‹ Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie [microform]Chapitre 309 sur 319 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

Nous avons ramené à deux principales les lei^danes de la pensée de Leibnitz qui semblent avoir domme le dé e- Joppem nt de sa pbdosophie et en avoir c»éter-me Je« directions. Nous avons, dans la leçon précédente défim la première comme celle d'où dérive chez Leibmlz le carac leTe haut rationalisme qu'il donne ^ toutes ses recherches, et notamment, toutes les fois qu il l a pu, le :^e mathématique de ses spéculations. Nous aUons dans la suite de ces leçons, nous attacher spécialement à faire Fhistoire de la seconde. Non qu'on puisse la détacher absolument de la première : la physique de Leibnitz dépend étroitement de sa mathématique. Mais, dans la mesure ou elle a, comme toute physique, ses postulats particuliers, dont il est d'un haut intérêt, pour Thistorien, de chercher comment ils se sont peu à peu dégagés des recherches de Leibnitz, et où elle influe d'autre part sur 1 orientation de sa métaphysique, nous avons cru pouvoir en faire une étude à part, en laissant à d'autres le soin de faire une étude approfondie de sa logique et de son analyse.

La seconde tendance de Leibnitz est née de l'adhésion qu'il donna très jeune, et une fois pour toutes, sans jamais s'en départir dans la suite, à ce principe des modernes, ou, selon son expression habituelle, des « novateurs », que tout dans la nature se fait et par conséquent doit s'expliquer exclusivement per magniiudinem, (iguram et molum, principe dont il donne encore cette formule concise : omnia mechanice. Par là Leibnitz se classe, dès l'ûge

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de quinze ans, parmi les philosophes et les savants modernes, cl répudie, d'une manière beaucoup plus décisive qu'il ne le pense lui-même, l'esprit de la scolastique et de la science antique.

Cependant, cette adhésion de Leibnitz au mécanisme des modernes n'est qu'un aspect de sa pensée relative à la nature ; d'un autre côté, il a cru dès sa jeunesse, et il n'a jamais cessé de croire que si des principes géométriques et mécaniques suffisent à l'explication complète de la nature en tant que nature, du moins ces principes nous reportent-ils, soit par leur insuffisance intrinsèque, soit par leur signification profonde, à des principes d'un ordre plus élevé qui les soutiennent, à un monde supérieur à la nature elle-même, à un monde des esprits, et avant tout à Dieu. C'est, sous ses deux aspects essentiels, cette tendance complète qui dominera tous les développements de la philosophie de Leibnitz ; nul ne sera, dans les questions relatives à la physique, un partisan plus résolu des explications strictement mécaniques ; mais nul aussi ne sera plus convaincu que le mécanisme atteste, pour qui veut le comprendre pleinement, l'existence de l'esprit et l'existence de Dieu. Celte attitude de Leibnitz à l'égard du problème du monde, assurément on ne peut pas dire qu'elle lui vienne de la science ; il est manifeste au contraire qu'elle lui vient de son éducation et de ses convictions religieuses ; une doctrine qui rendrait impossible sa croyance en Dieu ou en l'immortalité de l'âme, ses premiers essais en font foi, porterait par là même à ses yeux le caractère d'une fausseté radicale et presque monstrueuse : en ce sens son attitude, on a pu le dire avec raison, est la suite d'un préjugé, psychologique ou même théologique. Mais d'abord ce préjugé et celte altitude, qui eurent des conséquences si importantes pour la pensée de Leibnitz, sont des faits indéniables ; puis n'est-il donc pas vrai qu'en abordant le problème de la science, nous avons tous une attitude à son égard, qui influera, sinon sur la science même, du moins sur le sens général qui la dépasse et que nous lui atlri-

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buerons ? Kanl ramenait ces attitudes à deux principales : l'altitude platonicienne, et l'attitude épicurienne, toutes les deux compatibles avec une science rigoureusement positive et digne de libres esprits. Leibnitz eut la première, ou pour mieux dire, il eut tout à la fois la première et la seconde, qu'il réconcilia dans sa philosophie. Enfin, qui pourrait penser que l'attitude de Leibnitz, qui fut d'abord un « préjugé », n'eut pas à chacun des progrès de sa réflexion l'occasion de trouver sa justification ou sa condamnation, en sorte qu'après avoir été le guide de sa pensée, elle en devint en définitive l'œuvre la plus philosophique et la plus réfléchie ? Du philosophe de vingt-deux ans, partisan de l'atomisme gassendiste, et qui faisait porter témoignage à l'atome de l'existence d'un Dieu créateur, au philosophe qui, dans la plénitude de sa libre raison, interprétait les principes mécaniques de la philosophie naturelle comme révélant à ses yeux des principes d'un autre ordre, qu'il appelait métaphysiques, il y a la continuité d'une réflexion de plus en plus profonde, où ce qu'il pouvait y avoir de préjugé dans l'attitude primitive s'évanouit et disparaît dans une pensée toujours plus sûre d'elle-même.

