instant nous reprendre, renouveler notre naissance nouvelle, recreer Dieu en nous. Et ce n'est qu'au terme de notre vie que, d^veloppe par nos constants efforts, se dresse ind6racinable Tarbre de foi, d'esp6rance et d'amour.
Ainsi se prepare, dans le monde du temps, le rapprochement du bon et du mauvais principe et la reconsti-
tution consciente et definitive de Tunite primordiale. Toute fin tend a rejoindre son commencement, mais en remontant plus haut, jusqu'au point fixe d'ou depend ce commencement m6me. Tant que Thomme est un corps terrestre, il pent et doit choisir. Mais avec sa nature ' temporelle disparait la contingence de ses actions. La mort rintroduit dans reternil6. Le fruit de ses libres determinations est maintenant mUr : ii se detache ; et ce qu'il est, il Test d^finitivement. L'homme done, selon la nature qu'il a cr66e en lui, appartient d6sormais a Dieu ou iau diable. Son libre arbitre s'est chang6, soit en liberte et en amour, soit en caprice et en violence. La fin dernifere des choses est ainsi le dualisme definitif du bien et du mal, en tant qu'oeuvres de la volonte libre. A Torigine, Dieu a engendre le bien et le mal en tant que possibles, c'est-ct-dire qu'il a cree les conditions et les materiaux des bonnes et des mauvaises actions. De la mani^re dont se sont comportes les ^tres libres est resull6e, en fait, la realisation des deux possibles que Dieu avait formes. Des deux c6tes T^tre a passe par trois phases : le possible, le fait contingent, la determination definitive. C'est en traversant la volenti consciente que ridee est devenue chose, le possible necessaire. Le royaume de Dieu est Tharmonie desormais indestructible de Tesprit et de la nature. Les individus y subsistent, et continuent a se distinguer les uns des autres, sans quoi il n*y aurait plus de nature ; mais ils vivent sans lutte, chacun selon son caractfere : ils sub-
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sistent par Tamour seul et n'ont que faire de la haine. lis ont conquis la veritable unite, laquelle n'est pas.un rapprochement exterieur pratique en vue de la satisfaction des interfits ego'istes, mais la participation commune des dmes individuelles a la divine person nalite. Dans le royaume du diable, au contraire, la volonte de vivre a definitivement secoue toute loi et toute direction. EUe a ce qu'elle voulait : la vie comme unique fin de la vie. Dfes lors, nulle harmonie, nuUe bonte, nul amour. L'^goisme et Tanarchie rSgnent sans parlage. L'individu est son maitre; et cette souverainet6, qui repose sur la r^volte et non sur Tobeissance, est la lutte sans fin et le tourment infini.
Avec Texposition des fins dernieres de toutes choses s'acheve la doctrine de Boehme. Cetle doctrine se pr6sente h nous comme I'histoire metaphysique de I'Etre, apergue par Tintuition au fond de son histoire physique. Partis de Teternel, nous sommes, h Iravers le temps, revenus k Teternel. Le cercle est referme : la revelation est accomplie.
Qu'est-ce maintenant que cette doctrine qui, chez son auteur, s'appelle : Taurore naissante, Texplication du mystere celeste et terrestre, Texposition de la genfese de Dieu et de toutes choses, et, d'une maniere g6nerale, le christianisme interpr6te selon Tesprit?
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Niil doute que ce ne soil tout d'abord une doctrine religieuse ; et il est naturel que Boehme compte surtout des disciples parmi les Iheologiens. Mais serait-il legitime de s'en tenir a la lettre de la doctrine pour juger celui qui ne cessa de r^peter que la v6rite est dans Tesprit, non dans la lettre, et que le propre de Tesprit, c'est d'fetre a tout jamais inexprimable ? Evidemment, par cette seule theorie, Boehme rejette d6j5, au second plan ]a religion proprement dite, inconcevable sans quelque revelation donnee, sans quelque fait positif, pour placer au premier la philosophie, ou, si Ton veut, la religion en tant qu'elle se confond avec la philosophie. Et en effet, pour qui lit les oeuvres de Boehme ainsi que luim^me nous prescrit de les lire, en y cherchant le sens spirituel sous les figures sensibles et intellectuelles, les doctrines d'un caraclere philosophique transparaissent a chaquepas sous ses effusions religieuses.
