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ÉTUDES d'histoire de la philosophie.

LA PREMIÈRE PHILOSOPHIE DE LEIBNITZ

mouvement et qui, de plus en plus, allaient ne voir dans l'atome qu'une masse élémentaire, abstraction faite de sa figure : s'il fallait rapprocher l'atomisme de Leibnitz de Tatomisme des modernes, il faudrait le mettre plus près do l'atomisme de nos chimistes que de l'atomisme de nos mathématiciens : qu'on en juge par le texte suivant tiré du De arte combinaloria : « Siquidem verum est grandia ex parvis, sive haec atomos, sive hœc atomos siva moleculas voces, componi, unica ista via est in aream naturae ponetrandi, quando eo quisque perfeclius rem cognoscere dicitur, quo magis rei partes et partium partes, carumque figuras positusque percepit. Haec fîgurarum ratio primum abslracte m geometria ac stereolomia pervestiganda ; inde ubi ad historiam naturalem existentiamque, seu id quod rêvera mvenituc in corporibus, accesseris, patebit Physicae porta ingens, et mixturae origo et mixtura mixturarum, et quicquid hactenus in natura stupebamus «. »

On voit par ce passage quelle importance il attache à la figure des atomes, sur laquelle semblent devoir porter avant tout les spéculations du géomètre, en quoi il rappelle l'importance excessive attachée aux figures des atomes par l'atomisme antique, c'est-à-dire par Démocrite par Epicure, et môme par Gassendi. Et c'est de ce point de vue qu'il résout l'unique problème spécial qu'il ait traité à notre connaissance, en partant des principes de l'ato^ misme. Il s'agissait d'expliquer pourquoi, d'après le témoignage de Sextus Empiricus«, Anaxagore a pu dire que la neige est noire ; et Leibnitz s'efforce de donner cette explication en marquant le rapport de toute qualité sensible, qui es^^ toute subjective, avec la position et la figure des atomes

TJfJ\ '""! '^'^'^^ correspondant à la sensation. Il é abht d abord que la couleur, de môme qu'en général toute qualité sensible, est un état de la conscience, une image :

1. l^ artecomb., 1665. Gerh., Phil., VH p 56 sa î- ^^^'HypoU I, 33. - Ritler et PrelleV pl/^' C.erh.%',"7.f^j:T ''"'' ' Thomasius, 'du 16 février 1666.

« Omnis color est impressio in sensorium, non qualilas quaedam in rébus, sed extrinseca denominalio, seu, ut Th. Hobbes appellat, phantasma. » Quant au noir, il n'est qu'une privation de couleur, en sorte qu'il se produit quand nulle couleur n'est sentie : « Nigredo est non tam color, quam coloris privalio, seu nigrum videre nos dicimus, cum nihil videmus. » Or des trois éléments ou principes optiques, le feu, dont les atomes sont pyramidaux, la terre, dont les atomes sont cubiques, l'eau, dont les atomes sont sphériques, ceux du feu produisent sur l'œil l'impression de la couleur, quand ils sont réfléchis sur les faces des corps opaques, ou des éléments cubiques ou terreux de ces corps ; « nam alomi cubicae sibi ila jungi possunt, ne quid intercédât vacui. Sunt igilur causa, cur reflectanlur atomi igneae, id est per hypoth. 5, coloris. » Quum autem « inter sphaericas » (id est aquae) « plurimum est vacui, sunt igitur causa non reflexionis, seu non coloris, id est, per hypoth. 3. iiigredinis ». Et comme ce qui est vrai de l'eau l'est encore bien plus de la neige qui est de l'eau condensée (« quicquid rarum taie est, id condensalum magis est taie ; quia vis unila fortior ») « nix igitur quam maxime nigra etiam ap parère débet ...Q. E. D. » Si l'on fait abstraction du raisonnement faux qui conclut a {ortiori des propriétés de l'eau aux propriétés de la neige, parce que celle-ci est de l'eau condensée*, on remarquera outre la réduction capitale des qualités sensibles à de pures images, qui est conforme à l'esprit de l'atomisme et du mécanisme, la méthode philosophique qui les ramène aux positions respectives et en dernière analyse aux figures des atomes : sur l'un et l'autre point, Leibnitz ne fait que suivre fidèlement Gassendi*.

Ainsi en février 1666, c'est-à-dire Tannée môme où il allait quitter l'Université de Leipzig pour conquérir à l'Uni-

1. Leibnitz n'a pas tardé lui-même à relever cette erreur, dans une lettre d'avril 1669 à Thomasius, Gerh., PhiL, I, p. 19.

2. Notamment en ce qui regarde l'explication de la couleur par la réflexion et du noir par la privation de la lumière. V. Gassendi, Syntagma philosophicum^ pars II, lib. VI, § 12. De colore.

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LA PREMIÈRE PHILOSOPHIE DE LEIBNITZ

versilé d'Altdorf le grade de docteur en droit (5 nov. 1600), Leibnitz était resté fidèle aux principes de la philosophie atomistique, qui n'avait point cesse de lui paraître la plus propre à résoudre tous les problèmes de la philosophie de la nature (quaestiones naturales).

Mais il semble que vers cette époque, s'il ne cesse point pour cela de croire que la grandeur, la figure et le mouvement des atomes suffisent et doivent être invoqués pour rendre compte de toutes les propriétés des corps et de tous les phénomènes, l'idée ait dû lui venir qu'il faut rendre raison de ces propriétés premières des atomes, attendu qu'elles ne sauraient ni s'expliquer elles-mêmes, ni dériver purement et simplement du concept d'une matière primitive qui pourrait tout au plus leur donner la grandeur et la mobilité, mais non pas telle grandeur, ni non plus telle figure, encore moins le mouvement actuel.

