‹ Études d'histoire de la philosophie [microform]Chapitre 36 sur 42 · DANS LA PHILOSOPHIE DE DESCARTES · texte numérisé non relu

DANS LA PHILOSOPHIE DE DESCARTES

Mirun, mlhl videtur. p.erosque homines plautarum vires, siderura motus -e'« brum Iransmulaliones, simitrum-' que discipl.uarura objecta diJigenJissime persoruUri,alqueinlen™fere'„uMosde bona mente... cogitare.quumtamenalia omnia non tara propler se quamquia ad liane al.qu.d conferuni, sint .Tst.^nanda. Descvrteh, Rey, ad. dir. i»g. Reg. |.

La partie des écr.ts de Descar.es relative à la morale n es pas sans étendue ; mais, ni par sa forme ni par son contenu, elle ne semble, au premier abord, appartenir à son œuvre philosophique proprement dite. Ce sont avant out les lettres à la princesse Elisabeth et à la reine de ■^uede : Descartes sy accommode visiblement aux des.rs et aux besoins de ses illustres correspondantes. Il es vra. qu'une esquisse de morale pratique figure dans le ^scoun de la Méthode. Mais, selon un document récemment publié par M. Ch. Adam', Descartes

(2) Manuscrit de GœttiniïPn fft^,, a ^"Périeur, 1896). '"^"'"e^" («^^'- ^ourgiof^nonne de renseignement

ii*aurait ajouté ces règles que malgré lui, à cause des pédagogues et autres gens de même espèce, tout prôts à Faccuser d'être sans religion et sans foi, et de vouloir renverser l'un et l'autre par sa méthode. Quant au contenu de ces écrits sur la morale, il est certes très élevé de pensée et admirable de forme, mais il paraît peu en rapport avec la propre doctrine du philosophe. Emprunté, selon Baillet, à saint Thomas, destiné, d'après ce qu'en dit Descartes lui-même, à concilier Aristote, Zenon et Épicure ^ il apparaît comme particulièrement empreint de stoïcisme. Or le stoïcisme était courant alors. Descartes est stoïcien, comme les héros de Corneille. Sa mathématique n'y est pour rien. Il semble donc, ou que Descartes se soit, quant à lui, désintéressé des recherches morales, ou que, s'il a professé des maximes en cette matière, elles procèdent de sentiments individuels ou d'influences extérieures, plutôt que du développement logique de sa philosophie.

Il est digne de remarque que cette appréciation, à laquelle nous induit un premier examen des écrits moraux de Descartes, n'est nullement conforme aux déclarations sans cesse renouvelées du philosophe sur l'objet de la philosophie.

(i) Œuvres philos. île Descavtes, édil. Garnier, III, 184-5.

Quelle est, selon les lieffuhv', la manière sérieuse de chercher la vérité ? C'est de songer uniquement à accroître la lumière naturelle de la raison, non pour résoudre telle ou telle difficulté d'école, mais pour rendre l'entendement capable, en chacune des rencontres de la vie, de prescrire à la volonté ce qu'elle doit choisir. Si Descartes a un très vif désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux, c'est, nous dit-il dans le Discour, de la Méthode \ qu'il sait que c'est le moyen de voir clair en ses actions et de marcher avec assurance en cette vie. Et, dans la Préface des Princives, il définit la philosophie l'étude de la sagesse laquelle consiste, dit-il, en une parfaite connaissance' de toutes les choses que l'homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l'invention de tous les arts. Cette étude, ajoute-t-il, est plus nécessaire pour régler nos mœurs que ne l'est l'usage de nos yeux pour guider nos pas.

El de fait, selon l'homme du monde qui semble l'avoir connu le plus intimement, Clerselier, la morale faisait l'objet de ses méditations les plus ordinaires'. Il est vrai qu'il n'aimait pas à écrire sur ces sujets. Mais lui-même explique que c'est par prudence •. En matière physique

(3) Baillet, La vie de M. Descartes, I, 115.

(4) Baillel, II, 282.

ÉTUDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHrE

Ml

également, il préféra plus d'une fois le silence au risque de la persécution.

