DANS LA PHILOSOPHJE DE DESCARTES
Minim mibi videtur, plerosque homines planlarum vires, siderum motus, metallorum transmalaliones, similiumque disciplinarum objecta diligentissime perscrutari, atque interim fere nullos de bona mente... cogitare, quum tamen alia omnia non tam propter se quam quia ad banc aliquid conferunt, sint seslimanda.
Db8ca.rtb8, Reg. ad. dir. ing. Reg. 1.
La partie des Merits de Descartes relative k la morale n'est pas sans ^tendue ; mais, ni par sa forme ni par son contenu, elle ne semble, au premier abord, appartenir a son oeuvre philosophique proprement dite. Ce scut avant tout les lettres k la princesse Elisabeth et a la reine de Sufede : Descartes s'y accommode visiblement aux d^sirs el aux besoins de ses illustres correspondantes. II est vrai qu'une esquisse de morale pratique figure dans le Discoiirs de la M^thode, Mais, selon un document r6cemment public par M. Ch. Adam% Descartes
(1) Travail ecrit pour le numero de la.fleuwe de metaphysique et de morale consacre k Descartes (1896).
(2) Manuscrit de Gcettingen {Rev* hourguignonne de Venseignement superieuvy 1896).
300 ETUDES D'UISTOIRE DE LA PHlLOSOPfllE
n'aurait ajoute ces regies que malgr6 lui, a cause des pedagogues el autres gens de m6me espfece, tout prfits k Taccuser d'etre sans religion et sans foi, et de vouloir renverser I'un et I'autre par sa methode. Quant au contenu de ces ecrits sur la morale, il est certes trfes elev6 de pens^e et admirable de forme, mais il parait peu en rapport avec la propre doctrine du philosophe. Emprunte, selon Baillet, a saint Thomas, deslin6, d'apres ce qu'en dit Descartes lui-m6me, k concilier Aristote, Zenon et Epicure \ il apparait comme particuli^rement empreint de stoicisme. Or le stoicisme 6tait courant alors. Descartes est sto'icien, comme les heros de Corneille. Sa mathematique n'y est pour rien. II semble done, ou que Descartes se soit, quant a lui, d^sint^resse des recherches morales, ou que, s'il a professe des maximes en cette matiere, elles procfedent de sentiments individuels ou dMnfluences exterieures, plut6t que du d^veloppement logique de sa philosophic.
II est digne de remarque que cette appreciation, a laquelle nous induit un premier examen des 6crils moraux de Descartes, n'est nullement conforme aux declarations sans cesse renouvel6es du philosophe sur Tobjet de la philosophic.
(1) CEuvres p kilos, de Descartes, 6dit. Gamier, III, 184-5.
LA MORALE ET LA SCIENCE SELON DESCARTES 30i
Quelle est, selon les Regulse^, lamaniere s^rieuse de chercher la v6rit6 ? C'est de songer uniquement a accroitre la lumiere naturelle de la raison, non pour resoudre telle ou telle difficulte d'6cole, mais pour rcndre Tentendement capable, en chacune des rencontres de la vie, de prescrire a la volontfi ce qu'elle doit choisir. Si Descartes a un tres vif d^sir d'apprendre a distinguer le vrai d'avec le faux, c'est, nous dit-il dans le Discours de la Methods % qu*il sait que c*est le moyen de voir clair en ses actions et de marcher avee assurance en cetle vie. Et, daris la Preface des Princwes, il definit la philosophie Tetude de la sagesse, laquelle consiste, dit-il, en une parfaite connaissance de toutes les choses que rhomme pent savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa sant6 et Tinvention de tons les arts. Cette etude, ajoute-t-il, est plus necessaire pour r^gler nos moeurs que ne Test Tusage de nos yeux pour guider nos pas.
Et de fait, selon Fhomme du monde qui semble Tavoir connu le plus intimement, Clerselier, la morale faisait I'objet de ses meditations les plus ordinaires^. II est vrai qu'il n'aimait pas a 6crire sur ces sujets. Mais lui-m6me explique que c'est par prudence \ En matifere physique
(3) Baillet, La vie de Af. Descartes^ 1, 115.
