MÉTAPHYSIQUE DE LA NAITJRE
A. — La matière brute.
Déjà, chez les Grecs, quoi qu'on dise, le problème était clairement posé ; c'est l'exigence même de la pensée qui le pose : trouver un principe d'unité qui puisse rendre compte de la multiplicité et du devenir. Mais ce principe d'unité, ce permanent, les Grecs, s'ils l'ont cherché, l'ont mal cherché. Ils l'ont demandé à la qualité et non à la quantité. C'est la physique et la mécanique de Galilée qui plus tard devaient mettre sur le chemin ; et les Cartésiens seraient arrivés tout de suite, s'ils ne s'étaient embarrassés dans la conception d'une matière-chose, antagoniste de l'esprit, sur le même rang que lui, existant par elle-même et comme si le Cogita n'était pour rien dans ses déterminations essentielles. Pour déblayer l'obstacle et avancer, il ne fallut pas moins que le génie de Kant. C'est lui qui a fait voir, d'une part, qu'il ne peut y avoir de science de la Nature, s'il n'y a pas dans le Temps (forme de toutes nos représentations, donc aussi des phénomènes extérieurs) et dans l'Espace une constante, c'est-à-dire quelque chose qui subsiste sous les changements, qui les limite, qu'on soit sûr de pouvoir retrouver: et, d'autre part, que la succession des phénomènes doit pourtant être continue, incessante, infinie, qu'une Nature donc qui ne varierait pas dans son ensemble, dans chacune de ses parties, dans ses fragments les plus infinitésimaux, ne pourrait pas être l'objet d'une représentation. N'allons pas d'ailleurs imaginer un noyau permanent sous une diversité qui change ; le permanent n'est pas d'un côté et le changement de l'autre. C'est le permanent lui-même qu'il faut qui soit changeant ; ce sont les variations elles-mêmes qu'il faut qui soient réductibles à une constante.
Dès lors, qu'est-ce que la matière T Mais tout simplement le subsistant qu'on vient de dire» un permanent toujours changeant, un invariant indéfiniment variable, « une substance en état de perpétuel changement » — iubstance non
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pas au sens scolastique, mais au sens kantien, non pas du out une chose en soi, une réalité objective, mais seulement un objet de connaissance, un concept, une œuvre de l'esprit ravai lant selon sa constitution et les lois de la représentation, la constante enfin et la fonction dont la pensée a besom pour penser.
Et c'est vers cette théorie, - la théorie qui fait de la matière la première des lois que la pensée impose au réel pour le rendre pensable, - que convergent aussi par une marclie un peu sinueuse, mais au fond toute logique et toute nécessaire, les principaux développements de la phvsiaue
T.t7T u^^^f'u"' "" P"" ï^^«^«rtes, Huygbens, Leibnitz, Newton Helmholtz, - à Ostwald et aux théoriciens de Energétique. Mannequin avait consacré à cette démonstration tout un ensemble de leçons très neuves et très serrées Constance de la quantité d'énergie, quelles que soient ses transformations ; mais aussi nécessité et continuité et détermination du sens de chacune de ces transformations, ce sont bien des physiciens et non des philosophes qui nous ont appris cela. Mais c'est la philosophie, c'est la Critique do Kant qui, si elle ne sufiît pas à révéler les formules, — contingentes d'ailleurs et destinées prochainement à être remplacées par d'autres, -^ nous en a fait saisir le grand sens le sens profond et éternel, et qui nous rappelle que « la mobilité et la relativité mêmes de la science ne deviennent légitimes, en laissant sauve sa certitude, que par la reconnaissance des lois fondamentales de l'esprit qui règlent ces mouvements et les contiennent, malgré tout, en des limites précises ».
B. ^ La matière vivante.
Considérer les objets comme matière, c'est les réduire aux lois du déterminisme. Matériellement, omnia mechanice nunt. Si donc tous les phénomènes de la matière vivante sont explicables par le déterminisme, c'est que la manière vivante se ramène à la matière brute. Mais aussi, par contre dans la mesure où le déterminisme échouerait à fournir cette explication, c'est que la vie impliquerait un autre principe • qu'avec elle, nous entrerions, semble-t-il, dans un nouveau monde.
C'est un des enseignements de la biologie contemporaine qu'il n'y a chez le vivant que deis phénomènes physico-chimiques. On a fait déjà l'analyse de la plupart des matières
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organisées et même la synthèse de plusieurs d'entre elles ; et là où on n'a pas encore réussi, dan» le cas des ferments solubles par exemple, il est probable que le succès n'est plus qu'une affaire de temps, de méthode et aussi de chance.