Toutefois on peut se demander si, dans Tceuvre qu'il nous a laissée, les idées morales et les doctrines physiques font bien partie d'un seul et même système, ou si elles ne sont pas comme deux fleuves qui vont parallèlement, sans mêler leurs eaux. Sans doute Descartes nous présente les règles de sa morale provisoire comme tirées de sa méthode. Mais que vaut cette affirmation, s'il n*a introduit ces règles que pour donner le change aux pédagogues? En elles-mêmes elles ne paraissent guère liées à sa philosophie. Il est vrai encore que, dans la Préface des Principes^ il nous parle d'une morale définitive qui présuppose une entière connaissance de toutes les autres sciences. Mais cette morale, plusieurs estiment qu'il ne l'a môme pas esquissée, et que c'est sa morale par provision qui se trouve être sa morale définitive*.

La question est embarrassante. Il serait illégitime de juger Descartes uniquement sur les parties de sa tâche que sa vie prématurément tranchée lui a permis de mener à terme. Dans les œuvres de la pensée, la tendance interne, le principe vivant de développement importe souvent plus que les résultats immédiatement observables. La réalité d'une morale cartésienne serait suffisamment démontrée, si l'on prouvait que la philosophie de Descartes contient en elle les germes d'une morale.

(1) Ed. Garnier, I, 592.

(2) Cf. éd. Garnier, UI, 179.

Nul doute que cette philosophie ne soit, d'une manière générale, tournée vers la pratique. Bien qu'il aime à se retirer dans la solitude pour méditer, Doscarles n'est nullement un philosophe de cabinet. Il a au plus haut point le sens du réel, il se mêle aux événements de son temps, Il fréquente des gens de diverses humeurs etcondilions, il recueille les observations de chacun sur les choses qui le concernent. II estime que le devoir suprême, c'est de procurer, autant qu'il est en nous, le bien général de tous les hommes. Aussi son grand grief contre la philosophie des écoles, c'est qu'elle est purement spéculative et demeure stérile. Au lieu de cette philosophie de disputeurs, il en cherche une pratique qui mette à la disposition de l'homme la force et les

actionsdu feu, de l'eau, de l'air et de tous les autres corps qui nous environnent, et qui le rende comme maître et possesseur de la nature '. Il rêve de préserver 1 homme des maladies, peut-être même de l'affaiblissement de la vieillesse. Sa mort fut annoncée en ces termes par la Gazette d^ Anvers : . En Suède, un sot vient de mourir, qui disait qu'il pouvait vivre aussi longtemps qu'il voulait ^ » *

(1) Méth., VI, 2.

seiXtTùu^^^^^^^^^^^ ''^' '^ ^^-^ bourguignonne ,e VEn^

Descartes, ainsi que Bacon, retient de la tradition des alchimistes et des magiciens l'ambition de dominer celte nature, que les anciens s'étaient bornés à contempler.

Mais les alchimistes croyaient que, pour la faire agir à son gré, il suffisait de la mettre en branle par une imitation tout empirique et extérieure de ses procédés. Quant aux magiciens, ils s'en approchaient comme d'une puissance mystérieuse et peut-être diabolique, dont il s'agissait d'enchaîner la volonté par des formules. Bacon lui-même, dans sa poursuite immédiate d'une philosophie active, n'a, en somme, nulle raison d'admettre que la nature répondra aux sollicitations de l'homme, sinon que cela est nécessaire pour que l'homme puisse agir sur elle. Sa science reste aveugle, parce que, confondant le moyen avec la fin, elle ne reconnaît d'autres principes que les règles susceptibles d'être appliquées telles quelles à la pratique *.

L'originalité de Descartes fut de juger que la légitimité du problème de l'empire de l'homme sur la nature demeurait incertaine et la solution toujours douteuse, tant qu'on omettait de rechercher par quelle opération interne la nature tire en réalité tel effet de telle cause. Il estima que la pratique supposait la théorie au sens propre de ce mot, la connaissance de l'intérieur des choses. C'est de ce biais, selon lui, qu'il fallait considérer la nature, si l'on voulait réussir à en devenir

(1) .Voit. Org,, 1, 4 II, 1-5.

-îlre. Ainsi Jadis, dans rordre des choses .orales Socrate ava. enseigné que l'habileté pratique légitile -nt poursuivie par les sophistes ne ponvai^tre luZ

ue par un détour,, savoir par la connaissance rat 0!

cartes, ie type même de la thénrÎA u •

o'x* • X , meorie, la science rovale

pour essence ™é„e de. .ho.e.„.,érielte. D.,c. il „lli,e„ ,. „.,M„„i ,,

"" • ""■•'■^"•i»» de, chces de » p.i„, a. ,„ !" selon loi, le vénlable moyen de .. 1 *

- ». p™u,ne, .0..::: lit:;:::;:.:'

P» »»x développement, de I. ,eienee „ni nW.ie„,

m.lhe„.„,„e,, le, iuel,ne, principe, g,„4„„ „'' ,"

d êlre développée, ,„e d„, 1. m„„ne et d.n, le ,.n, """"•'" P"" '-l™ P-ible la ^enc. de I. vie I

') Baillet, 11,227.

