Ibid. « Omnia esse plena, quia mater idem est
3. « Videbam geometriam, seu philosophi struere ad philosophiam de motu seu corpore
144 études d'histoire de la philosophie.
Si l'espace est nécessaire à la représentation du mouvement, il pourrait donc se faire que le mouvement à son tour fût nécessaire à l'existence de l'espace. Et il n'est pas jusqu'à la théorie des indivisibles, telle qu'elle est exposée dans la Theoria motus abstracti, qui ne dût porter Leibnitz à cette conclusion.
D'un idéal seulement on peut dire, en effet, ce qu'il a dit de l'espace, à savoir qu'il possède un nombre infini de parties ; et la contradiction inhérente à la supposition qu'elles y seraient en acte éclate dans cette remarque qu'il faudrait, pour qu'elles fussent vraiment inétendues, qu'elles fussent indivisibles, et qu'on ne peut admettre, si elles sont cependant des parties de l'étendue, qu'elles soient des minima. De vrai, il n'y a pas plus de parties réelles de l'espace qu'il n'y a de réalité dans l'espace luimême, lequel n'existe pas plus que la matière première : il n'y a donc en lui de parties qu'en puissance, et il n'y a pas deux principes qui leur donnent l'existence, comme il n'y en a pas deux qui puissent la donner à une grandeur finie quelconque dans l'étendue ; mais il n'y en a qu'un, et c'est le mouvement. Si l'indivisible géométrique existait, en effet, d'une existence réelle, il exclurait d'emblée la possibilité de l'indivisible phoronomique, puisqu'il faudrait que le conatus occupât à la fois un nombre infini de points géométriques, ce qui exclut la possibilité du mouvement, ou qu'il les occupât successivement, ce qui exclut encore la possibilité du mouvement en excluant l'indivisibilité du conatus. Mais exclure la possibilité du mouvement, c'est exclure la possibilité d'une existence quelconque, et on aboutirait à cette inadmissible conclusion que l'existence en soi des parties indivisibles de l'espace exclut la possibilité de l'existence des corps.
De vrai, il n'y a d'abord d'indivisibles dans l'espace, comparables entre eux par leurs grandeurs diverses, que les lieux parcourus dans une durée très petite par des mouvements différents ; et si l'espace nous est, dans la
représentation, nécessaire pour les mesurer, le mouvement est nécessaire à son tour pour qu'ils soient dans l'espace autrement qu'à l'état de purs représentés et de purs possibles, et pour qu'ils y soient d'abord déterminés. Des indivisibles géométriques ou des inétendus, on peut dire, semble-t-il, qu'ils peuvent avoir, tout en restant inétendus, toutes les grandeurs, disons mieux, tous les degrés possibles de réalité (« punctum puncto majus ») ; car à peine est-il besoin de remarquer à ce propos que, pour l'indivisible, être en acte, c'est être de dimensions définies, et qu'autrement il ne serait qu'en puissance. Or, à quoi ces points de l'espace plus grands les uns que les autres devraient-ils les dimensions qui, pour la première fois, les font passer de la puissance à l'acte, sinon au mouvement, variable à l'infini quant au degré, et avant lequel il n'y a dans l'espace, au dire de Leibnitz lui-môme, que le vide et le néant, et duquel dans les corps résulte toute puissance et toute réalité ?
Ce n'est donc point outrer la pensée de Leibnitz que de dire qu'il tendait, dès cette époque, quoique inconsciemment, à voir dans le conatus le fondement non seulement du réel, mais de l'existence même de cette extension qui, avant le conatus, n'existe qu'en puissance, et qui n'existe en acte que par le mouvement. Et dès lors qu'on ne peut trouver au conatus un fondement suffisant ni dans le géométrique, puisqu'il est, au contraire, ce qui le détermine, ni non plus en lui-même, puisqu'en tant que conatus et qu'élément du mouvement il s'exprime tout entier dans le géométrique, il reste qu'il le trouve dans une réalité plus haute 1 qui le détermine d'abord et qui, du même coup, détermine le lieu qu'il définit en le parcourant. Du point de vue du réel, le géométrique postule donc le conatus, lequel à son tour postule, comme nous le verrons mieux dans le chapitre suivant, une réalité d'un ordre plus élevé, qui n'est autre que l'esprit : et voilà pourquoi Leibnitz,
1. A Arnauld. Gerh., Phil, I, p. 75. Leibnitz écrit (1671) : « Principium motus seu snhslantiam corporis extensione carere. »
1, écrivait à Arnauld : « Videbam geometriam ilosophiam de loco, gradum struere ad philosole motu seu cor pore, et philosophiam de motu ad in de mente *. » Et il n'est pas douteux que le degré r postule par son insuffisance même le degré xr.
