‹ Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie [microform]Chapitre 302 sur 319 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

L'historien de la philosophie peut se proposer en général deux choses en elles-mêmes très différentes, mais parfois très difficilement séparables : ou bien son but princl pal est la connaissance du système qu'il étudie, considéré comme une chose achevée, parfaite, définitive, abstraction faite des tâtonnements, des efforts successifs qui en amenèrent progressivement dans le temps la réalisation ; ou bien, tout au contraire, ce qu'il s'efforce de mettre en lumière, c'est vraiment Vhistoire du système, autant qu'on ait des documents pour l'établir et pour la suivre, c'est-àdire sa formation, ses progrès, sa croissance, bref, son évolution et sa vie. La première méthode toujours imparfaite et en somme peu histor^Xjue, convient à la rigueur soit aux philosophies encore engagées dans la lutte actuelle des idées et dont on ne veut savoir que ce par quoi elles continuent à être pour nous une manière de penser, tel l'évolulionnisme, ou le positivisme, ou même, à certains égards, le criticisme de Kant, soit à certaines doctrines qui à tort ou à raison nous apparaissent comme des systèmes puissants, nés parfaits d'un seul coup et en quelque sorte immuables, comme la métaphysique d'un Descartes, ou celle d'un Spinoza. Mais il est des philosophies qui y répugnent d'emblée, et auxquelles l'application d'une pareille méthode serait le pire des non-sens : au premier rang de celles-ci est la philosophie de Leibnitz, dans son état de croissance et de perfectionnement incessants à tel point qu'elle semble n'avoir pris une forme définitive que vers

223 ÉTLOES d'uISÎOIRE de L.V PHILOSOPHIE.

1695, après «ue sorte de jeunesse d'un 1-^^ ^^''''^^' 661 à 1680, une adolescence de d.x ans de 1680 a 169o pfur entrer dans une période de matur.lé et de stabdUé rela ive, de 169Ô à 1715. En étudiant de près les premières onnes systéma.iques de la pensée le.bnitienne, nous no orons chez Leibnitz ce trait singulier que presque toutes es formules, ou comparaisons, ou même les thèses principales de sa philosophie future, il les a trouvées et "'d'q"ée« ^^^ avant 1672 : il v a là plus qu'une curiosité pour 1 historien . c'est la preuve, confirmée d'ailleurs par 1 élude approfondie de sa philosophie, que les grandes directions de sa pensée n'ont guère varié, qu'elles furent fixées et coordonnées de très bonne heure, dans leur étonnante diversité mais que l'évolution de sa pensée se fit en élargissant sans cesse quelques vues maitresscs, et en les ramenant

à une unité supérieure. .

La philosophie de Leibnitz (en taisant abstraction, bien entendu, de son œuvre juridique, historique et politique) nous apparaît comme le résultat de deux tendances principales, auxquelles nous semble se ramener la riche diversité de ses recherches scientifiques de tout ordre et de ses spéculations métaphysiques. La première est une tendance à soumettre toute connaissance digne de ce nom, pour lui donner la forme de la certitude, aux lois d'un enchaînement rigoureux à partir de principes incontestables, bref aux lois d'une logique et d'une mathématique universelles. La seconde, compatible avec la première, mais qui s'en distingue cependant et ne se réconcilie avec elle dans la philosopliie définitive de Leibnitz qu'en s'y opposant, dérive de la conviction née de bonne heure chez Leibnitz que tout se fait mécaniquement dans la nature, mais que le mécanisme, qui suffit à tout dans la nature, ne se suffît pas à lui-même et ne trouve en définitive son principe que dans la réalité de l'esprit et de Dieu.

Nous allons dire un mot de la première pour en comprendre les rapports avec la seconde et pour en mesurer la portée. Ensuite nous parlerons de la seconde, où nous

voyons la source principale défi développements de la métaphysique leibnitienne, et dont nous nous proposons dans ce cours de faire exclusivement l'histoire.

La lociole DE Leibnitz. La Caractéristique universelle.

Leibnitz a raconté lui-même « de sa vie décoUer un épisode <iui marque d'une manière frappante l'ongine de sa passion pour les études logiques. Il avait quatorze ans, et il s'appliquait depuis quelque temps avec un tel succès à l'étude de la logique scolastique que non seulement U trouvait avec la plus grande facilité des exemples pour toutes les règles, à la grande surprise de ses maîtres, mais qu'en outre il soulevait des objections, ébauchait des théories nouvelles, et relevait par écrit toutes les remarques neuves qui venaient à son esprit, et qui, bien des années plus tard, étant tombées sous ses yeux, lui donnèrent encore une vive satisfaction. Il en rapporte un exemple remarquable. Les logiciens enseignaient couramment l'art de ramener tous les termes simples à certaines classes, qu'ils appelaient catégories ou prédicamenJs ; et cette théorie l'avait sans doute beaucoup frappé, par l'ordre même qu'elle permettait d'introduire dans la disposition des notions et conséquemmem dans la détermination des énoncialions ou des propositions. Mais alors, songoail Leibnitz, pourquoi les logiciens s'en étaient-ils tenus là. et pourquoi n'avaienl-ils point tenté de faire pour les termes complexes, ou les propositions elles-mêmes, ce qu'ils avaient fait pour les éléments de ces dernières, termes simples ou notions . D'une telle théorie, qui eût donné les piédicamenls ou catégories des énonciations, ils eussent tiré l'art, incomparable par ses résultats, d'enchaîner dans des raisonnements

1. Vila LeibniUi a se ipso breviler delineata. Guilmuer 11. tteilage, p. 55.

ÉTUDES d'histoire DE LA. PHILOSOPHIE.

continus les propositions elles-mêmes, et d'aboutir méthodiquement à la contribution d'une science certaine. Leibnitz s'aperçut plus tard que ce qu'il rêvait ainsi, sous le nom de prédicaments des termes complexes et d'énoncialions disposées en séries, les mathématiciens et notamment Euclide l'avaient depuis longtemps réalisé dans les Eléments où ils disposent les propositions de telle sorte que chacune s'y déduit rigoureusement de celle qui la précède. Mais ses maîtres, hors d'état de lui en faire la remarque, se contentèrent de le rappeler à la modestie d'un élève qui doit se contenter d'apprendre les théories admises, et ne point se donner l'humeur d'y apporter des changements ou perfectionnements .

Cette anecdote devait être rappelée, parce qu'elle marque la date précise d'une préoccupation qui n'abandonnera plus la pensée de Leibnitz, et qui, comme la plupart de ses pensées les plus fécondes, remonte à une époque très haute de sa vie et jusqu'à son extrême jeunesse. A la prendre dans sa signification la plus large, elle revient à demander en toute recherche une rigueur fondée tout à la fois sur la solidité des principes et sur la certitude des déductions ; et cela est d'autant plus remarquable chez cet enfant de quatorze ans, qu'il n'avait alors aucune idée des mathématiques, pas même des éléments d'Euclide, et qu'assurément il était impossible qu'il fût averti d'une manière quelconque des efforts tentés par Descartes pour instituer sur un plan tout semblable une méthode et une science universelles.

Quelques années plus tard, le 7 mars 1666, il présentait à la Faculté de philosophie de l'Université de Leipzig une dissertation « pro loco » qui avait pour titre : Disputatio arithmetica de complexionibus^ et où il donnait un corps à la pensée de sa quatorzième année. Il avait depuis lors étudié à Leipzig avec Jean Kûhn les éléments d'Euclide, et à léna pendant l'été de 1663 avec Ehrard Weigel*,

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