DANS LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE
VAnalyiique des principes a, dans la Critique de la Raison pure^ une importance de premier ordre. Lorsqu'on s'est rendu compte en effet que des deux moments essentiels du problème critique, d'ailleurs parfaitement un en lui-même, le premier, qui embrasse V Esthétique et V Analytique transcendantales tout entières, n'est autre chose, selon l'heureuse el presque classique expression de Cohen, qu'une théorie de V expérience i, V Analytique des principes apparaît, à la suite de la solution du problème capital de la déduction transcendantale des catégories, comme la partie de l'ouvrage qui en recueille et qui en établit les conséquences les plus décisives en ce qui regarde la Nature et la Science.
La Critique de la Raison pure, Kant Ta plus d'une fois affirmé, n'est sans doute qu'une propédeutique : l'un des problèmes qu'elle doit traiter d'une manière intégrale et complète est celui de la détermination des éléments
1. Voir Hermann Cohen. KanVs Théorie der Erfahrung. Berlin, deux édiUons, 1871 et 1885.
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a priori, non dérivés et irréductibles, qu'une réflexion critique et méthodique découvre à l'origine de tout jugement où il entre un caractère d'universalité et de nécessité, c'est-à-dire de toute loi scieniilique et de toute connaissance obiecUve : et si son rôle s'étend jusqu'à l'entière solution des questions relatives à la nature de ces élements, à leur valeur et à leur portée, et notamment aux conditions de leur usage légitime dans la constitution de rexpérience, encore serait-ce sortir du champ de la critique que d'en attendre la détermination des lois de la nature, réservées à la science et à ses méthodes propres d'investigation. Une loi de la nature, loi scientifique ou positive, enveloppe toujours en effet, outre les éléments a priori qui en assurent l'objectivité, des éléments intuitifs ou empiriques qui lui donnent un contenu ou un sens ; et la critique n'est point la science des objets, mais la science des conditions universelles et nécessaires de l'existence des objets. Elle n'a donc point à connaître des lois de la nature, et non pas même, quoiqu'elle procède a priori comme les mathématiques, de l'ensemble des propositions qui constituent le domaine positif des connaissances mathématiques. Là où le géomètre pose son premier axiome, le physicien son premier postulat, là aussi a pris fin le rôle de la critique : et jamais ligne de séparation ne fut plus nettement marquée entre la critique et la science que par l'auteur de la Critique de la Raison pure.
Cependant les conditions de l'expérience, ou, ce qui revient au même, les conditions de l'existence d'une nature, sont telles, aux yeux de Kant, qu'on peut aller fort loin a priori, et par conséquent par les seules forces de la critique, dans la détermination d'une telle nature. Songeons qu'il est d'abord solidement établi, *par la déduction Iranscendàntale, qu'il ne saurait exister aucun objet d'expérience qui n'ait dans les catégories, et en définitive dans son rapport à la conscience, la condition première et fondamentale de son existence comme objet , ou de son ùbiectivité. Et la raison en est que la catégorie est Tunique
les principes de l'entendement pur.
puissance de liaison qui réalise, dans et par le jugement, l'unité des éléments divers de l'intuition sensible. De détermination intellectuelle, c'est-à-dire à la fois venant de Tentendemenl et valable pour l'entendement, par conséquent de détermination proprement scientifique ou simplement positive, un objet de l'expérience n'en a ni n'en saurait avoir aucune qui lui vienne d'ailleurs que des catégories. D'où il semble résulter que, pour découvrir ces déterminations, en allant des plus générales aux plus particulières, rien ne serait plus simple que de développer le sens des catégories, en poussant autant que possible le développement jusqu'à son extrême limite. Et tel était, en effet, le point de vue cartésien, ou de l'innéisme. Mais tel n'est point, à peine est-il besoin de le rappeler ici, le point de vue de Kant. L'erreur de l'innéisme est d'avoir pensé que nos concepts primitifs ou purs contiennent la science en puissance, qu'ils sont, pour ainsi dire, la science avant la science, et qu'ils ne nous laissent que le souci logique, fort secondaire, d'en étaler correctement le contenu. Les catégories n'ont pas de contenu ; fondements et principes de toute connaissance, elles ne sont pas des connaissances. Par elles, si après tout, les isolant par abstraction de tout autre élément, nous ne pouvons consentir qu'elles ne soient rien, disons, en définissant leur fonction pure, que nous « pensons » einen Gegenstand ûberhaupt, ce qui signifie strictement qu'elles sont dans la pensée et pour la pensée les conditions transcendantales de l'objectivité *. Mais rappelons-nous que si, dans l'intuition, rien ne nous était donné, ces conditions de toute objectivité ne nous donneraient nul objet, attendu que, puissances de liaison, elles n'auraient, sans le divers de l'intuition sensible, rien à lier, et qu'elles ne trouvent que là l'occasion de dégager, en objets d'expérience, la puissance de liaison et d'unification qui est leur fonction propre. Les catégories, à vrai
''Il
1. Voir sur ce sujet une excellente étude de Wartenberg, Dcr Begrift des transcendentalen Gegenstandes bei Kant — und Schopenhauers hrilik desselben, in Kantstudien, t. IV et V, 1900-1901.