Quoi qu'il en soit d'ailleurs, c'est un fait que Leibnitz a adhéré très jeune, sans restriction et sans retour, au mécanisme, mais que du mécanisme, il a toujours pensé qu'il ferait sortir la preuve d'un monde supérieur au mécanisme même. Sur ce point sa méthode lui est toute personnelle ; elle diffère notamment au plus haut point, on ne l'a pas assez remarqué, de celle de Descartes, dont elle est d'ailleurs, du moins dans les premiers temps, totalement indépendante : sans doute Descartes aussi, par la manière dont il dérive de la perfection et de l'immutabilité divines les lois fondamentales du mouvement, reporte en somme à Dieu la cause du mécanisme de la nature ; mais par la distinction radicale de la pensée et de l'étendue, il s'interdit de retrouver par le détail les lois de l'esprit sous les lois du mouvement : bien plus, Tunion d'une âme et d'un

corps est pour Descartes, qui va jusqu'à nier l'âme des bêtes, l'exception la plus rare dans le monde créé. Au contraire pour Leibnitz, elle est la règle : la philosophie de Leibnitz deviendra de plus en plus un monisme idéaliste, disons plus simplement une philosophie de Tesprit, dans laquelle le monde des corps ou la nature prendra l'aspect d'un monde de phénomènes ou de réalités secondes, proportionnées aux âmes qui les soutiennent el qui en sont la réalité première et substantielle. Or à cette doctrine si haute comment arrive-t-il ? Par une méthode qui lui est propre, et qui consiste à chercher d'abord dans le mouvement la réalité même de la nature, puis, par une induction métaphysique, à remonter d'une analyse approfondie du mouvement aux principes sans lesquels les lois mêmes du mouvement seraient inintelligibles, aux âmes qui s'y expriment en des proportions d'une exactitude parfaite et rigoureuse. Nous aurons plus tard à étudier de près ce procédé complexe, auquel nous donnons provisoirement le nom d'induction métaphysique ; nous verrons qu'il renferme des éléments de valeur très différente, tantôt critiques, et d'une haute portée, tantôt moins solidement fondés, et tels que le passage non complètement justifié du physique au métaphysique ; mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que ce fut cette tendance à passer du physique au métaphysique, des éléments du mouvement aux éléments de l'esprit, el de l'analyse de l'un à des conclusions immédiates sur la nature de l'autre, qui conduisit Leibnitz à dégager peu à peu des problèmes qu'il traitait leurs éléments critiques, tandis que le contraire nous semble historiquement difficile à soutenir. S'il y a chez Leibnitz, à l'égard du problème de la nature, une attitude critique qui fait penser à Kant, cette attitude est venue la dernière ; elle est un résultat, et non point, comme chez Kant, une position première, qui domine et dirige toute la doctrine ; et elle résulte précisément de cette tendance toujours la môme à partir du mouvement pour aboutir à l'esprit.