Les mysteres theologiques de la Trinite, de la chute, de la Redemption sont a coup sur les sollicitations qui Texcitent a reflechir. Mais sous ces mysteres il voit le probleme de la conciliation du fini et du mal, comme realites positives, avec Tinfinie personnalite comme source premifere et unique de TStre. Etla maniSre dont il resout ce propleme est certainement une m^taphysique sous Tenveloppe d'une theologie. Du fini et du mal dont nos sens constatent Texistence sont distingu6es les conditions suprasensibles de la nature finie et de Taction mauvaise; et ces conditions sont
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d^duites de la volonte divine, en tant que cette volonte veut se manifester et se poser comme personne. Point de manifestation sans opposition. Dieu pose done son contraire, afin de se saisir, en se distinguant de lui et en lui imposantsa loi. Ce contraire, ou nature eternelle liee a Texistence m6me de Dieu, sans 6tre lui-m6me le finl et le mal, en fonde la r6alit6. Le fini est la dissemination librement op6ree par Dieu, au moyen du temps, des essences contenues dans la nature divine. Le mal, c'est la nature, laquelle n'est qu'une partie, posee comme le tout par la volonte libre des fetres cr6es. Le fini et le mal, en definitive, se deduisent, quanl a leur matiere, des conditions d'existence de la personnalite, tandis que, pour ce qui est de la forme et de la realisation sensibles, ils resultent de la libre initiative de la volonte. Ainsi le monde est tout autre chose qu'un simple non-felre ou que Teffel sans consistance d'un acte de volonte arbitraire : il a une realite, une existence interne et veritable : il n'est pas Dieu, mais il est fonde en Dieu : il repose sur la nature m6me dont Dieu a besoin pour se manifester.
On ne saurait nier qu'il y ait dans ces id6es, clairement exprimees par Boehme a travers toutes ses metaphores, les germes d'un sysleme philosophique. Mais quelle est la valeur et la signification de ce systeme ? N'est-ce pas une oeuvre isolee, sans relation importante avec rhistoire g6nerale de la philosophic?
II faut bien le dire : si Ton excepte le c61ebre philo-
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sophe inconnu, saint Martin, le theologien catholique Baader, et Schelling dans la derni^re phrase de sa philosophie, les philosophes de profession, lorsqu'ils ont lu Boehme et qu'ils Tapprecient, lui d^cernent de vagues eloges plus qu'ils ne cherchent a s'assimiler ses doctrines. Les idees de saint Martin n'ont guere trouv6 en France que des historiens ; et les Allemands ont surtout developpe la philosophic intellectualiste issue de Leibnitz, de Kant et de Spinoza, laquelle repousse et la reality absolue de la nature, et le libre arbitre de la volonte, ces pieces essentielles du systeme de Boehme. Mais sur ce point encore gardons-nous de nous en tenir aux apparences et aux details. Deux traits, en somme, caracterisent principalement les speculations de notre theosophe : le spiritualisnie, pos6 comme v6rite fondamentale, et le realisme admis sur la foi de Texperience et rattache par voie de deduction au principe spiritualiste. D'une part, Boehme tient que Tesprit seul est le premier 6tre et TStre veritable : Tesprit, c'est-a-dire la liberte infinie qui se cree des objets et des formes, et demeure inQniment superieure *k toutes ses creations, Ffetre insaisissable qui est partout par son action et qui lui-m6me ne peut 6tre realist et devenir objet d'exp^rience ; la personne parfaite enfin, existence vivante et vraiment metaphysique, dont toute existence donnee et determinee ne peut fetre que I'imparfaite manifestation. Mais, d'autre part, Boehme est realiste. II n'admet pas que le multiple etle divers soient
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un vain fanlome de rimaginalion, ou Teffet purement phenomenal d'une cause transcendante ; il n'admet pas que le mal ne soil qu'un moindre bien. La nature a son propre principe d'existence, contraire a celui de Texistence spirituelle. Le mal est une force vivante qui tend a d^truire le bien. Poser le spiritualisme comme these, le r6alisme comme antithfese ; et, dans une synthase, concilier la r^alite des objets de Texp^rience avec la primaut6 de Tesprit : telle est Toeuvre de Bochme.
