CONCLUSION
Loïsque, au commencement de l'année 1672, Leibnitz se disposait à partir pour Paris, chargé, on le sait, par la cour de Ma\ ence de présenter officiellement aux ministres de Louis XIV un projet de conquête de l'Egypte, le philosophe, qui allait trouver plus d'affaires à Paris que le diplomate, avait donc abordé et même résolu à sa satisfaction tous les problèmes essentiels sur le mouvement et sur l'essence des corps, sur l'esprit et sur Dieu, dont l'ensemble constitue la philosophie première. Qu'aux solutions qu'il en donne, au moins dans la teneur qu'il leur avait donnée vers 1670, il dût apporter bientôt des modifications importantes, cela n'est point douteux ; et le séjour qu'il fît à Paris et à Londres, voire même en Hollande, de 1672 à 1676, allait être précisément d'autant plus décisif en ce sens qu'il allait l'initier non seulement à des méthodes mathématiques et surtout à une géométrie à peu près complètement inconnues en Allemagne, mais même à des doctrines philosophiques que jusqu'alors il avait tout à fait ignorées ou qu'il connaissait mal. Entre la doctrine nouvelle et la doctrine ancienne de notre philosophe, ce voyage marque donc un moment si notable que, ne fût-ce que pour apprécier son influence exacte sur la doctrine nouvelle, il eût été déjà urgent de mettre au point sa doctrine antérieure. Mais il y a plus : (juels que soient les progrès qu'il n'est pas difficile de noter de l'une à l'autre, l'étude que nous avons entreprise plus haut prépare une
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conclusion qu'on cûl pu ne point attendre : elle prouve (ju'ils (.'urent lieu beaucoup plus en profondeur qu'en extension, et (|uc la philosophie qu'avait achevée Leibnitz en dix années de sa jeunesse, jusqu'en 1671, et qu'on pourrait appeler sa première philosophie, contenait en germe tous les dé\cloppemenls et comme le dessin organique de sa philosophie future. L'une et l'autre, en effet, posent les mêmes problèmes, et même les posent de la même manière, dans le môme ordre et le même enchaînement, en sorte que, dans la mesure où il est vrai de dire que poser les problèmes, et surtout les poser de telle et telle manière, c'est déjà en un sens les avoir résolus, la première philosophie de Leibnitz ne se dislingue de la seconde que par un degré moindre de richesse intérieure et de développement, mais en contient déjà sinon tous les détails, du moins tous les articles essentiels et toute la contexture.
Le trait le plus frappant de cette première philosophie, trait qui, d'ailleurs, suffirait à lui seul à assurer l'accord des deux philosophies de Leibnitz, est l'adhésion complète, définitive, et inébranlable dès le premier moment, à ce principe des novateurs, que tout dans la nature se fait mécaniquement. A ce principe énoncé et vérifié avant lui et qu'il apprend d'autrui, il n'admet dès l'abord et n'admettra jamais aucune exception, à ce point qu'il rejette toute philosophie qui ne s'en acconmiode point, et ne retient des autres, par exemple de celle d'Aristote, que ce qu'il peut concilier avec le mécanisme. Le mécanisme est ainsi dès lors et demeurera toujours comme le primum dalnm de la philosopiiie de Leibnitz, parce qu'on peut faire la preuve et en lait et en droit qu'entre les phéno mènes, qui ne sont que changement, et notre esprit, qui ne sait rien construire que le géométrique, le seul intermé-' diaire qui assure la pénétration des premiers par le second est le mouvement, le seul terme qui tienne à la fois du changement et du géométrique, d'un côté par l'espace qu'il parcourt, de l'autre par le temps qu'il met à le parcourir.