(4) Baillet, II, 282.
302 igTUDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
6galement, il pr6f^ra plus d'une fois le silence au risque de la persecution.
Toutefois on pent se demander si, dans I'ceuvre qu'il nous a laiss^e, les idees morales et les doctrines physiques font bien partie d'un seul et m^me systfeme, ou si elles ne sont pas comme deux fleuves qui vont paral- Ifelementf sans m6ler leurs eaux. Sans doute Descartes nous pr^senteles regies de sa morale provisoire comme tirees de sa m6ibode. Mais que vaut cette affirmation, s'il n'a introduit ces regies que pour donner le change aux pedagogues? En elles-m6mes eiles ne paraissent gu^re li6es a sa philosophic. II est vrai encore que, dans la Preface des Principes^ il nous parte d'une morale d^ nitive qui presuppose une entifere connaissance de toutes les autres sciences. Mais cette morale, plusieurs estiment qu'il ne Ta mfeme pas esquiss6e, et que c'est sa morale par provision qui se trouve etre sa morale definitive'.
La question est embarrassante. II serait iliegitime de juger Descartes uniquement sur les parties de sa t&che que sa vie prematur6ment tranchee lui a permis de mener a terme. Dans les oeuvres de la pensee, la tendance interne, le principe vivant de d6veloppement importe souvent plus que les r6sultats immediatement observables. La r^alite d'une morale cartesienne serait suffisamment demontr6e, si Ton prouvait que la philosophic de Descartes contient en elle les germes d'une morale.
(1) Ed. Gamier, I, 592.
(2) Cf. 6ci. Gamier, III, 179.
Nul doute que cette philosophic ne soit, d'une maniere g^nerale, tourn^e vers la pratique. Bien qu'il aime a se retirer dans la solitude pour m6diter, Descartes n'est nuUement un philosophe de cabinet II a au plus haut point le sens du reel, il se m61e aux ev6nements de son temps, il fr6quente des gens de diverses humeurs et conditions, il recueille les observations de chacun sur les choses qui le concernent. II estime que le devoir suprfeme, c'est de procurer, autant qu'il est en nous, le bien general de tons les hommes. Aussi son grand grief contre la philosophic des 6coles, c'est qu'ellc est puremcnt speculative et demcure st6rile. Au lieu de cette philosophic de disputeurs, il en cherche une pratique, qui mette a la disposition de rhomme la force et les actions du feu, de Teau, de I'air et de tousles autres corps qui nous environnent, et qui le rende comme maitre et possesseur de la nature *. II r6ve de preserver rhomme des maladies, peut-6tre m6me de raCfaiblissement de la vieillesse. Sa mort fut annonc^e en ces termes par la Gazette d'Anvers : « En Suede, un sot vient de mourir, qui disait qu'il pouvait vivre aussi longtemps qu'il voulait ^ »
(1) Meth,, VI, 2.
(2) Adam, ms. de Goettingen, dans la Revue hourguignonne de VEn» seignement superieur (1896).
304 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
Descartes, ainsi que Bacon, retient de la tradition des alchimistes et des magiciens Tambition de dominer cette nature, que les anciens s'6taient born^s a contempler.
Mais les alchimistes croyaient que, pour la faire agir a son gr6, il suffisait de la mettre en branle par une imitation tout empirique et ext6rieure de ses proc6desi. Quant aux magiciens, ils s'en approchaient comme d'une puissance myst^rieuse et peut-6tre diabolique, dont il s'agissait d'enchainerla volonte par desformules. Bacon lui-m^me, dans sa poursuite immediate d'une philosophic active, n'a, en somme, nulle raison d'admettre que la nature repondra aux sollicitations de Thomme, sinon que cela est necessaire pour que Thomme puisse agir sur elle. Sa science reste aveugle, parce que, confondant le moyen avec le fin, elle ne reconnait d'autres principes que les regies susceptibles d'etre appliqu^es telles quelles a la pratique \
L'originalite de Descartes fut de juger que la I6gitimite du probl6me de Tempire de Thomme sur la nature demeurait incertaine et la solution toujours douteuse, tarit qu'on omeltait de rechercher par quelle operation interne la nature tire en reality tel effet de telle cause. II estima que la pratique supppsait la th^orie au sens propre de ce mot, la connaissance de Tint^rieur des choses. C'est de ce biais, selon lui, qu'il . fallait considerer la nature, si Ton voulait reussir i en devenir
(1) Nov. Org., 1, 4 II, 1-5.