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dire ne se révèlent donc que dans leur action (Hanctlung le mot revient à chaque instant chez Kant), dans leur action qui est synthèse et qui est jugement, et dans leur œuvre, qui est connaissance. Et c'est pourquoi la science devait! dans l'histoire, précéder la critique. Mais pour qu'il y ait jugement et qu'il y ait connaissance, il faut, encore une fois, qu'un divers soit donné qui, n'ayant en lui-même nul principe d'unité, s'offre aux puissances unificatrices qui sont autant d'aspects de l'unité de l'entendement.
Il faut donc renoncer à celle sorte de déduction directe de la science, même sous ses formes apodictiques et mathématiques, qui a été l'erreur, mais il faut ajouter l'erreur heureuse, dun Descartes et aussi d'un Leibnitz : car s'ils exagérèrent la part de ce que l'entendement met de lui-même dans la connaissance et s'ils méconnurent celle de la sensibilité, encore préparèrent-ils les voies ù la critique en dégageant et définissant, avec une admirable sagacité, quelques-unes des relations fondamentales qui ne servent de base à la science qu'autant qu'elles dérivent d'une manière immédiate des synthèses de l'entendement.
Mais si l'on ne peut aller jusqu'à déduire la science et ses lois proprement dites des catégories qui ne les contiennent pas et qui même, à vrai dire, isolées du sensible, en toute rigueur ne contiennent rien, il reste à la critique une ressource qu'elle peut, et même qu'elle doit mettre à profit, sous peine de laisser son œuvre inachevée, pour exposer comment ces catégories vides, au contact du sensiblCr prescrivent a priori à la nature des règles antérieures à la science, puisque, sans de telles règles, il n*y aurait point de nature, et partant point de science. Cette ressource lui vient de ce que nulle intuition empirique et sensible ne saurait nous être donnée que dans les formes de l'espace et du temps. Or si les développements de V Esthétique transcendantale avaient obligé Kant à présenter l'intuition comme s'ordonnant d'abord dans l'espace et dans le temps, et devenant, par cette sorte d'opération préalable^
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une représentation étendue et successive, avant de s'offrir aux prises des catégories, ce n'était en réalité que par un artifice de méthode, par la nécessité d'épuiser le problème des conditions strictement intuitives de la représentation sensible avant d'aborder celui des fonctions de l'entendement qui, du divei*s de cette représentation, font une synthèse, une unité el, en définiti\c, un objet.
Mais si l'on songe qu'imposer au divers de l'intuition sensible les formes de l'espace et du temps, c'est déjà engager l'intuition empirique, grâce à ces formes de l'intuition pure et par leur intermédiaire, dans un rapport à l'unité de l'aperception transcendantale, rapport sans lequel elles ne seraient pas même des représentations de la conscience empirique, il n'est plus possible de penser, comme on le fait parfois à la suite d'une lecture de la seule Esthétique transcendantale, que les formes de l'espace et du temps suffisent à faire des intuitions empiriques des états de conscience ; mais il y faut en outre l'intervention du « Je pense » et des fondions catégoriques que suppose tout acte de pensée.