Telle est aussi, en definitive, le fond des principaux systemes allemands. Pour les Leibnitz, les Kant, les Fichte, les Schelling et les Hegel, c'est Tesprit qui est Tfetre, et Tesprit est Tinfini vivant que nulle forme ne pent contenir. Mais pour tons ces philosophes le monde a une r^alite propre, r6alite qui est pour Tesprit une pierre de scandale, et qui cependant doit fetre deduite de la nature de Tesprit. C'est dans cette antinomie de Tesprit comme principe et de la matiere comme reality que se debat la philosophic allemande ; et la monadologie, ridealisme transcendantal, la philosophic de Tabsolu, rid^alisme absolu, ne sont que les solutions diverses d'un seul et m&me problSme. Ce n'est pas tout. Id6alisme et r^alisme, et recherche d'une conciliation de celui-ci avec celui-la, ces traits de la philosophic allemande se retrouvent, semble-t-il, ainsi que Tobservent les historiens, dans la nation elie-m6me. Et ainsi, quelle qu'ait 6te la communication exterieure des philosophes allemands avec J. Boehme, ils sont unis a lui par un lien
plus fort et plus iutime que la simple influence : ils sont, sinon ses fils, du moins ses freres, enfants d'un mdme g6nie, expressions d'une m6me face de Tesprit humain. A-t-il done ete mauvais prophete, celui qui, en 1620, apres avoir lu la Psychologia vera de Jacob Boehme, salua son auteur du nom inattendu de « Philosophus teutoniciis » ?
La rendition des oeuvres completes de Descartes qui vient d'etre entreprise sous les auspices du Ministere de I'Instruction publique est Tindice du vif interfet qu'excite en ce moment sa philosophic et du desir ressenti par un grand nombre de Tetudier a nouveau sur des documents plus exacts etplus complets. Nul mouvement intellectuel ne saurait 6tre plus justifie.
II est certain que le cartesianisme, a n'envisager les choses qu'historiquement , domine tout le developpement de la philosophic moderne. L'eminent historien de la philosophic cartesienne, M. Francisque Bouillier, a fourni a cet 6gard, il y a quarante ans deja, avec son exactitude d'erudit et son ferme jugement de philosophe, une demonstration complete et definitive. Cettc affirmation, nous en avons Tassurance, n'est pas imputable k unc illusion de notre patriotismc. Les savants alle-
(1) Reproduction partielle d'un article publie dans la Revue de meta" physique et de morale, 1894, h. propos de la reimpression des ceuvres de Descartes.
mands, entre autres, si pr^occup^s de decouvrir les principes internes des developpemenls historiques, se sont plu a demfeler, dans les problemes cart6siens, le point de depart de toutes les grandes questions agit^es par les philosophes modernes. lis ont vu, en particulier, dans le Cogito, le germe vivant d'oii devait sortir, par une dialectiqueimmanente, toute la floraison des grands systfemes qui ont paru jusqu'a ce jour. C'est ainsi que Kuno Fischer fait express6ment, du cart6sianisme et des antinomies oil il s'engage en se d6veloppant, Torigine ou la condition n6cessaire de Toccasionalisme de Malebranche, du monisme de Spinoza, de la monadologie de Leibnitz, du sensualisme de Locke, du materialisme de La Mettrie, de Tid^alisme de Berkeley, du criticisme de Kant. Chez la plupart des historiens allemands de la philosophie on trouve des deductions analogues.
