Ibid., IV
LA PREMIÈRE PHILOSOPHIE DE LEIBNITZ
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du mouvement*, n'en faut-il point conclure qu'elle est la même chose que l'espace, comme le dit d'ailleurs Leibnitz en terme exprès 2 et que toute raison tombe de l'en distinguer ?
Cependant si l'on songe que, pour enlever toute existence à la matière première ou à un corps quelconque, il suffit d'avoir démontré qu'il ne diffère en rien de l'espace vide, quelle existence aurait ce en quoi toutes les choses qui s'y laissent ramener perdent toute existence ? Comment, en d'autres termes, l'espace existerait-il, s'il suffit qu'une chose se confonde avec l'espace pour cesser d'exister ? Nous n'avons garde de soutenir que Leibnitz ait, dès cette époque, formellement reconnu l'inexistence de l'espace ; mais s'il en fait encore une condition de l'existence des choses, et une condition même du mouvement, par lequel sont les choses, il fallait cependant que l'existence de l'espace et l'existence des choses ne fussent point du même ordre, et que, tandis que les unes existeraient d'une existence réelle, l'autre n'eût par exemple qu'une existence idéale et comme relative ? Et de quoi serait-elle relative, sinon du mouvement d'où, au dire de Leibnitz, relève toute existence ?
C'est, à vrai dire, un fort paradoxe que de faire du mouvement une condition de l'espace, quand il semble, au contraire, qu'en dehors de l'espace, on ne pourrait pas même se représenter le mouvement. Mais s'il est vrai, d'une part, qu'on ne peut constituer la science du mouvement sans l'appuyer sur la science du lieu ou la géométrie 3, il en résulte si peu que l'ordre des conditions soit dans l'ordre du réel le même que dans l'ordre de la représentation, que de l'étendue toute seule et de tout le géométrique on ne ferait pas naître le plus petit mouvement.
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1. Ihid., VII, 259. « Materiam primam eliam existcntiam a forma habere. »
2. Ibid. « Omnia esse plena, quia maleria prima et spntium idem est. »
3. « Videbam geometriam, seu philosophiam de loco, frradum struerc ad philosophiam do motu sou corpore. >» A ArnatiJd. I. 71.
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ÉTUDES D*HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
Si l'espace est nécessaire ù la représenlalion du mouvement, il pourrait donc se faire que le mouvement à son tour fût nécessaire à l'existence de l'espace. Et il n'est pas jusqu'à la théorie des indivisibles, telle qu'elle est exposée dans la Theoria molus abstracti, qui ne dût porter Leibnitz à cette conclusion.
D'un idéal seulement on peut dire, en effet, ce qu'il a dit de l'espace, à savoir qu'il possède un nombre infini de parties ; et la contradiction inhérente à la supposition qu'elles y seraient en acte éclate dans celte remarque qu'il faudrait, pour qu'elles fussent vraiment inélendues, qu'elles fussent indivisibles, et qu'on ne peut admettre, si elles sont cependant des parties de l'étendue, qu'elles soient des minima. De vrai, il n'y a pas plus de parties réelles de l'espace qu'il n'y a de réalité dans l'espace luimême, lequel n'existe pas plus que la matière première : il n'y a donc en lui de parties qu'en puissance, et il n'y a pas deux principes qui leur donnent l'existence, comme il n'y en a pas deux qui puissent la donner à une grandeur finie quelconque dans l'étendue ; mais il n'y en a qu'un, et c'est le mouvement. Si l'indivisible géométrique existait, en effet, d'une existence réelle, il exclurait d'emblée la possibilité de l'indivisible phoronomique, puisqu'il faudrait que le conatus occupât à la fois un nombre infini de points géométriques, ce qui exclut la possibilité du mouvement, ou qu'il les occupât successivement, ce qui exclut encore la possibilité du mouvement en excluant l'indivisibilité du conatus. Mais exclure la possibilité du mouvement, c'est exclure la possibilité d'une existence quelconque, et on aboutirait h celte inadmissible conclusion que l'existence en soi des parties indivisibles de l'espace exclut la possibilité de l'existence des corps.