maitre. Ainsi jadis, dans Tordre des choses morales, Socrate avail enseigne que Thabilet^ pratique l^gitimement poursuivie par les sophistes ne pouvait 6tre atteinte que par un detour, a savoir par la connaissance rationnelle de Tessence de la vertu. Et comme, pour Descartes, le type mfeme de la theorie, la science royale, c'^taient les math6matiques, notre philosophe s'appliqua a demontrer que tout, dans la nature, se fait mathematiquement. De la ses speculations ra^taphysiques. II prouve, tant par les perfections de Dieu que par le caractere clair et distinct de I'id^e d'etfendue, que nous sommes en droit de tenir les qualites mathematiques pour Tessence mfeme des choses mat6rielles.
Done, il cultivera la mathematique, et son oeuvre enticre sera dominee par cette science ; mais c'est que dans la consideration des choses de ce point de vue git, selon lui, le veritable moyen de se les approprier*. Et cette fin pratique, toujours presente a ses yeux, deterrainera la raarche generale de ses 6tudes. II ne s'attarde pas aux developpements de la science qui n'auraient qu'un inter^t sp^culatif. II est satisfait, s'il a etabli, en mathematiques, les quelqties principes g^neraux qui lui permettront de fonder sur cette discipline la m^canique et la physique. Ces sciences, a leur tour, n'ont besoin d'etre d6velopp6BS que dans la mesure et dans le sens necessaires pour rendre possible la science de la vie. II
(1) Baillet, II, 227.
306 lETCDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPIIIE
s'agit d'arriver k prouver que la vie el!e-m6me n'est qu'un mdcanisme et par consequent tombe sous nos prises. Tandis qu'il etudie une science, Descartes pense a celle qui, selon la nature des choses, viendra apr^s et le rapprochera da vantage de la pratique. L4d6e du but, , constamment presente k son esprit, dirige et modere ses efforts. Semper ad eventum festinat.
C'est grace a cette methode qu'il putrSver d'accomplir a lui seul le projet d'une science universelle. En 1637, il jugeait que les verites qu'il avait trouv^es dans les sciences n'etaient que les suites et dependances de cinq ou six principales difficultes qu'il avait surmont6es ; et il pensait n'avoir plus besoin que de gagner deux ou trois autres balailles semblables, pour venir entiferement about de ses desseins^
Ainsi s'explique egalement son passage, en apparence capricieux, d'une science a une autre. Dfes 1623, il n6glige la geomfitrie^. En 1629, il s'absorbe dans la meditation mitaphysique. II n'y consacre gufere plus de neuf mois. En 1630, il rappelle a Mersenne qu'il a renonce k T^tudc des math^matiques depuis plusieurs ann^es, jaloux de ne plus perdre son temps k un travail sterile. De 1629 k 1633, il s'occupe surtout de physique. A la fin du Discours de la Milhode^ il annonce 1 'intention de n'employer le temps qui lui resle a vivre a autre chose, sinon a llrrr r'c la pliysiqiie les regies d'une m6de-
(1j Meth., IV, 4.
(2, Hail'el, I, 111.
cine plus assuree que celle que Ton a eue jusqu'alors.