Soit. Mais ces phénomènes, cependant, ne laissent pas d'offrir des suites, des liaisons, des coordinations extraordinaires. Ils ne se produisent pas dans le vivant comme dans le laboratoire du savant. Il y a dans les réactions comme un pouvoir de choix, des temps d'arrêt étranges, des dispositifs d'économie et de prévoyance qui confondent nos plus habiles constructeurs. C'est l'idée directrice de C. Bernard. Les choses se passent comme si elles n'étaient pas abandonnées à eUes-mêmes. A première vue, les deux lois de l'Energétique qui régissent la matière brute paraissent régir aussi la matière vivante. L'organisme ni ne crée ni ne détruit d'énergie ; et, par ailleurs, l'énergie biologique est soumise à la loi de dégradation. Mais de près ce n'est pas du tout cela. Le permanent de la matière vivante n'est pas le permanent de la matière brute. Ce n'est pas un permanent de grandeur et de quantité, poids ou masse : ce permanent qu'il devrait avoir, le vivant justement ne l'a pas. C'est un permanent de qualité qu'il a, d'éuaCa : il est une individualité, non une suhstantialité. Même déformation et transformation dans la loi de Carnot. Le vivant, s'il dépense bien son énergie comme le non-vivant, jouit seul d'une étrange faculté, celle de restaurer l'énergie perdue, de la restaurer lui-même indéfiniment, pour ainsi dire, et dans des conditions d'économie et de travail qui en font une machine infiniment supérieure aux meilleures machines. C'est une lampe, a-t-on dit, où la dépense règle automatiquement la montée de l'huile, mais c'est une lampe qui réussit à se procurer ellemême l'huile dont elle a besoin : potentialité extraordinaire, déconcertante, qui se relève toujours et réussit à se maintenir au môme niveau.
Aussi longtemps que de la nutrition et de la génération en particulier, les biologistes n'auront pas trouvé l'explication physico-chimique adéquate, souvent promise et encore attendue, la question au moins restera ouverte ; et le métaphysicien ne fera que traduire exactement les faits observés, en disnnl que le vivant est un organisme, une finalité, un tout qui, en tant quMl se subordonne ses parties, doit donc, d'une manière ou de l'autre, leur préexister. Mais loin de pouvoir expliquer la vie, le monisme mécaniste n'arrive pas même à expliquer la matière. Le vivant est finalité, unité
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métapliysique ; mais la matière aussi n'est-elle pas déjà cela ? N'y a-t-il pas, même en chimie, des sortes d'individualités, dont les lois chimiques ne rendent pas compte ? Ne rencontrons-nous pas, en physique, des groupements de formes d'énergies, toujours en fait inséparables, sans que d'ailleurs aucune loi connue de l'Energétique révèle le pourquoi de ces nécessaires associations ? Les lois de la matière expliquent, si l'on veut, la substance; elles n'expliquent pas les substances; elles n'expliquent pas même les groupements élémentaires de la molécule et de l'atome, de l'ion et de l'électron.
Il ne s'agit pas d'ailleurs de revenir à des hypothèses néovitalistes ou néo-animistes, dont le moindre défaut est d'être, comme chacun sait^ toutes verbales, hors d'état même de fonder le réel déterminisme des phénomènes biologiques. Le \ivant n'est pas une chose en soi ; c'est un phénomène, un objet, un construit. Un ensemble de caractères dûment vérifiés nous fait conclure à un principe d'unité et d'organisation. Ce principe, nous ne le trouvons pas dans le monde pliénoménal. D'accord ; mais ce n'est pas qu'il n'existe paa, c'est simplement qu'il n'est pas là, qu'il faut le chercher ailleurs, — dans le monde des choses en soi. Par chacune de ses manifestations, le vivant fait bien partie du déterminisme de la Nature ; mais par son principe, il fait partie de cette surnature dont les phénomènes proclament l'existence. L'unité du système est au-dessus et en dehors du système, et d'autre ordre; mais si elle n'était pas cela justement, serait-elle encore l'unité? Oui bien, le déterminisme biologique échoue à expliquer le principe du vivant ; mais ce n'est pas nécessairement qu'il n'y en ait point, que le mécanisme suffise à tout, que la finalité soit seulement apparente, c'est peut-être que ce prmcipe est situé dans un autre domaine, et qu'il relève d'un autre mode de connaissance.
C — La matière pensante.
Nouvelle forme d'existence, — celle-là, — plus singulière encore que les deux précédentes, s'il est vrai qu'elle est à la fois la forme d'existence par laquelle toute autre existence se révèle à nous, et en même temps une forme d'existence si essentiellement individuelle et fermée qu'aucun effort ni de nous-même ni d'autrui ne peut l'exprimer dans son fond, — qu'elle est ce par quoi nous connaissons tout et ce par quoi personne ne nous connaît. En fait, la conscience n'apparaît
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sûrement qu'avec un système nerveux, c'est-à-dire quand un organisme est suffisamment différencié déjà pour qu'un appareil ait pu se constituer, capable de centraliser les impressions et sollicitations des choses et de préparer les réactions motrices, et aussi d'établir une continuité entre la coordination des sensations et la coordination des réactions. Quelle qu'elle soit en elle-même, la conscience a donc une base physique par où elle rentre dans la Nature et peut être considérée comme objet. Le spiritual iste le plus décidé est en droit de parler de matière pensante.
