‹ Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie; avec une préf. de R. Thamin, et une introd. de J. GrosjeanChapitre 136 sur 170 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

De ce premier point de vue on peut donc déjà dire que le mouvement sans l'esprit ne serait point éternel ; de sa perpétuité Dieu est le seul garant par celte économie qu'il introduit dans le monde et par cette correction que, géomètre suprême, il prépare sans cesse à la géométrie par les seules ressources des lois géométriques. S'il faut, en d'autres termes, à toute déduction géométrique et notamment à celle des mouvements dans le monde, un point de départ bien défini dans une combinaison initiale de mobiles et de mouvements commençants, de toutes les combinaisons possibles, quelques-unes seulement, ou même peut-être une seule, étaient aptes à garantir, en vertu des seules lois géométriques, et, en un sens, contre elles, la perpétuité ou la conservation du mouvement. Par cette soumission des lois du mouvement à une loi supérieure d'ordre et d'économie. Dieu, en tant que recteur du mouvement dans le monde, apparaît donc aussi comme en étant déjà le fondement et le soutien.

Mais il faut aller plus loin et montrer que, pour Leibnitz, il devait en être, en outre, le fondement immanent et la source immédiate, en vertu de la liaison intime qu'il démontre entre l'esprit et le mouvement. Si le mouvement existe, c'est par un conatus, et par un conatus auquel, même isolé, il faut qu'on attribue un élément de mémoire ou un élément de conscience, d'abord pour qu'on comprenne que dans ces harmonies ou états de conscience qui, au dire de Leibnitz, suivent les unes des autres, il puisse persister (de impossibilitate obliviscendi), ensuite pour qu'il y ait, dans le mouvement lui-même, quelque chose qui l'intègre à travers la durée. Sans la tendance qu'il faut prêter au conatus, bref sans la mémoire, en dehors de laquelle il n'y a point de tendance, parce qu'il n'y aurait point d'abord de persistance, il n'y aurait point de mouvement qui n'est qu'autant qu'il dure, et pour lequel durer est la même chose qu'être. Un mouvement qui ne dure pas, au moins pendant un temps aussi petit qu'on voudra, n'est point un mouvement.

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Or il ne i'aul rien de plus, à noire avis, si l'on approfondit la pensée de Leibnilz, pour établir la priorité non seulement sur le mouvement du conatus, mais sur les conatus eux-mêmes celle de ces harmonies qui sont autant de consciences, et qui les conditionnent en un sens bien plutôt qu'elles n'en sont conditionnées, enfin sur ces harmonies ou esprits secondaires celle d'une harmonie ou d'un esprit suprême qui, sans confondre en soi le monde cl les esprits distincts, demeure le fondement de l'unité du monde, et mérite le nom cVharmonie universelle que Leibnilz lui donne.

A ne donner, en effet, au conatus que ce qu'il exige en tant qu'élément du mouvement, à savoir une grandeur, quoique infiniment petite, dans le temps et dans l'espace, on se mettrait hors d'état de laisser subsister, ne fûl-ce que pendant une durée très courte, l'accprd dans l'univers des esprits et du mouvement, accord pourtant requis par la pensée de Leibnilz. Car si, dans la conscience, la loi des conatus est telle que, dans les harmonies successives où ils entrent, on ne peut concevoir qu'il s'en perde jamais rien, c'est leur loi au contraire, dans les cumposilions où continuellement ils entrent dans l'espace, et où ils constituent des sommes algébriques, de se soustraire les uns des autres, en tout ou en partie, toutes les fois qu'ils s'opposent, et de tendre par là graduellement vers zéro. Si le mouvement se conserve néanmoins dans le monde, c'est donc qu'il y reparaît ou qu'il y est retenu, soit par les perpétuelles rencontres dans le plein par lo'U corps en mouvement de mouvements préparant sans cesse de nouveaux chocs, soit par l'exigence même de ces lois de l'esprit qui sauvent le conatus de l'annihilation géométrique par la nécessité de sa conservation psychique. Dans te premier cas, c'est, comme nous l'avons vu, déjà subordonner le mouvement à l'esprit en le subordonnant à cette « économie » qui est l'œuvre de l'esprit : subordination d'ailleurs insuffisante, alors qu'il est trop clair que plus elles se répètent, plus, môme dans le plein, les rencontres font

tendre le mouvement vers zéro. Dans le second, en revanche, c'est d'emblée reconnaître la primauté de l'esprit et de sa loi suprême de conservation, sur la loi du mouvement qui le conduit tout droit à rannihilalion.