Ainsi s'explique, enfin, cette particularity de son systeme que Newlon lui a tant reprochee, I'hypoth^se, consideree en certains cas comme une explication suffisante des ph^nom^nes. Rigoureux observateur du principe de moindre action dans sa m6thode de travail elle-m^me, Descartes se contente, dans ses theories, de ce qui est indispensable pour la pratique. Or, a ce point de vue, pourvu que Ton puisse predire a coup siir le rfisultat, peu importe que le mdcanisme de la nature soit, dans le detail, tel en tout point que Ton le congoit. Sachant que souvent, en mathematiques, plusieurs solutions sont possibles, Descartes, en physique m6me, jugera sufiisant d'en tenir une. II croira avoir assez fait si les causes qu'il a expliqu^es sont telles que tous les effets qu'elles peuvent produire se trouvent semblables a ceux que nous voyons dans le monde. II estinrera inutile de s'informer si c'est par ces causes ou par d'autres que les effets sont en rialite produits. H pense qu'il est aussi utile pour la vie de connaitre des causes ainsi imagin^es, que de posseder la connaissance des vraies*. II se contente, a cet 6gard, d'une certitude morale ^
Dans le progres de la connaissance ainsi entendu, la morale ne pent manquer d'avoir sa place, d'autant que, selon notre auteur, la racine et le tronc sont principalement estimes pour les fruits qu'ils doivent produire,
(1) Pnncipes, IV, 204.
(2) Baillet, II, 227-8.
308 Etudes duistoire de la philosophie
et que c'est surtoul des sciences qui doivent venir les derniferes, medecine, mficanique et morale, que depend Tutilitfi premifere de la philosophie*. Et il n'est pas interdit a Descartes d'esperer se satisfaire sur ces objets suprfemes, malgre la brievetd de la vie humaine et les limites de notre intelligence, par cette raison mfeme qu'il sail ^conomiser ses forces et ne demander a chaque science que ce qu'elle peut et doit lui fournir pour rex6cution de son dessein. La f^condite de la connaissance reside dans sa clart6 et sa distinction, non dans son etendue.
Mais a quelle morale ce progres va-t-il aboutir? Ne tend-il pas simplement a nous mettre en mesure de disposer de la nature humaine, gr4ce a la science de rhomme, comme nous disposons de la nature corporelle, grkce h la science du corps? Une m^canique psychique, n'est-ce pas tout ce que Descartes a en vue ?
Et, de fait, Descartes a jet6 les fondements d'une telle morale dans son Traite des Passions, oil, en decouvrant le principe de ces mouvements de T^me, il nous apprend a les modifier et a les diriger. Comme, d'ailleurs, celle etude m6me nous montre a quel point Tesprit depend du temperament et de la disposition des organes du corps,
(1) Pr6f. des Prfw., Gamier, I, 192.
Descartes conclut express6ment que, s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende commun6ment les liommes plus sages et plus habiles, c'est dans la medecine qu'on le doit chercher.
Ainsi s'ach^ve, semble-t-il, T^difice projet6 parle philosophe. line morale en est le couronnement, mais combien difTfirente de celle qui est indiqu6e dans le Discours de la Methode et dans les LeW^es! Celle-ci, toute p6n6tr6e d'esprit antique ou d'influences chretiennes, etait une exhortation, une metaphysique ou une religion. Celle des Principes et du Traite des Passions n'est autre chose que la derniere et la plus immediatement pratique application de la science moderne. Selon la morale des LettreSy Thomme doit chercher en dehors du monde, dans les perfections qui dependent uniquement du libre arbitre, dans la resignation, dans la Constance, dans Tamour mystique de Dieu et des hommes, les objets auxquels il appliquera sa volont^. Selon la morale du Traite des passions^ I'homme, simple partie de la nature, ne saurait viser a autre chose qu'a maintenir Tintegrit^ de son existence en utilisant k son profit le mecanisme universel. Or on voit clairement comment cetle morale scientifique sort des entrailles de la philosophic cartesienne, tandis que la premifere parait demeurer en dehors du dfiveloppement logique de cette philosophic.
