SUR
LA PHILOSOPHIE FRANQAISE*
Messieurs,
Un poete d'une exquise originalite, Andre Chenier, devisant sur la m^thode de travail de sa Muse, nous confie qu'elle butine de droite et de gauche et qu'elle emprunte sans compter :
Un juge sourcilleux, epiant mes ouvrages,
Tout a coup a grands cris denonce vingt passages
Traduits de tel auteur qu'il nomme...
Et Chenier ajoute :
Que ne vient-il vers moi ? Je lui ferai connaitre Mille de mes larcins qu'il ignore peut-etre...
Je ne sais pourquoi certains critiques aujourd'hui s'imaginent qu'il suffit de denoncer une influence regue
(1) Conference faite a fedimbourg, le 13 juillet 1897, au meeting de rAssociation franco-^cossaise, et publiee dans la Revue fran^aise iVEdimhourg (sept. 1897) el dans les Transactions de la Societe francoecossaise (branche ^cossaise).
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par un autcur, pour convaincre aussitdt celui-ci de m£diocrit6 : comme si la vie de Tesprii, aussi bien que celle du corps, n'etait pas un coDtinuel echange, et comme si le plus siir moyen de secher dans la sterilite n'etait pas de s'enfermer en soi et de pretendre se suffire. On est original quand on fait sien . ce qu'on emprunte. La philosophie en particulier s'est souvent renouvelee gr4ce d des influences etrangeres : temoin le r61e joue par Aristote au moyen &ge, ou Taction de Hume sur Kant dans les temps modernes. N'est-ce pas la loi de nature, que les hommes s'entr'aident dans la recherche de la v6rite comme dans le soin de la vie materielle ?
L'un des exemples les plus remarquables de ces Kcondes relations intellectuelles est Taction exercee par la philosophie 6cossaise sur la philosophie frangaise dans la premiere moitie de ce siecle. Si cette influence n'a pas suscit6 un mouvement comparable aux grandes revolutions de la pensee, elle n'en a pas moins provoqu6 une activite nouvelle, dont les suites se font sentir aujourd'hui encore. Dans quelles conditions ces relations se sont-elles produites, c'est ce que la presente etude a pour objet de rechercher.
Des le xvui^ sifecle, a vrai dire, la France s'interessait aux travaux des Ecossais. Une traduction frangaise de
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plusieurs oeuvres philosophiques de Hume avail paru a Amsterdam des Fan 1760. Une autre parut a Londres en 1788. La Theorie des sentiments moraiix d'Adam Smith, de 1759, fut traduite en frangais en 1764 et retraduite en 1798 par M"*® de Condorcet, qui, a T^cole de son auteur, s'efforga d'approfondir la nature de la sympathie morale. Un examen minutieux des id6es en France au xvm® siecle y ferait une large part au commerce avec I'Ecosse. Toutefois, ce n'etaient la que des influences isolees : et la metaphysique ecossaise proprement dite, celle de Reid, demeurait inconnue. C'est au commencement de ce siecle que la philosophic Ecossaise, prise dans son ensemble, est transporl6e en France et s'y incorpore a la philosophic nationale. N'y eut-illa qu'une influence fortuite, ou Taction de la philosophic ecossaise s'explique-t-elle par les conditions oil se Irouvait alors la philosophic frangaise ?
La fin du xvni® siecle, en mati^rc de philosophic, etait loin, en France m6mc, d'avoir 6te infructueuse. EUe avait produit les travaux des ideologues. Ces savants etaient les heriliers de Condillac, et, comme lui, chcrchaient a deduire logiquement nos idees de ce qui, chronologiquement, en est le point de depart. Mais, tandis que Condillac prenaitpour principe un fait proprement psychique, la sensation, fait qu'il s'appliquait a transformer suivaht une methode analogue a I'analyse algebrique, les ideologues chcrchaient la cause des phenomenes psychiques dans les conditions physiologiques
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de la vie mentale, et tendaient k ne voir, dans Tanalyse des sensatioas et des idees, autre chose qu'une branche de Thistoire natarelle. Par la ils se trouvaient amenes a ecarter de plus en plus les questions dont s'occupent d^ordinaire les philosophes, et a mfipriser ou k ignorer les metaphysiciens de tous les temps.
