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ARTHUR HANNEQUIN ET SON OEUVRE. LXXXIX
de savant et fait œuvre excellente ; mais le chrétien qui veut et qui croit voir là un miracle, pourquoi ne serait-il pas dans son droit de croyant lui aussi ? Et quel mal y a-l-il à ce que Ia monde se prête à une double interprétation ? Celui qui opte décidément pour l'une, des considérations d'ordre intellectuel motivent par devant sa raison cette option, mais la foi et la science étant respectivement ce que Kant a démontré qu'elles sont, ces considérations à elles seules n'auraient certainement pas suflî.
On dissiperait aussi des illusions fâcheuses chez quelquesuns de ceux qui croient et qui, pour croire plus triomphalement, spéculent au liasard, un peu bruyamment, tantôt sur la faillite de la science, tantôt sur les défaillances de la morale philosophique. Il faudra de plus en plus laisser cela. La science est très solide, beaucoup plus solide en tout cas que les croyances qu'on se réjouit de pou\oir édifier sur ses ruines ; et si, quelque jour, elle devait crouler, elle entraînerait d'abord dans la formidable calaslroplie tous les éléments intellectuels de la conscience religieuse. Une foi avisée, consciente de ses tenants et aboutissants, travaillerait donc à cherclier dans le développement de la vérité scientifique, plutôt des motifs d'édification que des pierres de scandale. Quant à ceux-là qui assurent que l'épanouissement de la morale n'est complet que sous la forme que prend la morale dans une conscience religieuse, c'est là un dire assez ordinaire et qui serait assurément très grave. Mais en est-il ainsi vraiment ? La conscience religieuse transfigure bien la moralité. Y ajoute-t-elle ? Elle y ajoute dos figurations objectives et concrètes. Cette imagerie a-t-elle une valeur morale ? Il se pourrait, il se peut qu'elle ait pour longtemps ou pour toujours et sur beaucoup d'esprits, une réelle valeur de conviction et d'efllcacité ; mais ce qu'il faut cependant maintenir, c'est que Veffort moral en lui-môme est autre chose, s'il est avant tout et au fond une œuvre d'affranchissement et de libération par la Raison.
l'homme
Voilà achevé le tour des principaux problèmes abordés par Hannequin. Il restera de lui un livre robuste, d'une grande richesse d& pensées et d'une grande force dialectique, où il s'était proposé à la fois d'établir la vérité du Kantisme,
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métaphysique de la physique de Newton, et aujourdliiu encore utilisable pour la physique d'Ostwald et la mathématique de Poincaré ; et aussi, en montrant dans la Monade de Leibnitz et les Catégories de Kant la solidarité profonde qui en fait comme les deux parties d'un môme tout, de rétablir la métaphysique sur le fondement môme de la critiqtie. Les philosophes d'éducation littéraire y trouveront un substantiel et lumineux résumé de l'état des sciences vers la fin du xix« siècle ; et nos étudiants pourront lui demander un commentaire autorisé et pénétrant de quelques-uns des textes les plus riches et les plus caractéristiques de la philosophie moderne. Ils en retiendront surtout, avec l'étude si curieuse et si forte de Yatome et de Vatomisme, une analyse du Devenir, une conception de l'Espace et une théorie de ÏEtre qui sont d'entre les rares choses originales de la métaphysique contemporaine en France.
Après cela, il serait injuste d'oublier que le meilleur de sa pensée et de son action est assurément resté dans son enseignement de chaque jour, dans ces suites de leçons amples et limpides, puissamment charpentées, très préparées et jamais écrites, parlées à voix haute, chaude, éclatante, dans cet élan de tout son ôtre physique et cette joie exubérante de tendre son intelligence, de remuer des idées, d'agencer des systèmes, de soulever les problèmes attirants et insolubles des métaphysiques, qui excitait si vivement la petite bande des étudiants de philosophie et faisait accourir à certains moments les élèves de l'Ecole de santé militaire et de la Faculté de médecine, ceux des Sciences et du Droit, et qui attirait souvent et retenait longtemps parfois des auditeurs de tout âge et de toute condition. Comme beaucoup, lui non plus n'a pas publié les plus beaux de ses livres : la vie lui a cruellement manqué. Il avait réuni, entre autres, les matériaux de deux grands ouvrages, une Histoire des doctrines métaphysiques du XVIP et du XVIW siècle, et une Histoire philosophique des sciences qui sont toujours à faire chez nous. Il avait projeté, préparé et professé ce Cours complet de métaphysique qu'on nous promet seulement de temps à autre, et dont les plus hardis ne donnent guère que des introductions.
Mais même si l'on prolongeait l'œuvre achevée, si courte, par l'œuvre ébauchée, si fragmentaire, on n'aurait pas dit encore ce qui attirait le plus vers lui, et ce qui retenait si fort les jeunes gens qui l'avaient une fois approché. De sa maison de la Caille, tout en haut de Lyon, posée sur le sable
de Saône, le long de la rivière dormeuse, à l'ombre des grandes masses d'arbres qui descendent de Caluire, il aimait, pour eux et avec eux, à regarder vers les choses et les hommes de ces années troublées et fécondes, vers ceux qui sentent leur conscience morale peu à peu s'obscurcir et se désagréger, vers nos civilisations embarrassées de problèmes chaque jour plus obstruants et plus redoutables, vers tant d'àmes qui, secrètement, souffrent d'avoir perdu, avec la foi de leur enfance, le sens de la vie. « Il est incontestable, écrivait-il, que nos croyances sont troublées^ non seulement religieuses, mais sociales et morales : sur ce fait qui date de loin, personne ne peut rien, et nul ne remontera le courant. » Et ce serait le diminuer que de ne rien dire ici de ses attitudes de franchise, de générosité, de virilité intellectuelle, dans les grandes crises de l'heure présente, morale, sociale, religieuse.
11 se préoccupait vivement de « notre détresse morale », détresse que dénotent tant de symptômes de la vie individuelle et sociale, qui lient à tant de causes, les unes accidentelles et passagères, les autres profondes, nécessaires, mais à aucune sans doute autant qu'à la dissolution des vieux Credo de l'humanité, à l'effondrement forniidable des traditions séculaires, au progrès irrésistible de Y esprit critique. Nous sommes entrés pour longtemps dans une période de bouleversements et de renouvellements : il y a des révolutions prochaines à tous les horizons. Nous y sommes entrés, comme on y entre toujours, « par l'esprit qui nous a affranchis des traditions antiques... par la Critique qui, depuis le xvii« siècle, nous a donné la science, mais qui successivement devait s'étendre à tout, au dogme, à la religion, à la philosophie, aux assises historiques de la conscience ellemême, aux notions du droit, du devoir, de la justice, de l'Etat, de la famille et de la patrie, ébranlant la conllance des hommes dans le caractère éternel et sacré de tout ce qui, jusque-là, les faisait vivre dans une paix relative, rompant le charme des croyances tranquilles, et jetant la suspicion des esprits, mis en éveil, sur ce qu'on ne pratique plus d'une manière assurée, dès qu'on l'a discuté, fût-ce théoriquement.
et révoqué en doute ».
Et si les nouveautés qu'on sait, — le retour de la morale moderne à la morale ancienne, la substitution d'une science des mœurs à la morale, la morale du devoir faisant place à la morale matérielle, le témoignage de la conscience remplacé par la technique de l'ingénieur social, — ne l'avaient