Convient-ilj pourtant, de s'en tenir a ce r^sultat, et de proclamer que Descartes, comme philosophe, ne connait d'autre morale que la science appliquee ?
310 fiTUDES D'lIISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
II n'est pas n6cessaire de recourir aux ecrits de Descartes sp6cialement consacr^s i la morale pour voir ce qu'une telle interpretation aurait d'etroit et d'incomplet. D'une manifere gfin^rale, ce n'est pas la science qui est le centre de la philosophic cartesienne, c'est rhomme, et, dans Fhomme, la raison. D^ja quand il cultive les sciences de la nature, ce nVst pas la science m6mc que notre philosophe a en vue, c'est la formation du j"gement par la science. Le jugement est la capacity de discerner en toutes choses, sans hesitation ni incertitude, le vrai d'avec le faux. Or, pour y parvenir, il faut que nous developpions en nous une sorte de sens de la v6rit6, Les malhematiques, et en particulier Talgfebre, y contribuent merveilleusement *. En accoutumant notre esprit h. se repaitre de v^rites et Jine se contenter point de fausses raisons, elles le font sortir de son indifference naturelle et le determinent dans le sens de sa perfection. C'est cette culture de Tesprit, non la connaissance de Veritas particulieres, qui fait la veritable utility des sciences ^. Elles ne se peuvent detacher de la raison comrae le fruit se detache de Tarbre. Elles ont dans la raison et leur principe et leur fin.
Mais Descartes ne se borne pas a dresser sa raison mecaniquemcnt par Fexercice et Thabitude. II emploie la force intellectuelle ainsi acquise a 6tudier la nature de la raison elle-m6me, k en analyser le contenu, k en
(1) Regulae, I.
(2) Meth., in, 5.
mesurer la puissance, k en chercher la destination. De la science ii s*6l^ve a la m^taphysique. Non qu'il lui faille, pour cela, s^affranchir des exigences de la science. C'est la science au contraire qui, convenablement interpret^e, lui ouvre la voie de cette connaissance superieure. II remarque que la methode mathematique, si parfaite qu'elle soil, n'est que Tenveloppe de la methode veritable \ Celle-ci, degag^e de la forme parliculiere que lui donnent les geometres, a une port^e universelle et permet de tirer d'un sujet quelconque les vferites qu'il renferme. Par Temploi de cette methode, on pent done arriver a demontrer rigoureusement les verites metaphysiques aussi bien que celles de la geometrie. Et c'est le principal emploi que Phomme doive faire de sa raison, que de t&cher ainsi a connaitre Dieu, soimfime et les premiers principes de la science de la nature ^.
Des lors, si Ton conQoit qu'une philosophic purement naturelle se donne comme objet supreme Tempire de rhomme sur la nature, une philosophic plus complete ne pent voir dans cet empire mfeme qu'un moyen au service d'une fin plus haute. U ne s'agit plus seulement de r^gner, mais de regner au nom et en vue de la raison. Moderer Tinfluence du corps par la medecine est certcs le moyen exterieur le plus pratique d'aider les hommes a se rendre sages ; mais la medecine n'est pas la sagesse,
(1) Regulae, IV, 20.
(2) Letire k Mersenne, 15avril 1630. Gam., IV, 303.
312 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
non plus que Toulil n'est Toeuvre a laquelle il sert*. Et de mfeme gouverner ses passions gr&ce a la connaissance de leur mecanisme n'est pas encore les rapporter h leur veritable usage. Ce n'est pas telle pens6e qu'il nous plait que nous devons ticher de substituer a celles que la passion nous suggere, mais bien les pensees qui veritablement affranchissent Tftme , celles qui sont approuvees par la raison. Car c'est Toffice de la raison d'examiner la juste valeur des diffi§rents biens dont Tacquisition depend de nous*. Et au-dessus m6me du bon usage des passions, qui concerne Time envisag6e dans son union avec le corps, Descartes place les biens de Tdme envisagee dans sa vie propre. II y a une joie purement intellectuelle^. U4me pent avoir ses plaisirs k part*. L'exercice de la vertu, auquel sont attaches ces plaisirs, est non seulement un remade souverain contre les passions ^ mais encore la plus haute perfection ou Ton puisse pr6tendre, parce que c'est la pure action de la volonte libre*.