D'une manifere g6n6rale, on pent dire que le probleme central de la m^taphysique cart^sienne, c'6tait le passage de la pens6e a 1 'existence. La pens6e seule est indissolublement inherente a elle-m6me : comment done, de quel droit et en quel sens pouvons-nous, dans nos jugements, affirmer des existences? II y a un cas, et un cas unique, oti I'existence est imm6diatement liee h la pensee dans Tintuition de Tentendement : c'est le cas ou nous disons : « Gogito, ergo sum. » Comment et dans quel sens pouvons-nous etendre k d'autres existences la certitude que nous attribuons d'embl6e a celle
de la pens6e ? Tel est le noeud de la philosophie cartesienne. Or ce problftme de Texistence pr6sidera aux recherches de Locke, de Hume, de Reid et de Kant, comme a celles de Malebranche, de Spinoza eide Leibnitz. L' existence, qui, pour les anciens, etait chose donn^e et imm^diatement saisissable, qu'il ne s'agissait que d'analyser, est ici un objet 61oign6, ou il s*agit d'atteindre, si tant est qu'il soit possible d'y atteindre. La reside le caractftre distinctif de la philosophie moderne comparee a la philosophie antique ; et ce caractere, c'estla marque cart6sienne elle-m6me.
Non seulement le cartesianisme commande ainsi la marche de la philosophie moderne, maisilaune importance considerable dans Thistoire generale de Tesprit humain. Sans doute, notre xvn® siecle puise, pour une large part, aux sources chr6tiennes et aux sources clas- Sfi'ques, mais la science s'y developpe a cote de la litler^ture ; et la science, alors, c'est la conception cart6sieime du monde : c'est la mainmise du m6canisme math^matique sur tout ce qui n'est pas la pensee proprementdite, condition de- ce mecanisme m6me. « Nature, 6crit Huyghens lors de la mort de Descartes,
Nature, prends le deuil, et pleurela premiere Le grand Descartes !...
Quand il perdit le jour, tu perdis la lumiere : Ce n'est qu'^ sa clarte que nous t'avons su voir. »
Et lorsque Newton reformera le cartesianisme, ne serace pas en se plagant sur ce terrain mfeme de la philoso-
phie naturelle trailee math6matiquement, qu'a degage et assur^ Descartes?
Ce n*est pas tout : comme Descartes est dualiste, estimaDt ill^itime tout melange de la philosophie et de la religion, de la philosophie corporelle et de la phi-' losophie spirituelle, ainsi le xwf si^cle est simultanement religieux et rationaliste, moraliste et savant, sans que cesdiverses disciplines se penfetrent et s'altferent les unes les autres. Pascal mystique ne fait nul tort k Pascal physicien, et r^ciproquenient.
Enfin Descartes a mis la pens^e hors de pair et trouv6 en elle seule le principe de la certitude. De mfeme, le xvn® si^cle estime qu'en la pensee consiste la dignite de Fhomme, et que c'est de la, non de la grandeur mat6rielle, qu'il est en nous de nous relever. La conviction de la puissance de la raison s'insinue a ce point dans les esprits, que Ton ne tarde pas a renverser les barrieres, soit provisoires, soit m^me definitives, que Descartes avait dress6es devant elle. Les questions sociales et politiques, qui de longtemps, k ses yeux, ne pouvaient fetre accessibles k la science, les questions religieuses qui la depassaient absolument, furent livrees a Texamen de la raison. A cette oeuvre se consacra le xviii® siecle, et Ton a pu dire que la Revolution fran^aise 6tait nee du Discours de la Methode. Erreur, si Ton veut signifier que le cartesianisme contenait une telle consequence, mais assertion soutenable, si Ton entend par la que c'est au nom du principe cartesien de
revidence rationnelle que la soci6te a ete renouvel^e en 1789.