Lors donc que Kant parle de subsumer sous les con- , cepts purs de l'entendement nos intuitions, comme si elles j constituaient avant cette subsomption des représentations I se suffisant à elles-mêmes, c'est, encore une fois, pour la J clarté de l'exposition el pour se conformer aux habitudes | des logiciens; mais sa doctrine n'est pas douteuse, etf résulte de la manière même dont il résout le problème de/ la déduction transcendantale : nulle représentation, même sensible, n'est concevable qu'autant qu'elle soit consciente et n'est consciente qu'autant qu'elle ait reçu, en des synthèses primitives, des formes élémentaires d'unité et d'objectivité qui révèlent l'action première et fondamentale du « Je pense ». Le véritable mouvement de l'esprit qui donne à nos représentations non seulement un objet, mm même une existence dans la conscience, ne va donc pg^,. comme semblerait l'indiquer le mot de subsomption, d^ l'intuition au concept pur de l'entendement ou à la caté*
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gorie, mais au conlraire de la catégorie à l'intuition, qui ne devient qu'ainsi une représentation et une perception. Et de môme il n'est exact qu'en un sens relatif de dire que l'intuition est reçue d'abord dans les formes de l'espace et du temps, pour être ensuite subsumée sous les concepts de l'entendement >cce point de vue de la subsomption doit être remplacé par celui de la priorité du « Je pense », en sorte que le vrai sens des déterminations objectives va du « Je pense » et des catégories d'abord aux formes homogènes de l'espace et du temps, et ensuite, dans ces formes, aux intuitions empiriques qu'elles atteignent enfin et dont elles font des unités ou des synthèses dans l'étendue et la durée.
Au reste, de cette proposition, de si grande conséquence pour ce qui va suivre, selon laquelle les déterminations a priori de l'entendement portent d'abord sur les intuitions pures de l'espace et du temps, par une opération qui en toute rigueur se suffît à elle-même, bien qu'elle ait toujours pour terme les données empiriques et pour but la constitution de l'expérience, on peut donner une preu\e irrécusable : c'est l'existence des malhémaliques ; les mathématiques, on le sait, construisent leurs concepts dans l'intuition pure, et ne doivent qu'à ce procédé leur caractère apodictique ; et il faut ajouter qu'en aucune autre science, même non construclive, on ne *;aurait concevoir la possibilité de jugements synthétiques a priori, ni en conséquence une certitude scientifique, si en ces jugements se trouvait engagé quoi que ce fût de plus que ce qui relève du « Je pense » et de l'intuition pure.
Ainsi l'opération par laquelle notre connaissance détermine ses objets, peut aller pour ainsi dire d'emblée et d'un seul coup, en traversant les formes de l'espace et du temps, jusqu'au divers de l'intuition empirique, dont il semble bien alors que, dans la conscience vulgaire, elle fasse une perception ; mais il n'est pas douteux que la pensée réfléchie n'arrête aussi parfois cette opération à un slade antérieur, pourvu que le « Je pense » aille au moins jusqu'à la
rencontre d'un divers où il puisse accomplir son œuvre de liaison et d'unification. Or ce divers, les formes de l'espace et de temps le lui offrent d'une manière d'autant plus avantageuse qu'elles sont a priori^ et qu'en elles s'accomplissent d'une manière immédiate sous l'action des catégories ces synthèses ou jugements synthétiques a priori nécessaires à la constitution de toute science cl de toute expérience ; et même ces jugements ne sont possibles que là, et n'atteignent qu'ensuite l'intuition empirique, d'ailleurs sans exception et universellement, parce qu'universellement aussi l'intuition empirique ne saurait être sensible qu'en subissant les formes de l'espace et du temps.
A vrai dire donc l'opération qui donne à la perception une valeur objective ne diffère pas essentiellement de celle qui, par exemple, construit d'abord une géométrie pure, et qui ensuite en fait servir les théorèmes à constituer une science de la nature : un jugement d'expérience dépasse sans doute en rigueur scientifique un simple jugement de perception ; mais la simplicité du dernier n'empêche pas que la perception elle-même ne demeure pour le savant le crilère définitif de ses constructions et de ses hypothèses.
En arrêtant la synthèse opérée par la catégorie au stade où elle n'a encore rencontré que les formes de l'intuition pure, la pensée réfléchie n'a donc point à craindre de faire une œuvre artificielle, puisqu'elle ne fait que mettre en pleine lumière, par une analyse légitime, un moment capital, et parfaitement distinct, d'un progrès qui aboutit, dans la conscience vulgaire, à la perception, et, dans la science, à l'expérience, ou à VEr[ahrung, au sens kantien du mol. Bien plus, c'est la seule méthode qui puisse nous mettre en mesure de définir, à partir du point le plus élevé de la connaissance humaine et en tout cas de la catégorie, la suite des opérations par lesquelles son action devient déterminante et s'étend sans discontinuité jusqu'aux objets de l'expérience. Et il fallait que la critique s'acquittât de celte tâche, si elle ne voulait point être accusée d'être une nomenclature aride et stérile d'éléments abstraits, dont
HANNEQCIN, II. H
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LES PRINCIPES DE L ENTENDEMENT PUR
elle sérail impuissante à montrer la contribution vivante à l'œuvre de la connaissance.