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On conçoit que, dans celle voie, la pensée de Leibnilz ail traversé des étals très divers. Il fui acquis au méca nisme, c'est lui qui nous l'apprend, dès Tûge de quinze ans ; mais on se représente sans peine que sa conception du mécanisme ait pu prendre rapidement des formes dif férenles : sous l'influence, d'abord des doctrines régnantes, très répandues et très vulgaires au temps de ses premières réflexions, tels Tatomisme démocrito-épicurien de Gassendi, qui le séduisit le premier et s'empara de son esprit, ou la philosophie corpusculaire de forme cartésienne, où il se réfugia ensuite et qui lui parut plus satisfaisante. Mais il y eut à cela aussi d'autres raisons ; car, dès cette époque lointaine, deux choses sont tout à fait dignes de remarque : la première, c'est que chaque fois Leibnilz dépasse la pure doctrine physique du système qu'il adopte et cherche à en déduire au moins une preuve de l'existence de Dieu ; la seconde, c'est que cet effort entraîne précisément Leibnilz à faire la critique de son système physique, en ce sens qu'il ne remonte à Dieu qu'autant que l'atome, ou le mouvement qui divise en corpuscules la matière continue étendue dans l'espace, réclament impérieusement un créateur ou un moteur divin. Et, engagée dans cette voie, la critique de Leibnilz est souvent si précise qu'elle prend parfois une forme définitive ; telle, dans la Con(essio contra atheistas, sa critique de l'atome, dont les traits principaux se retrouveront intacts plus tard dans sa discussion avec Huygens sur le même sujet, el dans plus d'une dissertation de son âge mûr. Ainsi la critique leibnitienne, commencée uniquement dans l'intention de dépasser le mécanisme el de remonter à son principe divin, aboutit dès le début à une critique en règle des postulats de chaque système, el dirige par contre-coup la pensée de Leibnilz d'un système à un autre, qui le satisfait davantage

L*idée la plus remarquable qui se dégage de ces premiers clïorls est que des trois éléments par lesquels le physicien doit expliquer complètement la nature, à savoir la grandeur, la figure et le mouvement, le plus important de beaucoup est le mouvement. Pour l'atomisme de forme épicurienne, la grandeur et la figure jouent le rôle essentiel, le nioMvement n'étant guère pour l'atome figuré qu'une occasion de rencontrer d'autres atomes, de même figure ou de figure complémentaire. Mais, en posant le problème de la cohésion ou de la solidité infrangible de l'atome, Leibnilz se rend compte qu'il en faut demander l'explication au mouvement, et c'est pourquoi il s'arrête un instant à une physique qui rappelle dans ses grands traits la physique cartésienne. Enfin, sous des influences que nous aurons à recherclier, l'idée hardie lui vint que la grandeur et la figure des corps, qui lui étaient déjà apparues comme des suites du mouvement, passent, en considération du mouvement, au rang de réalités dérivées et secondaires, que le mouvement est premier à leur égard, et que l'analyse du mouvemenl, poussée jusqu'à ses éléments, expliquerait à la fois la figure el la grandeur des corps dans l'espace, et toutes leurs propriétés, et révélerait dans la nature la présence continuelle de l'esprit (cohésion). Le mouvement et ses lois, tel est donc l'objet le plus pressant auquel doive s'attacher le philosophe, puisqu'il est à la fois l'essence et l'origine de toute réalité naturelle ou physique, et qu'il nous ouvre de larges perspectives sur le monde des esprits. « Videbam, écrit-il à Arnauld dans une lettre célèbre de 1671, philosophiain de motu seu corpore gradum slnw-re ad scient iam de mente » ; mais le mouvement lui apparaissait si clairement à cette époque comme une simple fonction de l'étendue el de la durée, qu'il afiîrmail en mémo temps qu'on doit avant tout fonder mathématiquement la science du mouvement sur une géométrie rigoureuse, en sorte qu'il enchaînait les trois problèmes essentiels de la manière suivanle : « Videbam geometriam seu philosophiam de loco gradum struere ad philosophiam de

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molu seu corpore el philosophiam de molu ad scienliam

de mente*. »

C'est de ce programme, si précis dans les termes, si fidèlement suivi dans l'exécution, qu'est sortie vers 1670- 1671 l'œuvre la plus achevée de la jeunesse de Leibnitz, et aussi la plus décisive par la position qu'il y prend relativement aux problèmes les plus importants : VHypolhesis physica nova. La première chose qu'il y faut noter, c'est, chez ce jeune homme de vingt-quatre ans, mal au courant des plus récents progrès des mathématiques el tout à fait ignorant de l'analyse cartésienne, une vue remarquablement positive et précise de ce que doit être une mécanique, pour servir de fondement à une physique sérieuse : cette mécanique doit être strictement construite comme une géométrie, ou mieux encore par les procédés et les méthodes de la géométrie : les modernes en ont trop fait une science des machines, une science empirique, une phoronomia experimenlalis ; il faut d'urgence y substituer une phoronomia elementalis, purement géométrique et purement rationnelle ; il faut, en d'autres termes, faire pour elle ce qu'a fait Euclide pour la géométrie, ou, mieux encore, transporter dans cette science, qui doit être une géométrie du mouvement, les habitudes et la rigueur d'Euclide et des géomètres...

(Inachevé.)

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