Contre cette conception extreme, une reaction se produisit au sein de Tideologie elle-m6me. Kaxiome de Tecole, c'etaitTabsolue passivite de Tesprit. A cette condition seulement, Tentendement pouvait se ramener a la sensation et celle-ci trouver son explication dans des ph^nomenes physiologiques. Or, Tideologue Destutt de Tracy jugea que, seul, le mouvement volontaire, se heurtant a des obstacles etrangers pouvait rendre compte de notre idee des chosesexterieures. Qu'etait-ce pourtant que ce mouvement volontaire ? Se reduisait-il a une sensation ? D6s 1798, Degerando estime que, si la sensation se transforme en perception, c'est qu'elle est 61abor6e par Tatlention, commepar une action originale de Tesprit. Et Maine de Biran pr61ude, des 1803, a sa philosophic de Teffort, en exposant que la perception suppose notre activite volontaire, et, comme telle, est irr^ductible a la sensation. Bient6t Ampfere degagera, du fonds sensible de Tesprit, la raison, consid6ree comme faculty d'apercevoir des rapports a la fois n6cessaires et reels. Enfin, tout en pretendant rester condillacien, ringenieux Laromiguiere expliquait la formation de nos id6es par Tapplication des forces actives de
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noire esprit a nos diverses manieres de sentir. D'ellemfcme done, Tideologie frangaise tendait h s'61argir et a se transformer, par la reintegration d'el6ments essentiellement actifs et rationnels dans la constitution de Tesprit humain.
Dans le m6me temps, la societe, attentive au rapport J
des id6es aux faits, se pr^occupait des consequences -'I
pratiques du condillacisme. Certes, le perfectionnement moral avait 6t6 la preoccupation constanle des ideologues. Mais ces philosophes altendaient ce perfectionnement de Tapplication pure et simple d'une science toule physique dans ses principes. Or, on se demandait maintenant si vraiment, par cette voie, il 6tait possible d'aboutir h la morale de la tradition et de la conscience, a la morale, au sens vulgaire du mot. On rendait la m6thode condillacienne responsable deTexplosion de materialisme pratique qui s*etait produite au xvin® si^cle. On en venait a juger la morale compromise si elle n'etait pas mise a part, comme possedant ses principes a elle, ind^pendants des principes de la speculation. C'etait rheure ou Chateaubriand demontrait Texcellence de la religion chretienne par son accord avec les desirs et les besoins du coeur humain. Plus explicite, M""® de Stael s'elevait centre la souverainete du raisonnement, du calcul, de la froide logique, et exaltait le sentiment, Tenthousiasme, seule source, disait-elle, des vraies id^es morales. Et elle aboutissait, non seulement a reclamer pour la morale des principes propres et inde-
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pendants, mais k chercher, dans les consequences pratiques, la pierre de louche de toute verity philosophique.
Que cet 6tat des esprits appeldt, non seulement un progrfes des doctrines existantes, mais la formation d'une philosophic nouvelle, c'est ce qui fut nettement indiqu6, dfes 1804, par Tideologue Degerando lui-m6me, dans son Bistoire comparee des systemes de philosophie, Concilier la morale et les lumiferes, tel est, selon lui, le vrai but de la philosophie. Sans doute la philosophie doit 6tre oeuvre de raison, non dlnspiration ; mais il faut qu'elle satisfasse tons les besoins de la nature humaine. Nous croyons, declare Deg6rando, la cause de rexp6rience a peu pres gagnee. Li est le principe et la regie inviolable. Mais il s'agil de tirer de Texp^rience ce qui s'y trouve veritablement. Or Texperience, prise dans sa totalite, contienl, et des \erit6s premieres speculatives, fon dement de notre science, et des v6rites pratiques primitives et independantes, fondement de la morale. La raison du philosophe s'en tiendra done, comme Tinstinct du vulgaire, au temoignage de la conscience. Loin d'fetre humilie de cette rencontre, le philosophe « s'applaudira de trouver le principe de la 16gislalation qui doit diriger sa vie et assurer sa Klicite dans les conditions fondamentales de sa propre nature, et il dira : Homo sum, humani nihil a me alienum puto ».
Telle est, dit Degerando, la philosophie qu'il s'agit de constituer. Mais n'est-ce 1^ qu'un r6ve, un souhait de rimagination ? Si Ton y prend garde, cette philosophie,