Quel est le rapport de ces deux faits, — le physiologique et le psychologique, — dont l'un ne va pas sans l'autre? C'est cela le gros problème métaphysique de la psychologie. On sait les trois réponses classiques, les trois seules réponses possibles.
D'abord la vieille réponse matérialiste, que chaque génération modernise, mais qui reste très reconnaissable môme dans Yépiphénoménisme de Maudsley et de «es continuateurs. Elle ne rend pas compte des faits, ce qui est déjà assez inquiétant. Mais ce qu'un métaphysicien lui reprocherait surtout, c'est de violer les lois mêmes de la pensée : de représenter le fait de conscience comme un fait qui échapperait aux lois de la causalité, qui serait toujours effet sans Jamais pouvoir être cause, c'est-à-dire un fait qui ne serait pas un fait ; d'être au fond une théorie impensable, si le concept d'épiphénomènc est une pseudo-idée dont l'analyse suffît à faire éclater les contradictions internes.
Puis la théorie de V action réciproque. Le fait de conscience serait souvent déterminé par le fait physiologique ; parfois aussi, et à son tour, il serait déterminant Ce seraient deux faits, dont l'un serait aussi fait que l'autre, et n'aurait pas une moindre valeur de causalité et d'eiTicace. Conception, celle-là, qui exprime assez exactement comment les choses se passent, suffisante par conséquent en psychologie, mais qui soulève une grosse difficulté en métaphysique. Le fait physiologique est soumis aux lois d'une Nature qui ne souffre aucune discontinuité dans une série dont tous les termes doivent être des phénomènes. Le fait psychologique, au contraire, est tel, par sa matière et sa forme, qu'il ne saurait à aucun moment faire partie d'une Nature ni se prêter à ses lois. La place qu'on lui assigne entre deux faits physiologiques, dont l'un serait sa cause et dont l'autre serait son effet, il ne saurait l'occuper à aucun moment, sans détruire toute la chaîne déterministe s'il reste ce qu'il est, et
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sans se détruire lui-même jusqu'au fond de son être s'il se phénoménalise et se naturalise. Cette deuxième théorie n'est donc au vrai pas beaucoup plus consistante que la première. Il en reste une troisième : la coexistence de deux séries engrenant l'une dans l'autre. C'est, au fond, la doctrine classique. Oui, mais comment se fait V engrenage ? Pas de fait de conscience, dit-on, qui n'ait son correspondant dans un moment du fait physiologique ; et, vice versa, pas de fait physiologique qui n'ait son correspondant dans un moment du fait psychologique. Bien. Mais encore de quelle nature est cette correspondance ? Car les deux séries ne se ressemblent pas ; la série physiologique est spatialisée et soumise aux lois de l'Energétique ; la série psychologique est temporelle seulement et échappe aux lois qui régissent la Nature, aussi bien à celle de permanence qu'à celle de causalité, et y a-t-il même, dès lors, de véritables lois en psychologie ?
Une doctrine s'est formulée si voisine apparemment des données, qu'on ne l'en distingue d'abord qu'avec peine, mais qui, en réalité, les dépasse singulièrement et les déforme, la doctrine du parallélisme. Nous avons constaté une manière de correspondance. Nous demandons quel en est le sens. On nous répond, c'est un parallélisme : « Un état cérébral étant posé, un état psychologique déterminé s'ensuit »; ou encore, entre les deux faits de chaque série, il y a « équivalence 1 », — équivalence telle qu' « une intelligence surhumaine qui assisterait au chassé-croisé des atomes dont le cerveau humain est fait et qui aurait la clef de la psychophysiologie, pourrait lire, dans un cerveau qui travaille, tout ce qui se passe dans la conscience correspondante ».
Avant le mémoire fameux où M. Bergson a démontré que cette thèse si facilement reçue, toute classique, n'est pourtant qu'un <( paralogisme », qu'elle provient du mélange illégitime de deux légitimes notations des objets, la notation idéaliste et la notation réaliste, que ceux qui l'énoncent n'énoncent qu'un mot vide de tout sens. Mannequin avait déjà trouvé une solution peut-être plus directement en harmonie avec l'ensemble de cette philosophie critique qu'il faisait sienne. Il y a, observait-il, deux aspects des choses qu'il suffît de ne pas emmêler pour faire apparaître aussitôt le lien qui les rattache l'un à l'autre, et qui répondent assez bien à ce qu'on pourrait appeler la connaissance psychologique et la connaissance logique, l*' aspect : celui sous lequel les phéno-