Ainsi le cartesianisme est une piSce essentielle de rhisloire philosophique et morale des temps modernes. Mais n'appartient-il qu'a Thistoire? N'a-t-il plus rien a nous apprendre ?
Selon le philosophe et savant anglais Huxley, loin que le systeme de Descartes ne soit qu'une curiosity d'erudit, il est r^me de la philosophie comme de la science contemporaine. Notre philosophie est idealiste, et c'est le Cogito de Descartes qui est le principe de cet idealisme. Notre science est mecaniste, et c est la reduction cartesienne de tout ce qui n'est pas esprit a I'etendue, qui a fonde ce m^canisme.
Ind6pendamment de ces directions generates, il est certain que bon nombre des questions auxquelles s*attache de preference la speculation contemporaine sont des legs de la philosophie de Descartes.
Tels sont, en metaphysique, le probleme de Texistence, celui des rapports de la volonte et de Tentendement, celui de la certitude, celui des rapports de la science et de la metaphysique, celui des rapports de Tesprit et de la matiere. La philosophie de la science agite aujourd'hui, par-dessus tout pent 6tre, la question du rapport des math^matiques et de Texp^rience. Comment et en quel sens ce qui est prouv6 par demonstration peut-il s'accorder avec ce qui est connu par perception ? Comment se fait-il que la physique puisse 6tre trait^e math^matique-
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ment? Or cette question est celle-li mftme que tout d'abord s'est pos6e Descartes, et Ton peut dire que c'est pour la r6soudre qu'il a ^difie son systftme de metaphysique.
En ce qui concerne la science, Talliance de la g6om6trie et de Tanalyse, Tinterpretation mecanique des ph6nomfenes, Texclusion des causes finales, le mecanisme mathematique, applique non seulement a la syst^matisation des ph^nomenes, mais a Texplication de la genese du monde, non seulement a Tetude des corps inorganiques, mais a I'elude de la vie, se retrouvent, comme autant de pieces essentielles, dans la philosophic cartesienne. Et c'est encore Fesprit cart6sien qui preside a la creation de certaines sciences particuli^res modernes, telles que la psychologic exp^rimentale et la sociologie positive, lesquelles cherchent a considerer les fails psychiques ou sociaux dans leurs ^l^ments ou leurs Equivalents mathematiquement mesurabies.
Qu'on ne disc pas, d'ailleurs, que, pour 6tre en possession de ces id6es directrices, il suffit de les recevoir des savants actuels, telles que les ont faites deux si^cles de discussion. Iln'en est pas des id^es comme des faits, dont la connaissance se perfectionne presque fatalement. A qui peut connaitre la mesure exacte d'un ph6nomene, que sert d*en recueillir une mesure grossi6re?Mais une id^e est une plante myst^rieuse qui pousse parfois autrement chez un autre que chez son auteur, et qui
peut attendre longtemps avant de rencontrer le terrain propice ou elle portera tons ses fruits. Voili pourquoi il importe de consid6rer les idees dans le g^nie m6me ou elles sont 6closes. Que de fois elles sont ainsi apparues plus grandes et fecondes que ne les avaient faites des disciples incapables de les embrasser ! « Philosophia dues regredimur », selon une profonde devise de la Renaissance retrouv^e par M. Victor Egger.
