ARTHUR HANNEQUIN ET SON OEUVRE. LXXXIII
Faire le compte, établir la genèse de tout ce qui entre dans le sentiment religieux, c'est la tâche du psychologue, du sociologue, de l'historien des religions. Celle toute différente du métaphysicien est de chercher si et dans quelle mesure la philosophie peut justifier le sentiment religieux tel qu'il se présente historiquement, si les états de toutessortes que l'analyse y découvre, ont un fondement d'objectivité. Le problème religieux, comme aussi bien tous les problèmes d'une métaphysique, relève donc en dernier lieu de la théorie de la connaissance.
Or, si le phénomène essentiel qu'on retrouve dans toutes les religions les plus grossières et les plus extérieures, aussi bien que dans les plus hautes et les plus spiritualisées, est le sentiment d'une toute-puissance qui commande notre vie et d'où nous relevons par tout ce que nous sommes^ c'est qu'il implique ou fond, obscurément si Ton veut, éprouvé et vécu longtemps avant d'être connu, le contraste d'une Nature et d'une surnature^ d'une Nature qui est tout ce que nous expérimentons, et d'une surnature qui est tout ce qui la dépasse et l'explique, le contraste de l'Invisible et du visible, de l'Infini et du fini, de Dieu et du monde. Une philosophie qui irait comme celle de Comte à la négation d'une surnature serait vite meurtrière de toute vie religieuse ; et il n'a pas fallu moins que l'intrépidité dialectique de Brunetière et les fcuitaisies de son exégèse, pour faire du positivisme une étape « sur les chemins de la croyance ».
On s'est étonné du succès que le Kantisme a obtenu dans certains milieux Jeunes-Catholiques préoccupés des difficultés grandissantes auxquelles se heurte de partout l'idée chrétienne. Ces catholiques ont probablement vu plus loin et plus juste que leurs remuants détracteurs, si Kant n'est pas seulement, selon un mot qui n'est peut-être qu'un mot, <c le plus sublime et le dernier des Pères de l'Église i », mais si c'e^t bien le Kantisme lui-même qui est encore d'une certaine façon c< la forme la plus haute et la plus subtile du christianisme a ». En établissant, comme aucune philosophie ne l'avait jamais fait, que s'il y a une Nature, c'est parce qu'il y a une surnature dont l'action, pour obscure et inconsciente qu'elle soit, s'accuse dans chaque phénomène de l'Expérience, dans chaque démarche de la science et de la pensée, dans chaque progrès de la vie et de la moralité, la philosophie critique n'a pas seulement garanti la possibilité d'une vie religieuse,
1. FouiUée. CHtique dei systèmes de morale contemporains, p. 404.