‹ Etudes d'histoire du moyen ageChapitre 226 sur 326 · AUGUSTE MOLINIER · texte numérisé non relu

AUGUSTE MOLINIER

feuillet, des vers latins, dont nous donnons les six premiers, seuls à retenir :

Ut bene régna regas, per que bene régna reguntur, Hec documenta legas que libri fine sequuntur, Ut mandata Dei serves prius hoc iibi presto, Catholice fidei cultor devotus adesto.

Sancta patris vita per singula sit tibi forma, Menteque sollicita sub eadem vivito norma...

Les pièces de vers sont écrites de la même main que le corps du volume.

La fin du manuscrit est occupée par une copie visiblement plus récente de la vie française de saint Louis, traduite du latin de Guillaume de Nangis. Cette partie du volume date du xiv e siècle. M. Meyer a le premier fait remarquer qu'entre les deux parties il y avait trace de feuillets coupés. La vie de S. Louis a donc remplacé un morceau plus ou moins considérable.

Les deux pièces de vers, française et latine, sont adressées au même prince, à un roi Philippe ; la première se rapporte au roman des rois, aux Grandes chroniques, la deuxième servait d'intitulé à des documenta dont le poète recommande au roi la lecture et la méditation. De Wailly, et avec lui M. Meyer, supposent que ce saint roi dont la vie doit servir de modèle à son fils, est Philippe III le Hardi. Sans vouloir aucunement diffamer ce prince, c'est à notre sens lui faire beaucoup trop d'honneur. Philippe fut un prince pieux et plein de courage, mais figure assez terne, il ne paraît pas avoir joui d'une réputation si extraordinaire de son temps. Comment d'ailleurs interpréter le mot documentât Cette expression, M. Brosien en a fait la remarque, est employée également par Nangis et désigne chez ce dernier un texte bien connu, les Enseignements de S. Louis, dont un poète en 1274 pouvait bien naturellement recommander la lecture au fils de ce même prince, Philippe III. Nous croyons donc avec le savant allemand que c'est bien à Philippe III que le versificateur s'adresse et que le manuscrit renfermait primitivement, outre le texte français des Grandes chroniques, le texte latin des Enseignements, et c'était pour faire honneur à ces Documenta vénérés qu'on les avait fait précéder d'une peinture de cette importance. Le volume renfermaitil dès lors une vie de S. Louis, la question paraît superflue à discuter; nous penchons pour la négative 1 , toutefois le manuscrit de Sainte-

! . En nous basant sur les mots fine libri (voir plus haut).

LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE AU XIIU SIÈCLE Si S

Geneviève datant peut-être des dernières années du xm e siècle, on aurait pu y joindre une copie de la biographie de ce prince par Guillaume de Nangis. Mais alors pourquoi aurait-on ensuite mutilé le volume pour y coudre, de la traduction française de cette même biographie, une copie peu soignée et vraiment indigne de ce beau volume ?

Au surplus, la question ne nous paraît pas mériter de longues recherches. Qu'on suppose, avec M. Meyer, l'existence, à l'origine, à cette place, d'une vie de Louis IX par Primat, cet auteur, M. Brosien l'a prouvé, ayant terminé ses travaux historiques vers 1278, du vivant même de Philippe III, on ne pourra en conclure que les Grandes chroniques de Primat ont été offertes à Philippe IV.

Bien plus, voici une preuve plus forte que toutes les autres, alléguée en passant par Paulin Paris, et qui paraît être restée inconnue à tous les adversaires de la théorie soutenue par cet excellent érudit. De Wailly, dans les mémoires analysés plus haut, faisait des Grandes chroniques, du manuscrit de Sainte-Geneviève, la dernière forme d'une série de travaux préparatoires, dont il établissait ainsi la succession : Traduction française des Gesta par le Ménestrel, continuation de ces Gesfa, premier essai de rédaction des Grandes chroniques pouvant dater en partie de 1274, nouvelle récension du Ménestrel, comprenant jusqu'à l'an 1060 le texte primitif, puis à dater de cette date un texte plus étendu traduit des recueils latins formés à Saint-Denis même; enfin, sous le règne de Philippe le Bel, rédaction définitive des Grandes chroniques. Dans cette dernière, on conserve la préface primitive traduite des Gesta avec certaines modifications, mais le récit est calqué exactement sur les recueils de Saint-Denis, sur le man. lat. 5925 de la Bibliothèque nationale.

Telle est, en dernière analyse, la théorie que nous combattons; que dans la partie antérieure à l'an 1060, on trouve dans le manuscrit de Sainte-Geneviève, une phrase concordant avec la date de 1274, et toute cette laborieuse construction s'écroule. Or cette phrase existe, elle est donnée dans l'édition Paris, et nul, sauf l'éditeur, ne paraît jusqu'ici l'avoir remarquée; la voici :

L'auteur, arrivé à Hugues Capet, dit (III, pp. 149-150) : « Cy faut la lignée du grans roy Charlemaines. . . dont l'en puet dire certainement que le vaillant roy Loys, fils le bon roy Phelippe, qui mort fu à Montpencier au retour d'Avignon, fu du lignage le grans roy Charlemaines, et fu en luy recouvré la lignée Charlemaines, et son fils aussi le saint hom qui fu mort au siège devant Thunes, et cil roy Phelippe qui maintenant règne, et tous les autres qui de luy descen-

Sié AUGUSTE MOLINIER

dront, se la lignée ne deffaut, dont Dieu et mess ire S. Denys la gart! »

Ainsi donc la partie des Grandes chroniques allant jusqu'à la mort de Philippe- Auguste, date du règne de Philippe III, elle a été rédigée par le moine Primat, sous les auspices du célèbre abbé Mathieu de Vendôme, et rien n'empêche d'admettre la date de 1274 donnée comme celle de l'achèvement du recueil. Enfin, le manuscrit de Sainte- Geneviève représente l'exemplaire original offert au roi lui-même par le grand abbé.

Mais, pourrait-on nous dire, comment expliquer la ressemblance des préfaces? Celle des Grandes chroniques est visiblement traduite du prologue des Gesta , elle annonce fort inexactement le contenu et les divisions intérieures de l'ouvrage. A cette question, la réponse est bien facile; le recueil de chroniques latines, base des chroniques françaises, n'a pas de préface générale; il en fallait une; Primat, suivant l'exemple de beaucoup de compilateurs du moyen âge, l'a prise là où il la trouvait, sans même chercher à la mettre d'accord avec l'économie de son propre ouvrage. Sur un seul point, il l'a corrigée : l'auteur des Gesta parlait des sources à lui fournies par la bibliothèque de Saint- Germain-des-Prés ; le moine de Saint-Denis s'est bien gardé de faire ainsi une réclame à la maison rivale ; il a nommé son propre monastère, sans d'ailleurs trahir la vérité historique. Depuis déjà longtemps la réputation de l'école de Saint-Denis était bien établie, et il y aurait certainement de la mauvaise grâce à demander trop de modestie au premier auteur d'une histoire officielle du royaume de France, destinée à une si brillante fortune.

LES ÉCHEVINAGES RURAUX

Page 1