CH. BÉM0NT
l'affaire ? Et si celui-ci se prononce en faveur du comte de Champagne, c'est sans doute parce qu'il voyait en Thibaud un ami ; ne serait-ce pas aussi parce qu'il renonçait désormais à des prétentions dont il n '-avait pu tirer aucun profit réel ? Comme enfin Philippe-Auguste imagina peu après de laisser vacante la charge de sénéchal, on s'explique aisément qu'on ne rencontre plus désormais de circonstances où Ton voie les Angevins revendiquer le dapiférat.
Tous ces faits s'expliquent, au moins dans leurs grandes lignes, si l'on se rappelle qu'il y avait au xn e siècle lutte entre deux tendances, Tune qui poussait les grands à convertir leurs fonctions en charges héréditaires, l'autre qui commandait à la royauté de garder la libre disposition des offices les plus importants de l'État. Les rois ont bien pu reconnaître les prétentions des Angevins ; sans recourir aux fables grossières qu'on attribue à Foulques Nerra, n'était-ce pas une tradition, dont on retrouve déjà l'écho dans la Chanson de Roland, que ces comtes étaient les gonfaloniers du roi de France 1 , et les comtes d'Anjou n'étaient-ils pas, en partie du moins, les héritiers de la maison de Vendôme, dont un membre paraît avoir exercé les fonctions de sénéchal au temps de Hugues Capet 2 ? Dans les moments difficiles, les rois ont dû consentir à reconnaître leurs droits, à les laisser jouir des privilèges utiles et honorifiques de leur charge ; mais ils ne pouvaient pas, ils ne voulaient pas aller plus loin ; en fait l'office était régulièrement géré par des hommes de confiance, comme les Garlande sous Louis VI, ou par des chefs puissants comme Thibaud, comte de Blois et de Chartres, que Louis VII employa pour servir de contrepoids aux comtes d'Anjou.
En somme les conclusions qui peuvent se dégager de cette étude sont les suivantes : il n'y a aucune raison pour attribuer à un faussaire le traité qui porte le nom de Hugues de Clers. — Ce dernier a réellement fait et vu les choses qu'il rapporte; il est crédule pour les choses du pusse, mais véridiquepour celles de son temps. — Son témoignage mérite de retenir l'attention des historiens; s'il contient des obscurités, il faudra tâcher de les dissiper; en y regardant de" plus près, les invraisemblances s'expliqueront sans doute. En tout cas, il faut le commenter et le comprendre ; la condamnation, si légèrement prononcée par Mabille, ne saurait être maintenue.
i. Vers 106. M. Léon Gautier, dans son édition scolaire de la Chanton, renvoie aux autres poèmes qui ont conservé des traits semblables.
2. Bourel de la Roncière, Vie de Bouchard le Vénérable, p. a 5, 39, 38, et introduction, j». xm-xiv.