Quant aux raisons qui l'amenèrent à faire cette réflexion, il semble qu'elles lui aient été inspirées par ses aspirations morales et religieuses : en tout cas, c'est dans une dissertation dirigée contre l'athéisme qu'elles ont pris corps et qu'elles ont été développées par Leibnitz i. Il n'est pas douteux, en effet, que l'atomisme, et même que le mécanisme en général tendent, pour qui suppose l'éternité de la matière ou de la masse et l'inflexibilité des lois du mouvement, à mettre hors de la nature Dieu, comme inutile, cl la liberté comme incapable de s'exercer sans violer les lois de la mécanique : de l'atomisme, cela a été remarque dès l'antiquité par Aristote, Cicéron et Plutarque ; et tel avait été le fruit de la philosophie nouvelle que le P. Mersenne dénonçait, en 1623, l'existence à Paris de 50 000 athées et que Leibnitz lui-même s'étonnait de leur nombre ; « Ego quantulacunque mihi fuit ab exiguo tempore virorum doclorum notitia, horresco tamen, quoties cogilo, in quot simul et ingeniosos et prorsus alheos incidorim^. »

1. Con{essio naturae confrn nlheistas (16C8 , ficrh., Phil, IV, p. 105 sqq.

2. Ep. ad Thom.y Gerh., Phil., I, p. 26. — Cf. Confessio..., ibid.

Or tandis que Gassendi, en adoptant la physique d'Épicure, mettait sa conscience de chrétien et de prêtre à l'abri de tout scrupule en supposant que Dieu avait tout à la fois créé les atomes tels qu'ils sont et ordonné les lois du mouvement, sans soumettre d'ailleurs à la critique ni les uns ni les autres, Leibnitz avec plus de profondeur s'efforce de tirer de la nature intime de l'atome et des propriétés premières qu'il n'a pas pu se donner, des raisons qui postulent l'existence de Dieu et son intervention comme créateur du monde. Et par là il était amené non seulement à établir l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, mais à faire pour la première fois, ce qui est beaucoup plus important, la critique du concept de l'atome, qui le conduira à chercher le principe de la nature au delà de la nature, comme la critique du mouvement le conduira plus tard à chercher le principe du mouvement au delà du mouvement.

Mais de même aussi que, plus tard, il ne niera point que tout dans la nature se fasse mécaniquement, quoique le mécanisme ne puisse par lui-même justifier ses principes, de même dans la question présente il ne répudie point l'atomisme, bien qu'il ne puisse dériver de l'essence de l'atome ses propriétés fondamentales, et qu'il doive en conséquence les chercher en dehors et au-dessus de l'atome, c'est-à-dire en Dieu.

Que Leibnitz, en effet, dans la Con(essio persiste non seulement à reconnaître d'une manière générale l'existence des atomes, comme éléments derniers de tous les corps, mais même à leur prêter une grandeur finie et une figure finie, cela est mis hors de doute par l'adhésion qu'il donne une fois de plus aux doctrines de Démocrite, d'Épicure et de Gassendi, même dans ce qu'elles ont pour nous de plus étrange et de moins acceptable : citons, pour le prouver, ce passage décisif : « Sane verum est et rationem habel, quod olim Democritus, Leucippus, Epicurus et Lucretius, hodie sectatores eorum Petrus Gassendus et Joh. Chrysost. Magnenus prodiderunt : Omnem in corporibus cohaerenliae causam dare naturaliter figuras quasdam implicato-

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LA PREMIÈRE PHILOSOPHIE DE LEIBNITZ

rias, nempe hamos, uncos, annulos, eminentias, brevitcr omnes duorum corporum curvilales vel flexiones sibi iin icem inserlas*. » Les atomes ont donc une figure définie et un volume fini, puisqu'ils ont des « hamos », des « uncos » et des « annulos », et puisqu'ils ont un relief, des courbures et des flexions.

A vrai dire, Leibnitz, dans la Con[essio, ne soumet à une critique directe la notion de l'atome que quand il se demande d'où vient la cohésion à ces figurae implicatoriae, à ces hami, à ces unci, par lesquels l'atomisme prétendait expliquer la cohésion des corps composés. Jusque-là il avait prétendu démontrer l'existence de Dieu en prouvant en général qu'un corps quelconque, et non point un atome, ne saurait avoir la figure qu'il a et la grandeur qu'il a sans l'intervention d'un principe différent de la simple matière, et qui la détermine. L'atomisme, en un sens, parait donc hors de cause, jusqu'au moment où se pose la question de l'origine de la cohésion des corps. Mais n'est-il point trop clair que si l'atome aussi a une grandeur finie et une figure finie, il ne saurait pas plus les tenir de lui-même qu'un autre corps quelconque, et que l'argument qui vaut des corps visibles et tangibles, devait valoir aussi, pour que la preuve de l'existence de Dieu fût complète, des éléments derniers où se résolvent les corps ?

Or cet argument, qui marque dans la pensée de Leibnitz le point de départ d'une évolution importante et qui ruine la notion démocritéenr.e de l'élernité des atomes figurés («xVjjMiTx), mérite d'être relevé : il consiste à prouver que. de la définition et de l'essence du corps, qui est d'exister, (inexistere) dans l'espace et qui est, on le voit, constituée par deux termes, l'espace et l'existence, on ne saurait tirer ces qualités premières qu'en général les inécanistes reconnaissent aux corps et en particulier les atomistes aux atomes, à savoir la figure, la grandeur et le mouvement. Si ni le corps ni l'atome ne tiennent de leur essence leurs

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