\ anche, le supérieur ne trouve son expression que nférieur, l'âme dans le conatus, le conatus dans ible ou le géométrique, et l'un et l'autre en dernalyse dans l'espace qu'ils déterminent. Mais ne ï l'espace d'autre rôle que d'être en quelque sorte de l'expression des choses, n'est-ce point le rapd'autant plus d'une forme toute relative et comme l'existence, qu'il est plus éloigné de la réalité ? î voulons point dire que, dans YHypolhesis, Leibnettement aperçu et déjà enseigné cette relativité ainsi dire cette phénoménalité de l'espace ; mais rait là voie qui devait l'y conduire, et il y arrivera progrès rapides ; dès 1076, dans le Pacidius Phila- 1 aura renoncé à la réalité de l'indivisible géomépour ne l'admettre qu'en puissance, ce qui était l'Espace un idéal et non plus un réel si la marque uix, comme il l'écrira plus tard à de Volder, est 3Ut y est antérieur aux parties, tandis que « in reatitates multitudine sunt priores, nec existunt multinisi per unitates 3 » ; et nous avons au reste dans momus 4 , son propre témoignage que ses réflexions caractère non géométrique du mouvement furent bonne heure à celles qui devaient le conduire à la > de l'idéalité de l'espace : « Cum enim olim spancepissem tanquam locum realem immobilem, sola me praeditum, motum labsolutum defkiire potëitatione spatii hujus realis. Sed paulatim dubitare
, I, 71. Cf. IV, p. 188 ; p, 238.
iiv. I, p. 214.
.., P/iH., II, 279 en haut, iv. I, 580.
cœpi, utrum taie esset Ens in natura, quod spatiuir vocant » ; et il est très vraisemblable que ces doutes lu furent suggérés par les tendances mêmes des idées princi pales de l'Hypothesis.
Quoi qu'il en soit, môme s'il fait encore de l'espace dan* YHypothesis « tanquam locum realem immobilem, soh extensione praeditum », on peut dire qu'il ne comporte plus à ses yeux rien de tel que ces éléments purs, rigides el absolus 1 , où l'atomisme de Gassendi et où Descartes luimême, au dire de Leibnitz, voyaient les fondements des choses, mais qu'ils s'y cfêlerminent et s'y conservent pai la perpétuité du mouvement. A la place de l'élément absolu et inorganisé, il substitue pour toujours un élémen pour ainsi dire vivant et organisé; et même il faut qu'il en veloppe à l'infini d'autres éléments vivants et organisés, s'i n'y a point de vide, et s'il n'y a point non plus de partie du temps, « in quo non cuilibet corporis parti vel punctc aliqua obtingat mutatio vel motus 2 ». De là ces proposi tîons remarquables où s'annoncent déjà les principes d< la Monâdologie, à savoir : « Cum continuum sit divisibih in infinitum, quaelibet atomus erit infinitarum specierun quidam velut mundus, et dabuntur muridi in mundis îr infinitum 3 » ; et dans le Pacidius Philalethi : « Nullun esse corpus tam exigum, in quo non sit infinitarum créa turarum mundus 4 . »
On peut donc dire que dans YHypothesis Leibnitz a pour la première fois, définitivement rompu avec l'espril de la philosophie atomistique ; et s'il y enseigne encore comme il renseignera toujours, que tout se fait mécaniquement et même géométriquement dans la nature, l'excès géométrique des définitions et des lois du mouvement qu'i y formule ne l'empêche point de pressentir dès lors qu'il y a quelque chose de réel et d'absolu dans le mouvemenl
1. Prop. 20 de la Lettre à Fabri. Cf. Th. M. C. Gerh., Phil, IV