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SAINTS QUATRE COURONNÉS

AU MOYEN AGE

Par Jean GUIRAUD

A la fin d'avril 1084, les Romains étaient dans la plus grande agitation : on venait d'apprendre que le duc des Normands, Robert Guiscard, s'avançait à grandes journées vers Rome pour en chasser les troupes impériales et délivrer le pape Grégoire VII. L'empereur Henri IV l était maître du palais du Latran où il résidait avec son anti-pape Clément III, et son autorité était reconnue sur la rive gauche du Tibre. Toutefois, le Palatin était encore au pouvoir du pape : retranché dans le Septizonium, le digne neveu d'Hildebrand s'y défendait vaillamment contre les assauts répétés des Allemands. Le Borgo, la cité Léonine restaient fidèles à Grégoire VII qui s'était enfermé dans le château Saint-Ange, et y soutenait d'autant plus vaillamment le siège des ennemis, qu'il attendait chaque jour de Robert Guiscard la délivrance.

Dans les premiers jours de mai, Robert arriva de l'Est par la voie Latine, et son armée de 3o.ooo hommes campa sous les murs de Rome; du Latran, l'empereur et Panti-pape pouvaient voir le camp des Normands aux pieds des aqueducs en ruines, dans la plaine qui s'étend depuis la basilique jusqu'aux premières pentes des monts AU bains *. Les Impériaux concentrèrent, aux environs du Latran, leurs

1. « Morabatur autem Henricus in Lateranensi palaiio, cura Ravennate suo. » Ex Chr. Bertoldi Constanciensis. Acta Sanctorum, a 5 maii.

a. « Castra metatus, foris mûris Urbis prope Leteranense palatium, in loco qui dicitur ad Arctu. » Monum. Gtrman Script., XII, i65.

moyens de défense : c'était par là que l'assaut des Normands semblait devoir se produire. Mais Robert Guiscard changea son plan d'attaque. A la dérobée, sans doute la nuit, il engagea son armée dans ces chemins creux qui, encore de nos jours, rattachent les unes aux autres les voies rayonnant autour de Rome; et ainsi, le lendemain, il se retrouvait avec ses troupes devant la porte du Peuple qui lui était ouverte par quelques Romains, et il entrait par surprise dans Rome. « Scqucnte vcro die, latentcr Urbcm ingressus, quibusdam Romanorum portant rcserantibus 1 . *

Sur ce point, les textes se contredisent : d'après les uns, ce fut par la porte Pinciana, et par conséquent la voie Salaria, que Guiscard pénétra à Rome 3 ; d'après d'autres, et en particulier d'après le Liber Pontificalis, ce fut par la porte du Peuple et la voie Flaminia 3 . Il est difficile de se prononcer entre ces deux affirmations opposées; la dernière semble toutefois plus probable. Elle nous est donnée par un auteur romain, peut-être témoin oculaire, qui a pu être mieux informé et a dû surtout prêter une attention particulière à des détails topographiques qui lui étaient familiers. Au contraire, les chroniqueurs allemands, tout en rapportant fidèlement les faits, ont pu facilement confondre les portes Pinciana et Flaminia. Ce détail avait d'ailleurs pour eux moins d'importance que pour un Romain. Par la porte du Peuple, l'attaque était encore plus imprévue que par la Pinciana; pour y arriver, on pouvait facilement se dissimuler derrière les collines qui longent, de ce côté, l'enceinte de la ville; enfin, la marche que suivirent les Normands par la Via Lata, aujourd'hui le Corso, semble partir plutôt de la porte du Peuple.