Mais c'est le second Irait de la philosophie de Leibnitz d'avoir aussi nettement et dès le premier moment senti l'insuffisance du mouvement séparé à se soutenir luimême, que son universelle présence dans la nature ; et c'est de l'effort qu'il fait pour en découvrir et pour en développer les principes qu'est sortie graduellement, on peut le soutenir sans crainte, toute sa philosophie, avec toutes ses ressources et toutes ses richesses. Car si le nom qui convient à la forme parfaite qu'il devait lui donner est celui cVElenienla de Mente, par lequel il en caractérisait lui-môme la première ébauche, qui ne reconnaîtrait qu'il n'y eut jamais pour lui d'autre ^oie pour aller aux Elemeiila de Mente que de passer d'abord par une science sûre des Elementa idc Moki ? C'est par là que l'auteur de la doctrine des Monades et de l'Harmonie préétablie est demeuré le même que celui de VlIypoUiesis pJ^ysica nova ; et en comparaison de ce point sur lequel il n'a jamais varié et qui, entre tous les mécanistes de son temps, lui assure une si grande originalité, ses autres variations, si notables qu'elles aient été, d'ailleurs, n'apparaissent plus pourtant que comme secondaires.
L'originalité de Leibnitz est donc surtout dans l'attitude toute spéciale qu'il observe à l'égard du mécanisme et qui, au reste, ne pouvait manquer de le conduire à de sérieux amendements du mécanisme même ; quant à ce dernier, il est clair qu'il ne l'a point inventé ; et dans la mesure où le mode sous lequel il en a\ail d'abord compris et défini les principes devait avoir une influence sur sa philosophie, c'est une question d'importance de sa\ oir de qui il les avait empruntés ou reçus. Quoi (ju'on en ail pu dire, ce n'est point de Descartes, si du moins le seul fait d'adhérer aux principes généraux du mécanisme n'est point une preuve suffisante, comme il semble qu'on soit parfois disposé à le croire, qu'on subit l'influence directe de Descartes. Le mécanisme est partout dans la science et même dans la philosopliie du xvii* siècle : il est d'abord et a\ant tout chez Galilée, qui n'en l'ait point sans doute, comme Des-
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cartes, la théorie philosophique, mais qui ne trouve les lois d'un phénomène quelconque qu'en le ramenant d'abord à un mode de mouvement ; et s'il i'allait qu'il fût en quelque sorte éprouvé par la science avant de s'offrir aux spéculations de la philosophie, Galilée en est le père, et le transmet au siècle avec les lois mêmes qu'il venait de découvrir et avec la méthode qu'il venait de fonder. Descartes ne fait rien d'autre que de l'ériger en système ; mais il avait rallié, en dehors de Descartes, bien d'autres philosophes, et avant tous les autres Bacon, qui ne l'adopte que confusément, Gassendi qui le fonde sur la philosophie de Démocrite et d'Epicure, et Ilobbes qui lui donne peut-être moins que Descartes de solides fondements dans notre connaissance, mais qui met en revanche plus de rigueur géométrique et plus de précision dans ses développements. Lorsque Leibnitz affirme à plusieurs reprises qu'il n'est point cartésien, et lorsque nous avons toute raison de croire qu'il n'a point lu de près les œuvres de Descartes avant le commencement de son séjour à Paris, ce n'est donc point assez de son adhésion au mécanisme pour affirmer le contraire. Kon qu'il ignore d'ailleurs d'une manière absolue la doctrine cartésienne ; non même qu'il en soit tout à fait affranchi, ou qu'on ne puisse relever sur l'existence distincte du corps et de l'esprit, en dehors desquels nous ne concevons plus l'existence de rien, sur l'âme des bêtes 1, et peut-être en d'autres domaines sur les fonde ments de l'analyse - et de la connaissance, plus d'un trait qui lui vient en droite ligne de Descartes. Mais si la ressemblance n'allait pas au delà de ces traits généraux, elle s'expliquerait assez par la diffusion même d-e la doctrine cartésienne à cette époque, sans qu'on en puisse déduire que Leibnitz en ait fait une étude sérieuse 3, et, à ce prix seulement, décisive pour le développement de son