BOLTROUX.

s'agit d'arriver à prouver que la vie elle-même n'est qu'un mécanisme et par conséquent tombe sous nos prises. Tandis qu'il étudie une science, Descartes pense à celle qui, selon la nature des choses, viendra après et le rapprochera davantage de la pratique. L'idée du but, constamment présente à son esprit, dirige et modère ses efforts. Semper ad eventiim festinal.

C'est grâce à cette méthode qu'il put rêver d'accomplir à lui seul le projet d'une science universelle. En 1637, il jugeait que les vérités qu'il avait trouvées dans les sciences n'étaient que les suites et dépendances de cinq ou six principales difficultés qu'il avait surmontées; et il pensait n'avoir plus besoin que de gagner deux ou trois autres batailles semblables, pour venir entièrement à bout de ses desseins'.

Ainsi s'explique également son passage, en apparence capricieux, d'une science à une autre. Dès 1623, il néglige la o^éométrie -. En 1629, il s'absorbe dans la méditation métaphysique. Il n'y consacre guère plus de neuf mois. En 4630, il rappelle à Mersenne qu'il a renoncé à l'étude des mathématiques depuis plusieurs années, jaloux de ne plus perdre son temps à un travail stérile. De 1629 à 1633, il s'occupe surtout de physique. A la fin du Discours de la Méthode, il annonce l'intention de n'employer le temps qui lui reste à vivre à autre chose, sinon à tirer de la physique les règles d'une méde-

(1) Méth., IV, 4.

(2) Baillet, I, i!l.

""7;° ""■■"■ - «»- «.c e«p„c L 2Z *« P ...»è„e.. Rig.„„„, .i,,„.^„, J"^

i"'"": '«"''" "•"' •• "^''....e de ,„„„ „:.x '

peu ,„p,,rte ,u. le .fani..,. d» ]. „.,„. ^j, ''^^' r"' " " '•"' i>«»' ^". l'on I. cnçou. s J.T

Qu'il fl ovr>r X ■*•' ®* ^^* causes

r " '';''P''^"^- «ont lelles que tous les effets quelles peuvent produire se trouvent semblables à ce x le nous voyons dans le .onde. I, estimera inutile de s

o-er s. c'est par ces causes ou par d'autres e ; ene.s sont en réalité produits. Il pense qu'il es a„ "..le pour la vie de connaître des causes aiL ,:^ uc de posséder la connaissance des vraies ■. Il Tcon 'ente, a cet égard, d'une certitude morale^

Dans le progrès de la connaissance ainsi entendu la -orale ne peut manquer d'avoir sa place, dautan q„ -on notre auteur, la racine et le tronc sont prLc pa.' le.nent est.més pour les fruits qu'ils doivent prodJre,

(I) Principes, IV, 204.

(*2j Baillet, II, 227-8.

et que c'est surtout des sciences qui doivent venir les dernières, médecine, mécanique et morale, que dépend Futilité première de la philosophie*. Et il n'est pas interdit à Descartes d'espérer se satisfaire sur ces objets suprêmes, malgré la brièveté de la vie humaine et les limites de notre intelligence, par cette raison même qu'il sait économiser ses forces et ne demander à chaque science que ce qu'elle peut et doit lui fournir pour l'exécution de son dessein. La fécondité de la connaissance réside dans sa clarté et sa distinction, non dans son étendue.

Mais à quelle morale ce progrès va-t-il aboutir? Ne tend-il pas simplement à nous mettre en mesure de disposer de la nature humaine, grâce à la science de l'homme, comme nous disposons de la nature corporelle, grâce à la science du corps ? Une mécanique psychique, n'est-ce pas tout ce que Descartes a en vue ?

