Il a lu des ouvrages de seconde main
LA PREMIÈRE THILOSOPHIE DE LEIBMTZ. 203
esprit. 11 y a plus : Leibnilz connaissait même, bien qu'il semble n'avoir lu que les Médilations, et pas encore les Principes, en premier lieu le principe essentiel du mécanisme cartésien, à savoir l'identification de la matière et de l'espace, en second lieu au moins dans leurs grandes lignes ce qu'on pourrait appeler les Hypothèses physiques de l'auleur des Principes. Mais outre qu'il ne cesse de blâmer ces dernières, comme trop arbitraires et mal coordonnées, et que contre Descartes il' maintient constamment la distinction de l'espace et de ce qui le remplit, comment soutenir qu'il se soit inspiré de la doctrine cartésienne, s'il n'en retient pas même ce qu'il y avait en elle de plus caractéristique et de plus essentiel? Sans douûe, il s"esl trou\é un jour, et môme de plus en plus, conduit à ne laisser à la matière première rien d'autre que ce qui lui est commun avec l'espace ; et c'est assurément par ce point de doctrine et par toute l'importance qui rejaillit par là sur le mouvement, comme sur le seul principe de la détermination des corps, que Leibnitz est le plus près de la pensée cartésienne. Mais sans diminuer la portée de cette remarque, on peut dire que cette vue ne suppose pas non plus une étude attentive des œuvres de Descartes ; que Leibnilz, poussé par la critique qu'il fait de la notion de l'atome, la trouve autour de lui dans le domaine commun et qu'il s'écarte au surplus notablement de Descartes dans la plus importante des conséquences qu'il en tire : car tandis que pour Descartes la cohésion et la solidité appartiennent d'emblée à toute portion de l'espace, pourvu que toutes les parties en soient rigoureusement immobiles, Leibnilz soutenait précisément le contraire et croyait que seul dans l'espace fluide le mouvement les engendre.
Au surplus, comment donc rapporter à Descartes le mécanisme de Leibnitz, quand il manque à ce dernier tout ce qui caractérise la doctrine cartésienne ? Dans la quantité de mouvement, Descarfes faisait entrer le facteur de la masse t si Leibnitz l'eût suivi, comment donc explifjuer
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qu'il ait commis la faute de confondre le mouvement avec la vitesse ? On reconnaîtra, en outre, que pour être cartésien, à tout le moins fallait-il adhérer au principe de la conservation des quantités de mouvement : on n'en trouve pas mention une seule fois chez Leibnitz, dans les œuvres antérieures à 1672 ; bien plus, ce n'est point la conservation, c'est, au contraire, l'annihilation du mouvement qui suit dans la Thcoria molus abstracli de l'addilion algébrique des conatus dans le choc : comment donc attribuer à l'influence de Descartes des opinions et des doctrines qui portent si peu la marque des idées cartésiennes, et qui portent surtout d'une manière si nette !a marque d'une origine tout à fait différente ?
Le vrai maître de Leibnitz, celui dont l'influence éclate à tout instant dans l'œuvre capitale de ses années de jeunesse, c'est Hobbes. A Gassendi et peut-être à Bacon, il doit de l'avoir initié, cela n'est guère douteux, les premiers au mécanisme, à la philosophie corpusculaire, ou même, si l'on veut, à Descartes ; mais à ce qui, de Descartes, s'était vulgarisé et répandu dans le monde, il doit d'être sorti d'un atomisme étroit, et d'avoir eu l'idée de demander au mouvement le principe qui donne, dans l'espace ou dans la matière première indéterminée, leurs déterminations à la grandeur, à la figure, et, pour tout dire, aux corps particuliers. Mais quand il eut ainsi dégagé la valeur et comme la primauté du mouvement sur tout le reste, voire même sur l'espace, celui qu'il consulta, pour apprendre de lui la nature du mouvement, ses principes el ses lois, c'est l'homme dont depuis longtemps les œuvres politiques étaient de sa part l'objet d'une si haute estime, et qui n'avait montré ni moins d'autorité ni moins de profondeur dans la philosophie naturelle que dans la philosophie civile 1.
1. Il connaît en IfiGG (Diss. de Arlc comb.j la logique nominalisle de Hobbes. — .Vt-il lu le De Corpore ? Qui sait si l'édition d'Amsterdam (16G8) n'est pas pour lui roccasion de le lire à tond vers 1661) ? UHypoihesls est de ce temns-là.
Il semble sûr d'abord que l'idée si sérieuse d'établir \e& « raisons abstraites », c'est-à-dire rigoureusement géométriques du mouvement, lui soit venue de Hobbes ; on a indiqué récemment i qu'elle lui était peut-être venue de Spinoza ; rien n'est moins vraisemblable : quand il serait démontré qu'il avait lu de ce dernier les Renali Descaries principia philosophiae, l'exemple de Spinoza et même de Descartes prouvent qu'il eût pu y prendre l'idée de traiter more geometrico toute sorte de sujets, surtout philosophiques, tout en continuant de traiter « more philosophico » les lois du mouvement. Or si Leibnitz affirme la nécessité de traiter géométriquement du mouvement et de ses lois, ce n'est nullement qu'il songe, comme Spinoza, à étendre la méthode géométrique à toutes sortes de sujets ; mais c'est parce que le mouvement n'a lui-même d'autre nature qu'une nature géométrique ; et il trouvait dans Hobbes ce double enseignement, d'abord que la physique n'a point essentiellement d'autre objet que le mouvement, ce qui nous interdit de la faire remonter au delà de Galilée qui le premier l'a compris et le premier a établi les lois du mouvement 2, ensuite qu'il n'y a de sûr, pourrait-on dire, dans la Physique, que ce qu'il y entre de géométrie s. Assurément, sauf cette appréciation très signi" ficative ''* des mérites de Galilée, Leibnitz eût pu trou^•er dans Descartes, du moins sur le second point, les mêmes enseignements ; mais si ce n'est pas tout d'énoncer le principe, et si ce qui importe est d'en tirer parti, la manière dont Leibnitz expose dans le détail les lois du mouvement et même dont il en suit, dans la Theoria motus concreli^ les conséquences physiques, prouve jusqu'à l'évidence que ce n'est point Descartes, mais Hobbes qu'il prend pour guide. C'est à Hobbes qu'il eniprunle, en en reproduisant presque