Au-dessus done de la morale des moyens, qui n'est guere que la physique appliqu6e, Descartes congoit une morale des fins, qui repose directement sur les parties
(1) Baillet, 11,11-12.
(2) Passions^ art. 144. Gf. Lettre k Madame Elisabeth, 1" juin 1645. Gamier, 111, 189.
(3) Pass. J art. 91.
(4) Ibid., art. 212.
(5) Ibid., art. 148.
(6) Ibid., art. 17-18.
les plus ^levees de la metaphysique. L'une el I'autre se fondent sur la science, si Ton prend ce mot dans son sens cart^sien, c'e&t-a-dire si on Tentend de la connaissance clairc et distincte, tant des choses corporelles que des choses spirituelles. Mais la seconde ne pent Hre derivee de ia seule science de la nature, dans le domaine de laquelle la raison et la voiont^ ne sont pas comprises.
Or, lorsque Descartes s'occupe de d^finir cette morale superieure, il est naturel qu'il rejoigne les stoiciens et autres philosophes de I'antiquit^, pour qui la culture de la raison ^tait dej& Tint^rfit supreme La raison humaine n'a pas change de nature, d'Aristote h. Descartes. Les expressions les plus parfaites qu'elle ait rencontr^es depuis que les hommes r^ilechissent vienneot ainst prendre place dans le syst^me cartesian, non comme des pieces de rapport, mais comme des parties int^rantes.
II s'en faut d'ailleurs qu'elles y soient transport^es telles quelles. La morale stoicienne, en particulier, n'est pour Descartes qu'une morale provisoire. Tocher a se vaiocre plutflt que la fortune est, certes, le parti le plus sage, tant qu'on est impuissant h modifier le monde exterieur. Mais la phiiosophie cartesieDue nous en conf^re justement te pouvoir. Elle substituera done k une morale d'abstention une morale positive et active. De ni^me, chercher dans I'ordre des choses ext^rieures elles-mfemes les rfegles de sa conduite est ce qu'il y a de mieux h faire, tant qu'on ignore les priucipes premiers dont cet ordre est une suite. Mais lorsque, gr&ce k une
314 lETUDES D^fllSTOlRE DE LA PHILOSOPHIE
culture methodique de la raison, rhomme est parvenu a eonnaitre les principales verites d'ou derivent les lois de . la nature, k la maxime : « Suis la nature j>^ il substitue, en un sens precis et positif qu'ont ignor6 les anciens, cette autre maxime : « Suis la vraie raison*. »
La doctrine d'un contenu propre de la raison et de la possibility pour Thomme d'y conformer les choses marque la morale cartesienne d'un caractfere original. En face d'une nature myst^rieuse et inflexible, les anciens ne savaient que contempler et acquiescer, ou se replier sur eux-mfemes. Avec Descartes, la raison, appuy6e sur une science qui lui livre les choses, devient une puissance efficace, une force naturelle, et elle se donne pour tsLche d'employer a son propre perfectionnement le m6canisme des choses exterieures. Ainsi, tandis que Socrale jugeait vaine et sacrilege la pretention de penetrer les causes des ph^nomenes physiques, tandis que les stoiciens plaQaient dans le detachement et la resignation le principe et le terme de la f61icit6, Descartes ne voit pas de bornes aux conquStes que la science pourra faire sur le monde, et, par la science, la raison humaine. Tandis que les slo'iciens ne savaient que condamner la passion, oil ils retrouvaient la violence et Tindiscipline de la nature brute, Descartes Tapprivoise, grice k une science qui en pen^tre les causes, et la tourne en auxiliaire de la raison. L'homme n'est plus ecras6 par la nature : il
(1) Letlres a Madame Elisabeth, 1" et 15 mai 1645. Gamier, III, 181, 183.
s'en sert. L'^me n'est plus prisonniere du corps : elle le meoe. La morale n'es^ plus Fart de s'isoler du monde et de se suffire : elle est le commandemenl de faire de la raison, qui est notre essence, une reality vivante et souveraine, la reine la oature.