Et, de fait, Descartes a jeté les fondements d'une telle morale dans son Traité des Passions^ où, en découvrant le principe de ces mouvements de Tâme, il nous apprend à les modifier et à les diriger. Comme, d'ailleurs, celte étude même nous montre à quel point l'esprit dépend du tempérament et de la disposition des organes du corps,

(1) Préf. des Prin,, Garnier, I, IW.

tA MORALE ET LA SCIENCE SELON DESCARTES 30,

Descartes conclut expresséo^ent que, s'il est possible de -"ver quelque .oyen qui rende co.n,u„é™e„t 1

Hon,n,es plus sages et plus habiles, c'est dans la Je

cine qu'on le doit chercher.

Ainsi s'achève, semble-t-il, l'édifice projeté parle phi-

osophe. Une morale en est le couronnement, Lis cot-

de la Méthode et dans les Lettres! Celle-ci, toute pénétrée d espnt antique ou d'influences chrétiennes ^aU -ne exhortation, une métaphysique ou une ^^ Celle des />.>.«>.etdu Traita , es Passions ^.^ « hose que la dernière et la plus immédiatement p •que apphcation de la science moderne. Selon la mora e des Lettres, l'homme doit chercher en dehors du mondt

e.s les perfections qui dépendent uniquement du libre' arbitre, dans la résignation, dans la constance, dans

1 amour mystique de Dieu et des hommes, les objets

auxquels il appliquera sa volonté. Selon la morale^: T'aue des passions, l'homme, simple partie de la nature ne saurait viser à autre chose qu'à maintenir l'intégrité e son existence en utilisant à son profit le mécan sme universel. Or on voit clairement comment cette moral scientifique sort des entrailles de la philosophie cartésienne, tandis que la première paraît demeurer en dehors du développement logique de cette philosophie.

Convient-il, pourtant, de s'en tenir à ce résultat, et de proclamer que Descartes, comme philosophe, ne connaît d autre morale que la science appliquée ?

Il n'est pas nécessaire de recourir aux écrits de Descartes spécialement consacrés à la morale pour voir ce qu'une telle interprétation aurait d'étroit et d'incomplet. D'une manière générale, ce n'est pas la science qui est le centre de la philosophie cartésienne, c'est l'homme, et, dans l'homme, la raison. Déjà quand il cultive les sciences de la nature, ce n'est pas la science même que notre philosophe a en vue, c'est la formation du jiigement par la science. Le jugement est la capacité de discerner en toutes choses, sans hésitation ni incertitude, le vrai d'avec le faux. Or, pour y parvenir, il faut que nous développions en nous une sorte de sens de la vérité. Les mathématiques, et en particulier l'algèbre, y contribuent merveilleusement'. En accoutumant notre esprit à se repaître de vérités et à ne se contenter point de fausses raisons, elles le font sortir de son indifférence naturelle et le déterminent dans le sens de sa perfection. C'est cette culture de l'esprit, non la connaissance de vérités particulières, qui fait la véritable utilité des sciences ^ Elles ne se peuvent détacher de la raison comme le fruit se détache de Tarbre. Elles ont dans la raison et leur principe et leur fin.

Mais Descaries ne se borne pas à dresser sa raison mécaniquement par l'exercice et l'habitude. 11 emploie la force intellectuelle ainsi acquise à étudier la nature de la raison elle-même, à en analyser le contenu, à en

(!) Requise, I.

(2) Mélh., m, 5.

LA MORALE ET LA SCIENCE SELON DESCARTES 3u

mesurer la puissance, à en chercher la destination. De a science il s'élève à Ja métaphysique. Non qu'il lui faille pour cela, s'affranchir des exigences de la science C est la science au contraire qui, convenabiement interprétée, lui ouvre la voie de cette connaissance supérieure. Il remarque que la méthode mathématique, si parfaite qu'elle soit, n'est que l'enveloppe de la méthode ventable '. Celle-ci, dégagée de la forme particulière que lui donnent les géomètres, a une portée universelle et permet de tirer d'un sujet quelconque les vérités qu'il renferme. Par l'emploi de cette méthode, on peut donc arriver à démontrer rigoureusement les vérités metaphysiques aussi bien que celles de la géométrie. Et c est le principal emploi que Phomme doive faire de sa raison, que de tacher ainsi à connaître Dieu soimême et les premiers principes de la science de la nature ^

Dès lors, si l'on conçoit qu'une philosophie purement naturelle se donne comme objet suprême l'empire de 1 homme sur la nature, une philosophie plus complète ne peut voir dans cet empire même qu'un moyen au service d'une fin plus haute. II ne s'agit plus seulement de régner, mais de régner au nom et en vue de la raison Modérer l'influence du corps par la médecine est certes le moyen extérieur le plus pratique d'aider les hommes a se rendre sages ; mais la médecine n'est pas la sagesse,

(1) Reffulœ, JV, 20.