De l'état de conscience qui est une harmonie et qui l'est en vertu de ce que rien ne s'y oublie ni, partant, ne s'y perd, naît donc pour le mouAcment et pour le conatus la garantie requise par la nature concrète contre leur destruction : tant s'en faut qu'on ait le droit, comme le faisait Hobbes, d'en faire une résultante et comme une surérogation d'un concours des mou\emenls ou de leurs différejitielles ! Bien plus, il faut aller jusqu'à donner le pas à l'harmonie mentale non seulement sur ceux-ci et sur leurs conatus au sens géométrique, mais sur les conatus au sens où ils sont pris comme autant d'éléments de mémoire ou de conscience. C'est un fait, en effet, que, pour LeibniU comme pour Hobbes, il n'y a de sensation que dans l'opposition : point de conscience, disait l'un, que par la comparaison 1 ; point de conscience, disait l'autre, et point de volonté, que dans une harmonie qui résulte toujours d'harmonies précédentes 2. Est-ce donc dépasser la portée de la pensée que révèlent ces passages que de donner à l'esprit, synthèse et intégrale, le pas sur l'élément, qu'il n'intègre qu'après qu'il l'a déterminé, ou qu'autant, pour mieux dire, qu'il le détermine ? Aussi bien l'analyse rencontre-t-elle jamais un corps qui n'enveloppe des corps à l'infini, ou une sensation qui n'en enveloppe d'autres à l'infini aussi ? L'élément de conscience n'est lui-même conscient qu'autant qu'il soit déjà comparaison, selon Hobbes, harmonie, selon Leibnitz ; et c'est dire qu'il résulte bien plus de l'harmonie, que celle-ci d'éléments qui ne peuvent être assignés.

S'il y a donc une marche, qui plaît à la science, par laquelle nous croyons qu'on passe des conatus purement géométriques aux harmonies partielles qu'ils constituent

1. De Corpore, pars IV, ch. xxv, § 5, p. 195. -'. Gerti., Phil, I, 73.

190 iLruDLS d'ihstoirc di: i.a riiiLosoniiE.

dans le monde, il en est une aussi, qui seule soutient l'autre et seule la justifie, cl qui nous fait descendre, dans l'ordre du réel, des harmonies premières aux harmonies secondes, et de celles-ci en fin de compte aux éléments derniers qui étendent le mouvement dans le temps et dans l'espace et ainsi le préservent de toute destruction. La synthèse réussit où l'analyse échoue ; et tandis que l'infini des éléments multiples nous échappe toutes les fois que nous le posons a\ant l'unité qui l'intègre, rien en revanche n'est plus clair ni moins contradictoire quand il suit du progrès des déterminations d'une unité suprême.

De cette dialectique dont il ne parcourt point encore tous les degrés, Leibnitz en parcourait pourtant les principaux, quand en termes exprès il écrivait à Arnauld que le fondement du mouvement est dans une substance incorporelle, et quand, faisant de Dieu une harmonie universelle, il ne pouvait penser qu'elle est une résultante d'harmonies secondaires, comme l'esprit le serait, s'il en fallait croire Hobbes, de conatus multiples. Des harmonies secondes ou des consciences individuelles, il faut donc croire, ainsi qu'il l'écrivait d'ailleurs à Thomasius, qu'elles tiennent leurs pensées de cet esprit premier; et comme elles sont enfin le fondement du mouvement, c'est donc que le mouvement, où ces esprits secondaires trouvent dans l'espace et le temps l'expression exacte de leurs actions internes, se rattache à Dieu comme à son premier fondement et comme à l'ultima ratio de toutes choses.

C'est donc déjà un point acquis de la pensée de Leibnil/. que les lois du mouvement, au moins du nlou^■emenl concret, ne seraient point ce qu'elles sont s'il était vrai qu'elles fussent exclusivement géométriques, ou qu'elles ne postulassent point d'autres principes que les principes de la géométrie. Et sur cette remarque, capitale dans son

œuvre de 1G70, nous croyons qu'il appuie deux preuves de l'existence de Dieu, niais deux preuves autant en progrès l'une sur l'autre qu'elles le sont toutes les deux, lorsqu'on les réunit, sur la preuve qu'exposait la lettre à Thomasius. La première, qui garde une forme exotérique, consiste en ce que l'accord réel, dans le monde physique, des lois au fond si différentes du mouvement concret et du mouvement abstrait, nous révèle dans le monde un ordre systématique et une économie qui requièrent l'action d'un principe ordonnateur et souverainement sage, ou, pour tout dire, d'un Dieu Remarquons cependant qu'un tel Dieu resterait encore assez loin de son œuvre pour qu'on pût dire de lui tout au plus qu'il y met, du dehors, une économie ou une harmonie, mais non pas qu'il en est lui-même l'harmonie i, ainsi que le dit Leibnilz en propres termes. Transcendant et séparé du mouvement, comme le premier moteur des preuves antérieures, on ne peut guère comprendre de quelle manière il agirait sur les mobiles ou sur le mouvement pour réduire les premiers en un système, ou pour conserver l'autre. Au surplus, il n'est pas jusqu'à celte conservation même qui ne reste douteuse, quand, même dans le plein, la loi des conatus est de se composer sans cesse et, par la répétition incessante de leur composition, de tendre, quoi qu'on fasse, peu à peu vers zéro. Il fallait donc aller plus loin : et dès qu'on s'engageait dans la \oiq où l'esprit apparaît comme le centre où se ramènent et où, à la faveur d'une harmonie qui repose sur le souvenir et sur la conscience, se conservent tous les conatus, l'économie du monde et le système entier des mouvements de l'univers allaient enfin requérir une harmonie suprême et universelle, dont les autres harmonies ne sont que les déterminations et en quelque sorte les degrés, et dont l'économie de l'univers physique n'est que l'extension ou que l'expansion dans l'espace et dans le temps. L'économie du monde reste donc encore comme

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