‹ Etudes d'histoire du moyen ageChapitre 266 sur 326 · Mon. Germ. hist. Script. , t. XXVI, p. 5 26, n · texte numérisé non relu

Mon. Germ. hist. Script. , t. XXVI, p. 5 26, n

3. Les Récits d'un ménestrel ne sont pas abrégés, mais reproduits sous une forme un peu différente dans la version de la Chron. de Flandre du Recueil des historiens de France, pour autant qu'on en peut juger par les fragments publiés.

comtesse. A l'en croire, l'union de celle-ci avec Bouchard d'Avesnes aurait été consacrée par le pape, et ce ne serait qu'après la mort de son premier mari, que Marguerite aurait épousé Guillaume de Dampierre.

Il est impossible de décider si les interpolations dont il s'agit sont l'œuvre du compilateur ou s'il les a trouvées dans le ms. dont il s'est servi. Cette dernière alternative semble pourtant, pour la plupart d'entre elles, la plus vraisemblable. On ne voit pas dans quel but on aurait jugé utile, au xiv e siècle, d'introduire dans la Chronique de Flandre des détails relatifs au roi Jean et à Renaud de Boulogne. Quant au récit des tribulations matrimoniales de Marguerite, il ne pouvait venir à l'idée de personne de le forger de toutes pièces à une époque où la querelle des d'Avesnes et des Dampierre était terminée depuis longtemps et ne passionnait plus personne. Le curieux panégyrique de Marguerite, qui forme la dernière interpolation importante, est certainement plus ancien que le xiv e siècle et a dû être écrit peu après la mort de cette princesse. Le compilateur de la Chronique de Flandre n'en est à coup sûr pas l'auteur, et nous ne chercherons pas à savoir par quelle voie il s'est introduit dans son ouvrage 1 . Ce que nous pouvons affirmer en tous cas, c'est qu'il ne l'a pas trouvé dans Phistoriographie flamande, car son procédé, dans la troisième partie de son travail, est resté le même que dans la seconde. Il n'a fait aucun effort pour se procurer, en dehors du texte qu'il abrégeait, un supplément d'informations, et s'il fallait admettre qu'il a emprunté à quelque chronique flamande consultée par lui l'éloge de Marguerite, il resterait à expliquer pourquoi il n'a pris à sa source que cet unique passage et a systématiquement négligé tous les autres renseignements qu'elle ne pouvait manquer de lui fournir sur la célèbre comtesse.

La partie de la Chronique de Flandre qui est empruntée à l'histoire des rois de France du ms. 6295 et celle qui provient des Récits d'un ménestrel de Reims sont parfaitement reliées l'une à l'autre. A l'endroit où elles se rejoignent, les deux narrations s'enchevêtrent assez habilement pour que l'on ne puisse s'apercevoir du changement, et l'on passe sans effort de la première à la seconde 3 . Il n'est pas pro-

1 . Peut-être provient-il d'une épitaphe de Marguerite, qui fut enterrée a l*abbaye de Fiines près de Lille.

2 . On trouve déjà, dans la partie de la Chronique de Flandre qui est abrégée de l'histoire des rois de France du ms. 629s, des extraits des récits du Ménestrel. L'histoire des soupes mangées par Philippe-Auguste avec ses barons avant la bataille de Bouvines manque dans le ms. 6295, mais figure au contraire dans le Ménestrel et dans la Chronique de Flandre. La source de cette dernière l'a évidemment empruntée au Ménestrel, pour l'intercaler, sous une forme abrégée, dans son récit de la bataille.

LES SOURCES DE LA CHRONIQUE DE FLANDRE Hj

bable qu'il faille faire honneur de cette heureuse transition à nôtre compilateur que nous avons vu plus haut faire preuve d'une si grande maladresse. Il s'est sans doute servi, depuis la fin du règne de Guillaume de Normandie, d'un ms. dans lequel l'histoire des rois de France se continuait sans interruption par les récits du ménestrel, et il aura ignoré lui-même qu'il transcrivait en réalité deux textes forts différents.