(2) Lettre à Met-senne, 15 avril 1630. Garn, IV, 303,

non plus que Foulil n'est l'œuvre à laquelle il sert*. Et de même gouverner ses passions grâce à la connaissance de leur mécanisme n'est pas encore les rapporter à leur véritable usage. Ce n'est pas telle pensée qu'il nous plait que nous devons tâcher de substituer à celles que la passion nous suggère, mais bien les pensées qui véritablement affranchissent l'âme , celles qui sont approuvées par la raison. Car c'est Toffice de la raison d'examiner la juste valeur des différents biens dont l'acquisition dépend de nous*. Et au-dessus même du bon usage des passions, qui concerne l'âme envisagée dans son union avec le corps, Descartes place les biens de l'âme envisagée dans sa vie propre. Il y a une joie purement intellectuelle \ L'âme peut avoir ses plaisirs à part\ L'exercice de la vertu, auquel sont attachés ces plaisirs, est non seulement un remède souverain contre les passions*, mais encore la plus haute perfection où l'on puisse prétendre, parce que c'est la pure action de la volonté libre*.

Au-dessus donc de la morale des moyens, qui n'est guère que la physique appliquée, Descaries conçoit une morale des fins, qui repose directement sur les parties

(1) Baillel, 11,11-12.

(2) Passionft, art. 141. Cf. Lellre à Madame Elisabeth, 1"' juin 1645. Garnier, 111, 189.

(3) Pass., art. 91.

(4) Ibid., art. 212.

^5) Ibid., art. 148.

(i) Ibid., art. 17-18.

les plus élevées de la métaphysique. Lune et l'autre se fondent sur la science, si l'on prend ce mot dans son sens cartésien, c'est-à-dire si on l'entend de la connaissance claire et distincte, tant des choses corporelles que des choses spirituelles. Mais la seconde ne peut L denvee e la seule science de la nature, dans le domaine de laquelle la raison et la volonté ne sont pas comprises. Or. lorsque Descartes s'occupe de définir celte morale supérieure, il est naturel qu'il rejoigne les stoïciens et autres philosophes de l'antiquité, pour qui la culture de la raison était déjà l'intérêt suprême La raison humaine n a pas changé de nature, d'Aristote à Descartes. Les -pressions les plus parfaites qu'elle ait rencontrées depuis que les hommes réfléchissent viennent ainsi prendre place dans le système cartésien, non comme des p.eces de rapport, mais comme des parties intégrantes.

Isen faut d'ailleurs qu'elles y soient transportées telles quelles. La morale stoïcienne, en particulier, n'est pour Descartes qu'une morale provisoire. Tâcher à se va.ncre pM6t que la fortune est, certes, le parti le plus sage, tant qu'on est impuissant à modifier le monde x.erieur. Mais lu philosophie cartésienne nous en confère justement le pouvoir. Elle substituera donc à une morale d'abstention une morale positive et active. De même, chercher dans l'ordre des choses extérieures elles-mêmes les règles de sa conduite est ce qu'il y a de m.eux à faire, tant qu'on ignore les principes premiers dont cet ordre est une suite. Mais lorsque, grâce à une

culture méthodique de la raison, Thomme est parvenu à connaître les principales vérités d'où dérivent les lois de la nature, à la maxime : « Suis la nature », il substitue, en un sens précis et positif qu'ont ignoré les anciens, cette autre maxime : t Suis la vraie raison'. »

La doctrine d'un contenu propre de la raison et de la possibilité pour l'homme d'y conformer les choses marque la morale cartésienne d'un caractère original. En face d'une nature mystérieuse et inflexible, les anciens ne savaient que contempler et acquiescer, ou se replier sur eux-mêmes. Avec Descaries, la raison, appuyée sur une science qui lui livre les choses, devient une puissance efficace, une force naturelle, et elle se donne pour tâche d'employer à son propre perfectionnement le mécanisme des choses extérieures. Ainsi, tandis que Socrate jugeait vaine et sacrilège la prétention de pénétrer les causes des phénomènes physiques, tandis que les stoïciens plaidaient dans le détachement et la résignation le principe et le terme de la félicité, Descartes ne voit pas de bornes aux conquêtes que la science pourra faire sur le monde, et, par la science, la raison humaine. Tandis que les stoïciens ne savaient que condamner la passion, où ils retrouvaient la violence et l'indiscipline de la nature brute. Descartes l'apprivoise, grâce à une science qui en pénètre les causes, et la tourne en auxiliaire de la raison. L'homme n'est plus écrasé par la nature : il

(t) Lellres à Madame Elisabeth, I*' et 15 mai 1645. Garnier, III, 181, 18a.

