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Barni, I, p

LES PRINCIPES DE l' ENTENDE MENT PUR.

diversité intuitive unifiablc, le schème ne réunit-il point précisément cette double condition, dans la catégorie d'une pari et le temps pur de l'autre ? Qu'est-ce donc qui s'oppose à ce que le schème nous apparaisse comme un jugement? Répondons sans hésiter : la nature même du temps, dont Kant savait fort bien qu'il n'y a point d'image, sinon dans un symbole emprunté à l'espace, et qu'il n'a en conséquence qu'au minimum, en tant que forme pure du sens intérieur, le pouvoir de fixer dans son intuition propre les termes d'un jugement. Mais de là relève en revanche son caractère et pour ainsi dire sa dignité par opposition à l'espace : ce qui dans le temps pur se détermine, sous l'unité de la catégorie, ce n'est point un jugement aux termes imaginables el par conséquent exprimables, mais c'est le jugement même en tant qu'opération spontanée, en tant qu'action actuelle, et pour ainsi dire en mouvement, du « Je pense » ; c'esl, si l'on nous permettait de nous exprimer ainsi, le jugement même en tant que [e suis jugeant ou que je suis pensant, distingué en son originalité profonde, par une réflexion légitime, du jugement exprimé, lequel ne saurait aboutir à des termes énonçables, qu'autant qu'il alteigne en fait, ou ait en vue d'une manière très prochaine, une image qui lui donne une première fixité. El que cette image encore très générale et en quelque sorte évoquée juste assez, mais ni plus ni moins qu'il n'est nécessaire, pour donner au schème l'énoncé indispensable, soit l'espace en tant que forme du sens extérieur, nous en avons, en somme, plus d'une preuve : celleci d'abord, qu'au moment de définir le schème pur de la quantité qui, dit-il, est le nombre, Kant ne peut s'empêcher de rappeler avant tout que « Vimage pure de toutes les quantités (quanlorum) pour le sens extérieur est l'espace », comme si le schème du nombre (très nettement différent, insistons-y en passant, des nombres et des (ormules numériques 1) ne devenait saisissable que pour qui en prolonge

1. Voir Axiomes de Viniuiiion, à la lin du développement. Barni, I, p. 224.

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pour ainsi dire l'action iusqaen vue de l'espace et des grandeurs discrètes ou continues où il se manilesle. Nous disons iusqu'en vue de Vespace et non point lusquà Vespace, parce que le schème, pour s'exprimer pleinement et dans'toute son universalité, n'a point à se construire ■ dans l'espace comme un concept mathématique, mais seulement à découvrir en quelque sorte sa destination, qui est de poser en une synthèse transcendanlale toutes les conditions requises pour que deviennent possibles dans l'espace les constructions mathématiques. El ainsi en esl-il de tous les autres schèmes, schème de la qualité, produisant dans l'intuition nécessairement spatiale, la grandeur intensive, schème de la relation, réalisant la substance comme une grandeur constante, la relation des causes et des effets comme s'établissant entre grandeurs variables, la réciprocité d'action entre substances définies, schèmes de la modalité enfin, posant les conditions du possible, de l'existant et du nécessaire parmi les phénomènes déjà définis par les autres catégories comme objets d'expérience.

Bref si nous voulons saisir le schème inexprimable et lui donner une formule qui nous en montre l'universelle portée, relativement à la possibilité de toute expérience, nous devons jeter les yeux vers l'espace où s'accusent en images et se réalisent en concepts ces synthèses en ad ion que sont les schèmes, non assurément pour leur enlever quoi que ce soit de leur originalité en tant qu'actes organisateurs de la connaissance, mais pour noter le sens de leurs déterminations propres par leurs résultats les plus caractéristiques Où le schème de la quantité, ce schème que Kant appelle le nombre, mais qui ne lui apparaît que comme un mouvement d'addition successive de un à un, où ce schème manifeste-l-il, en somme, ce qu'il y a en lui de déterminations prochaines et universelles? Il n'y a guère de doute possible : dans le tracé d'une courbe, laquelle devient par là môme une grandeur mesurable, puis, ultérieurement et par le choix d'une unité arbitraire, dans la mesure de la grandeur, origine première des « for-