IV. La partie de la Chronique de Flandre qui va de l'avènement de Gui de Dampierre à 1342 (Sauvage, pp. 62-169; Kervyn, pp. 18 1-4 10), est beaucoup plus longue que les précédentes et elle est aussi beaucoup plus importante. On y trouve un grand nombre de renseignements sur les guerres entre les comtes et les rois de France et ces renseignements, au moins à partir de i3o2, sont en général très exacts. A première vue, on pourrait être tenté de croire que l'on a affaire à une œuvre flamande. Ce serait une erreur complète. Ici encore notre texte n'est que de nom une chronique de Flandre. A la lecture, on s'aperçoit bientôt que son auteur était français. Il ne s'intéresse à la Flandre que dans la mesure où son histoire se confond avec l'histoire de France. Quand il dit qu'il raconte « les gestes des Flamands et de leurs guerres » , il faut entendre « de leurs guerres avec le roi de France ». En dehors de là, les gestes des Flamands lui sont aussi indifférents qu'inconnus. A cet égard, notre chronique présente un contraste éclatant avec les Annales Gandenses, la continuation des Généalogie comitum Flandrie, ou Gilles le Muisit. Tandis que pour ces derniers les guerres franco-flamandes ne constituent, somme toute, qu'un épisode de l'histoire de Flandre, pour notre auteur, au contraire, l'histoire de Flandre n'existe pas en dehors d'un certain nombre de chapitres de l'histoire de France. Son point de vue est le même que celui de la Chronique Normande; la grande place que celle-ci réserve à la Flandre dans son récit l'avait fait prendre, elle aussi, pendant longtemps, pour une chronique belge.

Ces constatations cessent d'être surprenantes lorsque Ton se convainct que, dans sa quatrième partie, la Chronique de Flandre n'est de nouveau que le résumé d'une chronique étrangère. Ici encore, 'le compilateur a employé son procédé habituel. Il s'est procuré une chronique française et s'est contenté de l'abréger.

L'original du texte utilisé par lui est actuellement inconnu. Mais nous en possédons dans la Chronographia regum Francorum une tratraduction latine qui permet de le reconstituer assez fidèlement 1 . Le

1. H. Moranvillé, Chronographia regum. Francorum, a vol., Paris, 1891, 189)» La

récent éditeur de la Chronographia, M. Moranvillé, a soigneusement relevé de nombreux passages où se manifeste une analogie visible entre ce texte et la Chronique de Flandre; et de mon côté je me suis assuré, par une comparaison attentive des deux ouvrages, que le second ne constitue en réalité, dans sa troisième partie, qu'un résumé de la portion correspondante du premier 1 . Or ce résumé ne peut avoir été fait directement sur la Chronographia; en d'autres termes, la Chronique de Flandre ne contient pas, comme on pourrait être tenté de le croire tout d'abord, une version abrégée de celle-ci. On y rencontre, en effet, un certain nombre de détails qui manquent dans le texte latin, et ces détails font si intimement partie du récit, qu'il est impossible de les considérer comme des interpolations 3 . De plus, diverses chartes sont données in-extenso dans la Chronique de Flandre, tandis que la Chronographia n'en contient que l'analyse 3 . Nous sommes donc forcés d'attribuer une source commune à l'abrégé de la chronique et à la narration détaillée de la Chronographia. Cette source était incontestablement rédigée en français. Les gallicismes abondent à tel point dans la Chronographia, et ils sont tellement caractéristiques, qu'il ne peut, ce semble, venir à Pesprit de personne que ce texte soit autre chose qu'une traduction 4 . De

Chronographia n'est autre chose que le texte désigné antérieurement sous le nom de Chronique latint de Berne. Kervyn de Lettenhove en a publié de longs extraits dans Utore et Cro niques de Flandre, t. I, pp. 423-606, et t. II, pp. 439-554. L'édition de M. Moranvillé ne donne le texte de la chronique qu'à partir du règne de Philippe III. Les extraits de Kervyn commencent au ix e siècle.

1 . Toutefois, le texte de la Chronographia publié par M. Moranvillé ne commençant qu'au règne de Philippe III, et les extraits publiés par Kervyn n'étant pas suffisants pour la période antérieure, je n'ai pu, pour les premières pages de la quatrième partie de la Chronique de Flandre, établir partout la relation entre les deux textes.

2. Comparez par exemple Chron. de FI. (Kervyn, pp. 261-264) avec Chronographia, t. I, pp. 129-132. Le texte de la Chr. de FI. est abrégé, mais plusieurs détails y figurent qui manquent dans la Chronographia. Ces détails sont de telle nature qu'ils forcent à admettre que la source commune des deux récits était une œuvre contemporaine des événements racontés. Le texte du Recueil des historiens, op. 386-8, qui contient ces détails et est en même temps plus complet que la Chronographia^ est certainement très voisin de cette source. On pourrait faire la même observation sur une foule d'autres passages où il est visible que la Chronographia et les deux versions de la Chronique de Flandre utilisent une chronique écrite par un habitant de Saint-Omer pendant la première moitié du xiv c siècle.