U MORALE ET LA SCIENCE SELON DESCARTES 3i5

S'en sert. L'âme n'est plus prisonnière du corps : elle le mène. La morale n'est plus l'art de s'isoler du monde et de se suffire : elle est le commandement de faire de la raison, qui est notre essence, une réalité vivante et souveraine, la reine la nature.

Et cet empire même de la raison sur les choses n est, aux yeux de Descartes, que le moyen pour elle de poursuivre les fins qui lui sont propres, telles que amour de Dieu et l'intérêt de tout dont on fait partie- La métaphysique cartésienne, grâce à sa méthode nous fait connaître avec certitude ces vérités suprêmes' qui sont les lumières indispensables de la volonté. De à une nouvelle originalité de la morale de Descartes Les anciens, certes, ont élevé très haut les vertus • mais, Ignorant la vraie métaphysique, ils ne pouvaient' les bien connaître, et souvent ce qu'ils appellent d un Si beau nom n'est, en efl^et, qu'un égarement de la volonté ^

C'est donc bien par son union intime avec la science que se distingue d'un bout à l'autre la morale cartésienne. Mais on ne saurait dire purement et simplement qu elle dérive de la science, surtout de la science des choses naturelles. Dans toutes ses phases elle se sert de la science pour atteindre à son but, qui est la détermination parfaite de la volonté par la raison. La pleine réalisation de la raison est la fin : tout le reste

Si'"" t^'" '""'*"' *' '"'" '**'• '""''''' "•• ^^■^■

It

n'est que moyen. En toutes choses, dit Descartes \ c'est la bonté de l'esprit qu'il nous faut rechercher; le reste ne mérite d'être estimé que dans la mesure où il y contribue.

(I) Reg., ï.

KANT'

Was uns zu Ihun gebuhrt, dess sind « ir nur gex. iss.

Kakt(1782).

La philosophie de Kant est l'un des faits les plus considérables de l'histoirA H» V : ■ xiA., .. ""''»"« de 1 esprit humain. Selon le

Célèbre historien de la philosophie moderne, Kuno Fis-

cher, elle ne représente rien moins qu'une révolution

analogue à celle qu'accomplit Socrate, quand i, rappl

homme de l'étude du monde à l'étude de soi e

onne en effet pour tâche à lesprit humain, non plus

de trouver les principes de l'être et de se former une

conception de l'univers maîc a^ l ,

p univers, mais de rechercher les condi-

•ons de la connaissance elle-même, l'origine et la valeur de nos représentations et de nos jugements. Tout récemment encore le sagace Windelband écrivait que le raùo-

U^eeKantestlaconcentrationenune unité vivante de ou les principes moteurs de la pensée moderne.

Il est tout d'abord certain que la philosophie de Kant

18^! "" '"""" "'' "'"" "« •» «'-"« ^ncolopéa^e, oU i. a paru en

KANT

préside au développement de la philosophie allemande proprement dite. De Fichte ou de Schelling à Wundt ou à Riehl, il n*est point de philosophe allemand qui ne continue ou n'élabore des idées kantiennes. Mais en dehors même de TAllemagne, le kantisme exerce une influence de plus en plus forte, à mesure qu'il est mieux connu. Réfuté par les uns, accueilli par les autres, il est un des facteurs essentiels de la pensée philosophique contemporaine. Chez nous, en particulier, au vif intérêt historique dont il est Tobjet se joint plus que jamais un intérêt théorique. Non seulement il existe un néo-criticisme français qui est très prospère, mais il ne paraît guère de dissertation philosophique où ne soit discuté le point de vue de Kant ; et son action se fait sentir jusque dans les domaines de la littérature et de la vie sociale.

Exposer le véritable caractère d'une doctrine ainsi mêlée aux préoccupations et controverses présentes est chose difficile ; le plus sur sera de faire abstraction des divers développements qu'elle a pu recevoir, et de nous replacer, autant que faire se peut, au propre point de vue du philosophe.

Page 1