On peut bien penser qu'ù cette lAche difficile entre toutes, Kanl n'a point failli ; et là où d'autres n'ont vu qu'une hanlische Maschinerci, nous croyons au contraire assister à l'effort le plus puissant qu'ait jamais tenté philosophe pour pénétrer jusqu'au fond le plus caché de la connaissance humaine et jusqu'aux sources de sa certitude.
Plaçons-nous donc à l'origine de toute connaissance, el souvenons-nous que la catégorie en elle-même est vide, bien que nous ayons rappelé plus haut en quel sens elle a, comme concept, un objet, einen Gegensland ûberhaiipt, ou un « objet transcendantal ». C'est même pour cette raison el aussi parce qu'elle est l'origine première de tous les concepts scientifiques futurs, ou même simplement empiriques, que Kant la désigne également sous le nom de concept pur : désignation qui étonne parfois et qui prêle d'ailleurs à certaines équivoques, puisque les catégories ne sont d'une part, selon l'expression de Cohen, que des « spécifications » du « Je pense » el constituent l'entendement même (Verstand), ef puisque l'eiilendemcnl est défini, d'autre part, comme une UrlheilsUrallj comme un p9Uvoir de juger, el a pour fonction propre le jugement. Mais la difficulté se résout d'elle-même si l'on songe que la calégorie, formellement une comme le « Je pense » est un, ne révèle son pouvoir d'unification et de synthèse qu'en liant la multiplicité d'un divers, et qu'en se réalisant dans un jugement. Concept pur et jugement ne sont ainsi en un sens que deux noms d'une même fonction de l'entendement, selon qu'on la considère dans son unité fondamenlale, et avant toute Handlung, ou qu'on la saisit au contraire dans son opéralion et son action déterminante où elle apparaît en effet comme une Vrlheilskra[t.
Cependant on conçoit aisément que du concept pur au jugement d'expérience, il y ait, sinon toute une hiérarchie de jugements, du moins toute une suite de degrés par où VUrtheilskrall originaire s'engage de plus en plus dans le champ de l'intuition. Avant d'atteindre l'intuition empirique, nous avons dit déjà comment il est nécessaire qu'elle atteigne d'abord l'intuition pure et comment elle ne peut qu'à celte condition déterminer a priori, c'est-à-dire nécessairement et universellement, les principes constitutifs grâce auxquels il existe une nature el des lois de la nature. Or une nature et même les lois scientifiques d'une nature, telles les lois physiques, enveloppent sans doute la nécessité et l'universalité qu'elles dérivent de ces principes, mais elles enveloppent aussi des éléments empiriques qui leur donnent dans l'expérience un objet immédiat. Par conséquent des jugements purs (en ce sens qu'ils ne renferment que des éléments a priori) aux lois de la science, du moins de la science de la nature, qui renferment en outre quelque chose d'empirique, il y a une distance que la critique ne saurait franchir, sans cesser d'être la critique et sans devenir la science. Mais il y a plus : toute science qui suppose un rapport immédiat à l'expérience, el qui en quelque sorte ne trouve un sens et une portée véritable que dans son application directe à l'expérience, fût-elle pure et n'utilisâl-elle dans ses constructions que des éléments a priori, comme la mathématique, apparaît à un moment du développement de VUrtheilskraft qui la classe comme science, attendu que l'intuition y joue un rôle prépondérant et l'incline vers la nature presque autant que la physique elle-même. Sur ce motif qui range les mathématiques parmi les sciences, et qui les rejette hors du domaine de la philosophie et de la Raison pure, bien qu'elles soient apodictiques el strictement a priori, Kant a plus d'une fois insisté i ; et à y regarder de près, il semble bien qu'elles
1. Voir cm. de la B. pure, dans le chapitre intitulé Discipline de la Raison pure, 1" section : Discip. de la raison pure dans Vusage doffmatique, en particulier pp. 291 et 292, et p. 304 (des axiomes) dp la trad. Harni, t. II.