mules numériques ». Dès lors, la formule qui représente le mieux le schème, et ce qu'il y a à la fois en lui d'universalité et de puissance déterminatrice, est celle-ci : Du point de vue de la quantité, il est impossible de concevoir une intuition quelconque qui, rapportée à l'unité de l'aperception transcendantale, n'apparaisse dans l'expérience comme une grandeur exlensive : ou, en termes plus concis, qui sont les expressions mêmes de Kant : « toutes les intuitions sont des grandeurs extensives ». Cette formule, selon Kant, est le principe des « axiomes de l'intuition » ; elle est plus qu'un Grundsatz ; elle est le principe {Princip) de ces « Grundsâlze » de la quantité qu'il désigne sous le nom d' « axiomes de l'intuition » : et si elle n'est point le schème, elle est du moins ce qui en exprime le mieux la puissance et le sens, en affirmant sa valeur pour la totalité de l'expérience possible.

Ce qui caractérise le « principe » dont nous venons de donner la formule, c'est qu'il n'est point par lui-même conslructif, mais qu'il énonce la condition suprême qui rend a priori constructibles toutes nos intuitions, c'est-àdire qui les fait tomber nécessairement et universellement sous l'application des mathématiques. Le mathématicien qui cherche ailleurs qu'en une catégorie de l'esprit, ailleurs par conséquent que dans l'unité originaire de l'aperception, les raisons de la docilité parfaite de la nature à l'application des mathématiques, ne les trouvera jamais : ou bien il les tire de l'expérience, ou bien il les demande à certaines « conventions » qu'il semble avoir le droit de prendre avec lui-même ; mais il s'aperçoit tout le premier et il répète volontiers qu'il ne choisit ces « conventions » que pour les ajuster le mieux possible en fin de compte à l'expérience. Or il ne consent pas, et à la vérité il ne peut pas consentir à faire de la mathématique une science expérimentale. Pour avoir foi en l'application des constructions mathématiques à la totalité des phénomènes, il faut donc au préalable qu'il ait une garantie de l'universelle mathémotisation de l'univers ; et cette universelle soumission de

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l'univers aux lois malhémaliques, celle Gcsclzmâaslgkeit fondamentale et primitive, c'esl le « Je pense » qui la pose, sous les conditions du schème de la quantité, et c'esl le Grundsalz qui l'énonce, à un moment logique du développement de la connaissance antérieur à la science, et indépendamment des variations et des fluctuations possibles des systèmes scientifiques.

Le schème de la qualité conduit de la niènio manière à un Principe dont nous aurons fait sentir l'importance capitale, lorsque nous aurons rappelé (ju'il pose a priori la nécessité d'attribuer un degré d'intensité à toute sensation {Emplindung)y par où précisément il lui donne un ob/e/, et cela en chaque instant de la durée de cet objet et m chaque point de Télendue qu'il occupe ; en sorte que le « Principe des anticipations de la perception » élève tout phénomène au rang d'une grandeur intensive, cl fonde a priori la possibilité de le traiter comme tel par une application sans restriction de l'analyse infinitésimale. Au principe qui impose à toutes nos intuitions leur caractère de grandeurs extensives, Kant a donc ajouté un principe qui fait de leurs objets des grandeurs intensives et qui ouvre aux mathématiques le champ des spéculations par lesquelles elles ramènent, selon les vues de Leibnitz, à la force génératrice des éléments, la production même des grandeurs extensives (genèse analytique des courbes et des grandeurs).

On comprend à présent pourquoi Kant a donné aux deux principes des grandeurs extensives et des grandeurs intensives et, aux catégories correspondantes, le nom de principes et de catégories mathématiques. Il donne aux deux groupes suivants de Grundsàtze, aux trois « analogies de l'expérience », et aux trois « postulats de la pensée empirique » le nom de principes dynamiques, non seulement parce qu'ils ne sont point constructifs, comme les principes proprement mathématiques, mais parce qu'aux phénomènes définis comme des grandeurs ils imposent des caractères qui dépassent le point de vue des pures mathé-

matiques et qui les soumettent aux lois de la physique et de la mécanique.