De vrai, il n'y a d'abord d'indivisibles dans l'espace, comparables entre eux par leurs grandeurs diverses, que les lieux parcourus dans une durée très petite par des mouvements différents ; et si l'espace nous est, dans la
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représentation, nécessaire pour les mesurer, le mouvement est nécessaire à son tour pour qu'ils soient dans l'espace autrement qu'à l'état de purs représentés et de purs possibles, et pour qu'ils y soient d'abord déterminés. Des indivisibles géométriques ou des inétendus, on peut dire, semble-t-il, qu'ils peuvent avoir, tout en restant inélendus, toutes les grandeurs, disons mieux, tous les degrés possibles de réalité (« punctum punclo majus ») ; car à peine est-il besoin de remarquer à ce propos que, pour l'indivisible, être en acte, c'est être de dimensions définies, et qu'autrement il ne serait qu'en puissance. Or, à quoi ces points de l'espace plus grands les uns que les autres devraient-ils les dimensions qui, pour la première fois, les font passer de la puissance à l'acte, sinon au mouvement, variable à l'infini quant au degré, et avant lequel il n'y a dans l'espace, au dire de Leibnilz lui-mônie. que le vide et le néant, et duquel dans les corps résulte toute puissance et toute réalité ?
Ce n'est donc point outrer la pensée de Leibnitz que de dire qu'il tendait, dès celte époque, quoique inconsciemment, à voir dans le conatus le fondement non seulement du réel, mais de l'existence même de cette extension qui, avant le conatus, n'existe qu'en puissance, et qui n'existe en acte que par le mouvement. Et dès lors qu'on ne peut trouver au conatus un fondement suffisant ni dans le géométrique, puisqu'il est, au contraire, ce qui le détermine, ni non plus en lui-même, puisqu'en tant que conatus et qu'élément du mouvement il s'exprime tout entier dans le géométrique, il reste qu'il le trouve dans une réalité plus haute 1 qui le détermine 3'abord et qui, du même coup, détermine le lieu qu'il définit en le parcourant. Du poinf de vue du réel, le géométrique postule donc le conatus, lequel à son tour postule, comme nous le verrons mieux dans le chapitre suivant, une réalité d'un ordre plus élevé, qui n'est autre que l'esprit : et voilà pourquoi Leibnitz,
1. A ArnavM. Gerh.. PhlL, I, p. 75. Leibnitz ôcrit (1671; : « Principium mnfus seu siii\«;lantiam corporis extensione carcrc. » .
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dès 1671, écrivait à Arnauld : « Videbam geomelriam sive philosophiam de loco, gradum slrueie ad plulosuphiam de molu sou corpore, et philosophiam de molu ad scienliam de luoiile i. » Et il n'est pas douteux que le degré inférieur postule par son insuflisance même le degré
supérieur.
En revanche, le supérieur ne trouve son expression que dans l'inférieur, l'âme dans le conatus, le conatus dans l'indivisible ou le géométrique, et Tun et l'autre en dernière analyse dans l'espace qu'ils déterminenl. Mais ne laisser à l'espace d'autre rôle que d'être en quelque sorte le lieu de l'expression des choses, n'est-ce point le rapprocher d'autant plus d'une forme toute relative et comme idéale d'existence, qu'il est plus éloigné de la réalité ? Nous ne voulons point dire que, dans Vllmn^lhcsis, Lcibnitz ait nettement aperçu et déjà enseigné cette relativité et pour ainsi dire celle phénoménalité de l'espace ; mais elle ouvrait la voie qui devait l'y conduire, et il y arrivera par des progrès rapides ; dès 1070, dans le PmuUus Phila- Icthi^, il aura renoncé à la réalité de l'indivisible géométrique, pour ne l'admettre qu'en puissance, ce qui était faire de l'Espace un idéal et non plus un réel si la marque des idéaux, comme il l'écrira plus tard à de Volder, est que le tout y esl anléricur aux parties, tandis (lue « in realibus unitates multiludine sunt priores, ncc cxislunl mullitudines nisi per unitates 3 » ; et nous avons au resté dans le Phoranomus *, son propre témoignage que ses réflexions sur le caractère non géométrique du mouvemcnl furent liées de bonne heure à celles qui devaient le conduire à la doctrine de l'idéalité de l'espace : « Cum enim olim spatium concepissem tanquam locum roalem immobilem, sola extensione praeditum, molum absolulum defiliirc pottram mutalione spatii hujus realis. Scd paulalim dubilare