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ne soient, à ses yeux, si près d'une nature, et qu'elles n'appartiennent sans contestation possible au domaine de la Naturwissenschalt, que parce que l'intuition où elles construisent leurs concepts est l'intuition de l'espace, forme du sens extérieur, et que l'intuition de l'espace est plus spécialement le lieu où sont reçues d'abord les données empiriques. Toute construction dans l'espace est en effet une figure, une image pure, sans doute, mais déjà si voisine de la figure des corps, qu'elle est comme une construction anticipée de la figure des corps. Au contraire le temps, forme du sens intérieur, dont Kanl a dit dans la Réfula- Hon de Vidéalisme i qu'il n'culrail en contact avec le donné empirique en quelque sorte qu'à travers l'espace, est concevable en toute rigueur comme la forme sensible la plus immédiatement appropriée à l'action du « Je pense », comme celle où VUrtheilskrall trouve déjà la matière suffisante de iugemenis sans images, jugements où se déterminent dans une diversité presque aussi pure que le moi pur lui-même les conditions universelles et primordiales de l'expérience et de la science (\aluruissenscha[t). A cette opération qui donne à VUrlheilsUra[l une première prise sur le sensible, Kanl a donné, on le sait, le nom de schématisme ; et il a choisi le temps, de préférence à l'espace, pour en faire, selon son expression, le schème de l'entendement pur. La raison qu'il donne tout d'abord de cette préférence ne nous paraît pas satisfaisante : il semble dire en effet que l'application des schèmes à l'expérience souffrirait des exceptions, si la schématisation des catégories se faisait dans l'espace, attendu que la forme du sens extérieur ne s'applique, comme son nom l'indique, qu'à ce que nous pouvons appeler ici l'expérience externe, tandis que la forme du sens intérieur est la forme de la totalité de l'expérience, tant externe qu'interne 2.
1. Voir surtout dans la Réfutation de Vidéalisme le développement du Théorème, pp. 286-288 de la Irad. Barni, t. 1. — CI. Déduction des concepts purs, § 2S.
2. Voir Barni, I, p. 203 : « L'imape pure de toutes les quantités (quantorumj pour le sens extérieur ost lospace, et celle de tous
Mais c'est là une raison accessoire et qui n'est en aucune manière compatible avec les vues profondes qu'il développe un peu plus loin sur la nature du schème et ses caractères essentiels. On sait avec quel soin il distingue le schème de l'image ; et en effet ce qu'il demande au schème^ aucune image, singulière par nature, ne saurait lé lui donner, si proches que soient l'un de l'autre le schème de l'image. Soit par exemple l'image d'un triangle : que de fois n'a-t-6n pas dit qu'étant nécessairement ou équiangle, ou rectangle, ou acutangle, etc., il était impossible qu'elle fût adéquate au concept du triangle en général ! Et pourtant nous avons le sentiment irrésistible que la construction qui donne tel triangle a en soi une valeur universelle, quoiqu'elle aboutisse toujours à un cas singulier. — Comment cela est-il possible ? — Parce qu'il y a en elle, à vrai dire, deux moments : un moment où elle est un mouvement de l'esprit, mouvement toujours le même dans ses traits principaux, ou, en termes plus précis, dans la règle ou la loi que lui impose l'esprit, et un moment où elle aboutit à l'image, et y donne à la loi une application à la fois adéquate et singulière. Kant en donne un exemple saisissant : « Quand je place, dit-il, cinq points les uns à la suite des autres, , c'est là une image du nombre cinq. Au contraire, quand je ne fais que penser un nombre en général, qui peut être ou cinq ou cent, cette pensée est plutôt la représentation d*unc méthode servant à représenter en une image, conformément à un certain concept, une quantité (par exemple mille) qu'elle n'est cette image même... Or c'est cette représentation d'un procédé général de l'imagination, servant à procurer à un concept son image, que j'appelle le schème de ce concept *. » On ne peut pas distinguer plus nettement le moment où l'esprit pose, en la pensant, la loi qui peut lui donner tous les nombres et qui
les objets des sens en général est le temps. >> Et plus haut, p. 200 : « Mais d'un autre côté elle est homogène au phénomène, en ce sens que le temps est impliqué dans cliacune des représentations empiriques de la diversité. »