Boutroux, op. cit., p
pensait pour sa part que la scolastique ne s'est point endormie, mais qu'elle est morte comme système et comme philosoplîie, comme méthode et comme esprit, par l'incompatibilité même de sa vie avec la science moderne... ; qu'entre cette méthode de mathématisation ou d'analyse universelle, en quoi tient toute la pensée scientifique moderne, et la déduction syllogistique, que pratiquaient les scolastiques, il y a un abîme ; et que ce n'était pas seulement pour avoir omis l'induction, mais pour avoir abusé d'une déduction impuissante, c'est-à-dire par la méthode et la science scolastiques tout entières, que la philosophie du moyen âge devait succomber sous les progrès rapides de la science moderne. »
Le grand changement opéré par Descartes, en tant qu'avant lui la philosophie était principalement « une réflexion sur la religion », et que, depuis lui et par lui, elle est devenue surtout <c une réflexion sur la science », voilà sur quoi d'abord on ne reviendra pas. Non pas du tout qu'à Descartes seul soit l'honneur d'avoir débarrassé le champ de la pensée des débris obstruants d'une philosophie qui, à partir du xiii* siècle, (( ne s'est plus signalée que par une résistance désespérée et impufssante à la science moderne », et qu'il trouva morte déjà d'épuisement et pour ainsi dire d'ossification. Descartes, si l'on veut, n'a été « qu'une des voix dans le chœur de ces hommes qui firent la Renaissance, qu'un ouvrier, dont l'œuvre, il est vrai, fut immense dans l'entreprise commune ». Mais il a été autre chose aussi, par cela seul qu'il a été le premier à dégager « la philosophie de la plîilosophie de Gahlée. Ce qui fait l'originalité de Descartes, et ce qui lui assure, dans l'histoire de l'esprit humain, une gloire incomparable, c'est d'avoir pris, en face de ce mouvement qui entraînait tous ses contemporains, une attitude critique telle que, non content de le suivre, il en prit la direction, et qu'en le rattachant à la raison, ou, pour mieux dire, à la conscience comme à son centre d'origine, il le rendit universel, d'accidentel qu'il pouvait encore paraître, et aussi durable^ aussi définitif que la conscience elle-même » ; ce n'est pas d'avoir été un prince parmi les princes de la science naissante, d'avoir écrit la Géométrie ou les Principes de la Philosophie : c'est, en réfléchissant sa science, d'avoir trouvé la méthode, d'avoir en cette journée mémorable <« du 10 novembre 1619 » saisi dans la science faite la science se faisant, mirabilis scientiœ fundamenta ; d'avoir écrit le Discours sur la Méthode et surtout les
ARTHUR HANNEQUIN ET SON ŒUVRE
ARTHtm HAXNEQUIX ET SON' ŒUVRE.
Réguler ; d'avoir tout de suite, à vingt-trois ans, pressenti « qu'en approfondissant la nature du jugement mathématique^ il se plaçait d'emblée au centre du problème de la connaissance, ou, comme on disait alors, de la certitude », que la mathématique tout entière est une science des relations, que l'esprit est le pouvoir de poser des relations, que son opération vraiment primitive et féconde est donc une opération à deux termes et non à trois, que c'est le jugement et non le syllogisme.
Après cela, que Leibnitz lui ait reproché de ne pas avoir encore donné à la science de la grandeur (de quantUate in unTversum) toute la généralité qu'elle comporte, d'avoir alourdi l'algèbre d'intuition géométrique, d'en être resté dans l'analyse à la théorie des équations sans pousser jusqu'à cellé"autrement féconde et souple des fonctions ou, dans la mécanique, d'avoir commis des fautes de calcul, et d'autres plus considérables qui tenaient à la conception de l'étendue, et d'avoir inexactement formulé quelques-unes des lois du cinétisme, — c'est-à-dire en somme de n'avoir été ni Newton ni Huyghens ni surtout Leibnitz ; ou qu'un lecteur de Kant lui reproche aussi de n'avoir peut-être pas embrassé toute l'étendue de sa découverte, de n'avoir vu qu'à moitié que si les mathématiques réussissent, si elles apparaissent, selon le mot de Léonard de Vinci, comme « les reines des sciences de la nature », c'est que l'idéal est la clef du réel, qu'au lieu de demander aux choses elles-mêmes leur secret' c'est à l'esprit qu'il faut demander le secret des choses, que pour connaître l'individuel et le réel, il faut avoir recours à l'universel, à l'idéalité des formes a priori, — et que <( l'universalité des choses, comme objets de la connaissance, enfermée dans l'universalité de la connaissance, qui est détermmée par Vesprit, et rehée en une unité universelle par la loi une et identique de sa méthode i »., c'est déjà cela tout Vidéalisme critique, la chose est-elle bien grave, vaut-elle surtout qu'on s'en montre scandalisé ? Encore qu'il n'ait eu m le temps ni sans doute non plus In liberté d'esprit d'aller lui-même jusqu'au bout de son œuvre et de sa pensée Descartes n'en a pas moins orienté la recherche philosophique sur le grand chemin de ses destinées, celui auquel le moyen âge tournait le dos, et que de sitôt nous n'avons pas envie de déserter.
L'analyse cartésienne n'était peut-être, pour le mathéma-