Et cet empire m6me de la raison sur les choses n'est, aux yeux de Descartes, que le moyen pour elle de poursuivre les fins qui lui sont propres, telles que Tamour de Dieu et Tintfirfit de tout dont on fait parlie*. La metaphysique cartesienne, grdce k sa methode, nous fait connaitre avec certitude ces Veritas suprfemes, qui sont les lumi^res indispensables de la volont6. De la une nouvelle originality de la morale de Descartes. Les anciens, certes, ont 6lev6 tres haut les vertus ; mais, ignorant la vraie metaphysique, ils ne pouvaient les bien connaitre, et souvent ce qu'ils appellent dun si beau nom n'est, en eflfet, qu'un 6garement de la volonte^
C'est done bien par son union intime avec la science que se distingue d'un bout h Fautre la morale carteisienne. Mais on ne saurait dire purement et sim piemen t qu'elle derive de la science, surtout de la science des choses naturelles. Dans toutes ses phases elle se sert de la science pour atteindre k son but, qui est la determination parfaite de la volont6 par la raison. La pleine realisation de la raison est la fin : tout le reste
(1) Leltre k Madame Elisabeth, 15 juin 1645. Gamier, III, 192-3. <2) Meth,, I, 10.
316 £TUDES DIIISTOIRE DE LA PfllLOSOPHIE
n'est que moyen. En toutes choses, dit Descartes*, c'est la bonte de Tesprit qu'il nous faut rechercher; le reste ne m^rite d'fetre estime que dans la mesure ou il y conlribue.
(I) Reg., I.
Was uns zuthun gebuhrt, dess sind wir nur gewiss.
Kant (1782).
La philosophie de Kant est Tun des faits les plus considerables de rhistoire de Tesprit humain. Selon le c^lebre historien de la philosophie moderne, Kuno Fischer, elle ne represente rien moins qu'une revolution analogue a celle qu'accomplit Socrate, quand il rappela rhomme de T^tude du monde a T^tude de soi : elle donne en efFet pour tdche a Tesprit humain, non plus de trouver les principes de Tfitre et de se former une conception de Tunivers, mais de rechercher les conditions de la connaissance elle-m6me, Torigine etla valeur de nos representations et de nos jugements. Tout r^cemment encore le sagace Windelband 6crivait que le rationalisme de Kant est la concentration en une unite vivanle de tous les principes moteurs de la pensee moderne.
II est tout d'abord certain que la philosophie de Kant
(1) Ce travail est ex trait de la Grande Encyclopedie, oil il a paru en
ats £tudes d'histoire de la philosophie
preside au developpement de la philosophie aliemande proprement dite. De Fichte ou de Schelling a Wundt ou k Riehl, il n'est point de philosophe aliemand qui ne continue ou n'^Iabore des id^es kantiennes. Mais en dehors m6me de TAllemagne, le kantisme exerce une influence de plus en plus forte, k mesure qull est mieux connu. R6fut6 paries uns, accueilli paries autres^ilest undesfacteursessentielsdela pens6e phiiosophique contemporainc. Chez nous, en particulier, au vif interfet historique dont il est Tobjet se joint plus que jamais un int6r6t theorique. Non seulement il existe un neo-criticisme frauQaisqui esttrfesprosp^re, maisil ne paralt guere de dissertation philosophique ou ne soit discute le point de vue de Kant ; et son action se fait sentirj usque dans les domaines de la litt^rature et de la vie sociale.
Exposer le veritable caractfere d'une doctrine ainsi in61Se aux preoccupations et controverses pr^sentes est chose difficile ; le plus sdr sera de faire abstraction des divers developpements qu'elle a pu recevoir, et de nous replacer, autant que faire se pent, au propre point de vue du philosophe.