Faut-il maintenant rappeler Texcellence de Descartes comme 6crivain? A ce point de vue encore, son importance ne saurait 6tre • exag6r6e. S'agit-il de son r61e historique ? M. Desire Nisard a montr6 qu'il a le premier donne le modfele parfait de la prose frauQaise. C'est la langue cartesienne qui sera I'etoffe da style de nos grands 6crivains. Et, consid6r6e en elle-m6me, cette langue, marquee au coin de la m^thode du philosophe, possfede au plus haut degr6 les qualit^s maitresses de tout langage : la propri6t6 des termes et Texpression de Tordre des id6es. L'intuition et la deduction cartesiennes out mis leur empreinte sur le style du Discours de la Methode, Non que cette langue soit abstraite et impersonnelle. La raison de Descartes est une raison vivante et enthousiaste, qui ne se borne pas a mettre en syllogismes les yerit6s acquises, mais qui s'applique a trouver, a cr^er, k communiquer aux intelligences son activite cr^atrice. Cette vie de la pens^e anime le style lui-m6me, qui allie, d'une fagon surpre-
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nante, a la precision et k Tordre demonstratif, le mouvement, Taccent, Toriginalite, la couleur, Tesprit, le charme m6me, ou Tironie, ou la hauteur, selon la passion intellectuelle qui traverse TAme de cet amant de la verity. Quelque impression que Ton ressente au premier abord, en s'embarrassant parfois dans ces longues phrases qui veulent un lecteur actif et capable de deduction, on ne tarde pas a ^prouver le prestige de ce style magistral. Et aujourd'hui m6me, il suffit que la manifere d'un 6crivain rappelle par quelque endroit celle de Descartes, pour qu'on en celebre a I'envi la superiority et Taustfere seduction.
Enfin pourquoi ne rappellerions-nous pas les motifs particuliers que nous avons, comme Frangais, pour souhaiter que les oeuvres de Descartes se r^pandent le plus possible chez nous et a Tetranger?
Descartes est Tune des expressions les plus pures et les plus belles du g6nie de notre race : la dififusion de ses pensees, c'est notre vie et notre influence.
Nous aimons la raison, intermediaire entre I'esprit de positivisme, qui s'en tient au fait proprement dit, et J'esprit de mysticisme, qui tend a croire, sans reclamer de preuves. De toutes les qualites intellectuelles, celle que nous prisons le plus est le jugement, aux yeux de qui Texp^rience et le raisonnement mfemes ne sont sources de verites que s'ils sont soumis au controle de Tesprit. C'est en ce sens que nous recherchons la clarte et I'ordre des id^es. II ne nous suffit pas
qu'un systfeme soil bien construit el consequent avec liii-m6me. Nous voulons que chaque partie, prise a part, soil intelligible et vraie; et nous aimons mieux tenir separ^ment les deux bouts de la chaine, sans apercevoir les anneaux in termedi aires, que de IcLcher les verites conquises pour en saisir le lien hypothelique. Parmi les sciences, Tune de celles ou nous avons excelle est la mathematique. Notre sens de la clarte et de la logique s'y trouve chez lui. Dans I'ordre moral, nous avons aim^ la raison d'un amour ardent, enthousiaste, 6gar6 parfois et contrastant avec son objet m6me ; mais h travers nos fluctuations, il est clair que nous poursuivons un accord de la liberte individuelle et de la loi rationnelle, oil ni Tune ni Tautre ne serait sacrifice. Et en meme temps que nous cherchons, dans un esprit pratique, ce qui convient a notre pays, il nous est impossible de s6parer dans qotre pens6e le bonheur des autres de notre bonheur propre, et de vouloir le bien autrement que sous cette forme universelle que commande la raison.
Or, ces differents traits, qui comptent parmi les principaux de notre caractfere, nous les trouvons chez Descartes. Mathematicien et philosophe, profond et clair, superieur par son esprit de finesse comme par son esprit geometrique, jaloux d'independance et serviteur de la raison, soucieux des fins pratiques de la vie et ambitieux de travailler au bonheur de I'humanite tout enlifere, il nous offre, en un sens eminent, le
module et comme Tarch^type des qiialit^s que nous aspirons a d6ployer.
Eludier Descartes el lefaire connaltre, c'est travailler a raccomplissement de la mission scientifique et civilisatrice de la France.