A ce point de vue nouveau, les « analogies de l'expérience » sont remarquables par la sûreté et la solidité d'une construction spéculative qui n'a reçu des développements historiques de la science que des confirmations. La première analogie résulte de la détermination du temps comme permanent par la schématisation de la catégorie de la substance, et porte dans la critique le nom de « Principe de la permanence de la substance » (Grundsalz der Bcharrlichkeit der Substanz) : la substantialité dont il s'agit ici ne peut être, cela va sans dire, que celle des phénomènes ; et Kant la définit comme ce qui, à travers tous leurs changements et leurs vicissitudes, demeure en eux en quantité constante. Le principe suivant, ou la seconde analogie de Texpérience (résultant de la détermination du temps comme succession), est le « principe de la succession dans le temps suivant la loi de la causalité » ; c'est le Grundsalz qui impose a priori à tous les phénomènes la détermination d'un ordre défini des places qu'ils occupent dans des séries successives, ordre sans lequel ils occuperaient dans ces séries des places indifférentes et ne pourraient constituer des « objets » d'expérience. Le principe de causalité en un mot impose à la nature des changements continus et conformes à des lois, comme le principe de la substance lui impose la condition de la i)ermanence, ou de la continuation à l'infini dans la durée d'une grandeur invariante ou constante. Avec une admirable pénétration, Kant s'est attaché à établir que ce ipi'il définit dans la nature comme la substance permanente n'est pas différent au fond de ce qui y est soumis à la loi d'un changement continu et ininterrompu ; ce qui change n'est autre chose que la sub-. slance même ; et, réciproquement, la substance est dans un état de perpétuel changement. Et la première condition en effet de l'objectivité du changement ou de sa conformité à des lois est qu'il y ait en lui quelque chose de constant par où il soit astreint à des limites précises, hors desquelles il

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ne serait qu'indélerminalion pure et échapperait à jamais aux Diises de la science. . ,, ,

Au temps où Kant exposait dans la CriUgue le déve oppement des Grundsatze, l'invariant qui correspond à la substance, et qu'il appelait la matière, lui paraissait trouver une réalisation objective dans le concept newtonien de la masse, tandis que le mouvement et ses lois dynamiques lui paraissaient répondre aux exigences du principe de causalité. Notons en passant, et sans y insister davantage, qu'une troisième analogie de l'expérience, dite « principe de l'action réciproque de toutes les substances, en tant qu'elles peuvent être perçues comme simultanées i dans l'espace » trouvait objectivement sa réalisation et son illustration dans la loi newtonienne de la gravitation universelle. Les trois « analogies » kantiennes posaient donc a priori des conditions universelles de la possibilité de l'expérience ou de l'intelligibilité de la nature que vérifiaient les concepts newtoniens de la masse, du mouvement, et de l'attraction universelle. On a dit d'ailleurs, et cela est absolument vrai, que la science newtonienne avait fourni à Kant les thèmes scientifiques, indispensables à la critique, d'où il avait induit, par la méthode de la réflexion, non seulement les principes de l'entendement pur, mais peut-être jusqu'au tableau des catégories elles-mêmes ^. On ne peut nier cependant que les « analogies » ne dépassent parfois en précision les théories scientifiques qui leur servirent d'abord d'illustration.

A la notion de substance, par exemple, telle que la définit Kant, le concept de masse ne répond qu'assez mal : la masse est un invariant ; mais elle n'est pas cet invariant dont on peut dire ce que Kant disait de la substance, à savoir qu'elle est cela même qui change, et qui demeure en quantité constante sous les changements continus dont elle est plus que le support, dont elle est le sujet toujours le même et toujours différent. On ne saurait dire en effet

1. La simultané! t<^ est la troisième détermination du temps.

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