Entré dans Rome, Robert Guiscard avait hâte de courir au château Saint-Ange pour en tirer Grégoire VII et lui rendre la liberté; mais lorsqu'on apprit qu'il avait forcé la porte, les troupes impériales se portèrent à la hâte du Latran dans les quartiers envahis, pour les lui disputer 4 . En même temps, les Romains du parti allemand se soulevaient, et une lutte de maison à maison, un terrible corps à corps s'engagea sur la Via Lata, autour du Mausolée d'Auguste, et dans toute la région du Champ-de-Mars. La victoire resta aux Normands, et c'est sans doute alors qu'Henri IV prit la fuite, laissant le champ libre à son rival. Bertold de Constance nous dit, en effet, que Robert, après être entré à Rome de force, en chassa Henri IV et, d'après cette pa-

i. Mo nu m. Germ. Script., Xlf> 1 65.

2. Ibid.y « Quibusdam Romanorum portara reserantibus, quant Pincianam dicunt ».

3. Liber Pontifical is (éd. Duchesne), II, 290. « Adiium per portant Flaminiam babuit. »

4. « Romani, audito eura intrasse, bellum erexerunt. » Ibidem,

rôle, il semble que l'empereur ne se soit enfui qu'après la victoire de son adversaire 1 . Les Normands se frayèrent ainsi un passage vers le château Saint- Ange; mais ils ne laissaient que des ruines derrière eux. « Les Romains ne purent rien, dit le liber Pontificalis, et Robert détruisit de fond en comble et réduisit à néant tout le quartier où se trouvent les églises Saint-Silvestre et Saint-Laurent in Lucina 2 . D'après Léon d'Ostie, les Normands mirent systématiquement le feu à tous les quartiers qu'ils traversèrent, depuis la porte du Peuple jusqu'au château Saint-Ange; ils voulaient profiter, pour passer, du trouble que causerait l'incendie, et détourner vers leurs maisons en flammes, l'attention des Romains; occupés à éteindre le feu, ils ne penseraient plus à leur disputer le passage 3 .

Arrivé au château, Robert Guiscard délivra Grégoire VII et le rétablit en possession des basiliques de Saint-Pierre et de Saint- Jean. Au milieu des troupes normandes, le pape traversa toute la ville et rentra dans le palais apostolique du Latran que venaient de quitter précipitamment ses deux ennemis en fuite, ses deux vainqueurs de la veille, Henri de Germanie et Guibert de Ravenne. Dans la joie du triomphe, Hildebrand ne dut pas voir sans une certaine émotion les ruines qu'avaient nécessitées sa délivrance ; il dut déplorer le misérable état dans lequel se trouvait la ville qui lui était rendue. Il n'a exprimé nulle part les sentiments de compassion et de tristesse que dut éprouver son âme aussi généreuse que sévère, mais nous pouvons les deviner d'après ceux de son entourage. C'est avec mélancolie que l'historiographe officiel du Liber Pontificalis mentionne les ravages de Robert Guiscard, et il interrompt la sécheresse de son récit pour montrer son indignation et sa tristesse : ce Totam regionem. . . penitus destruxit et fere ad nichilum redegit... omnesque Romanos depraedari ccepit et exspoliari, atque, quod injuriosum est nuntiare, mulitres dehonestare, regionesque Mas circa Lateranum et Coliseum positas, igné comburere*. »

A peine arrêtée quelques jours, la dévastation de la ville recommença. L'armée normande était campée autour du Latran, dans les solitudes qui s'étendaient sur le Cœlius et devant le monastère de

l. Acta SS. s 5 maii « Robertus... Romam armata manu invasit, fugatoque Henrico, totam Urbem.,.. exspoliavit. »

a. Liber Pontificalis, II, 290. « Nihil facere ei potueruot imoque cum suis totam regionem illam in qua ecclesia S. Silvestri et S. Laurentii in Lucina lit* sunt, poenitus destruxit et fere ad nichilum redegit. »

3. Acta SS. 2 S maii. Léo Ostiensis III, 53. « Ex consilio Cencii, Romanorum consulis, ignem in Urbem immisit ; Romani igitur re inopinata perçu I si, ac in igné exstinguendo dum essent intenti, dux confestim cum exercitu ad arcera S. Angeli properans. . . »

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