3^ Cf. Chrôn. de Flandre, p. 209, et Chronogr., I, p. 56; Chron. de FI., p. 339, et Chron. , I, p. 287 ; Ch. FI , p. 402, et Chron., II, p. 166. P. 377, la Chr. FI. donne le texte français original d'une lettre d'Edouard III aux bourgeois de Calais (Rymer, éd. de La Haye, II 2, p. 67), tandis que la Chronographia, t. II, p. 91 traduit cette charte en latin. Cet exemple suffirait à lui seul à prouver que la Chr. FI. n'est pas dérivée de la Chronographia.

4. Voici quelques spécimens : Chronographia, t. î, p. 56, ad butum terre mee ; ibid., ut manum ad pastam apponeret; p. 246, unde pejus fuit quam ante; t. II, p. 18, ita ut piutn (pileuse chose) esset illud intueri ; p. 19, caudam gerere argenteam; p. 33, nondum posse sufficiens habetis; p. 2 3, multam extraneam (moult estrange), etc. Le nom du sire de Walepaiele est traduit, I, p. 102, par Walo cognomenlo Paielle, et ibid., p. 63, le comte de Castelle nebogue (Katzenellenbogen) est appelé cornes de Castellione in Boa.

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plus, un certain nombre de contre-sens ne peuvent s'expliquer que par l'existence d'un original français 1 . Je suis d'ailleurs loin de prétendre que la Chronographia n'est que la reproduction en latin d'une seule chronique française. Le compilateur qui l'a rédigée a disposé certainement de plusieurs textes. Il s'est servi fort souvent notamment de la Chronique Normande 7 et a même eu recours, dans certains passages, à des documents écrits en latin. Mais ce qui est certain, c'est que la plus grande partie de son travail est basée sur la même chronique que, de son côté, la Chronique de Flandre a résumée 3 . Tous les passages empruntés par lui à la Chronique Normande ou à d'autres sources manquent en effet dans la Chronique de Flandre, tandis que le récit de cette dernière se retrouve d'un bout à l'autre dans la C/ironographia.

Ce n'est pas seulement avec la Chronographia, mais aussi avec les Grandes chroniques de Saint-Denys que la Chronique de Flandre est apparentée. Un nombre considérable de ses chapitres figurent littéralement, à part de légères variantes qui s'expliquent facilement par la différence des mss., dans le texte des Grandes chroniques 4 . Comment expliquer une identité aussi complète? Trois hypothèses sont possibles: ou bien la Chronique de Flandre a copié les Grandes chroniques, ou bien ce sont celles-ci qui ont servilement adopté la version de celle-là, ou bien encore toutes deux ne sont que la reproduction d'une même

i. Par exemple Kervyn, p. 2 32 : « s'en vint à Cassel où îi trouva le chastel tout wide (de troupes) » — Chronogr., I, p. 102 : Casscllum ubi nullus pro tune habitabat. Voy. encore Chronogr., II, p. 32, où l'auteur, pour avoir mal compris son modèle français, fait du comte de Mons (de Berg) un envoyé du duc de Brabant, qui était représenté à la conférence dont il est question dans le passage par son vassal le sire de Kuyck (Kervyn, p. 36o). — M. A. Molinier a déjà dit, Rev, hist., t. XLVIII, p. 348, et LIV, p. 104 : « L'auteur (de la Chronographia) a eu certainement en main des chroniques françaises, la lecture rapide de la compilation, écrite dans un latin incorrect et calqué sur le français suffit à le prouver. »

'2. A et E. Molinier, op. cit., p. lxv. L'auteur de la Chronographia, après avoir exposé les événements de la même manière que la Chron. de Flandre, donne souvent ensuite le récit de la Chronique Normande, qu'il introduit alors par quidam dicunt, ou une formule analogue. Voyez par exemple, I, pp. 112, 1 1 5, 1 34, etc.

3. Il ne peut être question de rechercher ici quelle était cette chronique. Peut-être était-ce tout simplement une compilation analogue à la Chronique de Flandre, mais beaucoup plus détaillée. Des extraits de la chronique de Berne publiés par Kervyn, il résulte en effet que la Chronographia contenait, comme la Chronique de Flandre, les Récits d'un ménestrel de Reims. Voy. Kervyn, p. 165-170 (= Ménestrel, p. 206-223), et cf. Chron. de Berne, Ibid., p 444- 546. Son contenu se rapproche beaucoup plus de la version de la Chron. de Flandre du R H. F. que de celle de Sauvage et de Kervyn qui n'en est, ce semble, qu'un résumé, fait toutefois d'après un ms. un peu différent de celui qui a servi à de Wailly.

4. Voicija liste des passages identiques : Kervyn, pp. 189-190 = S. D., V, p. 91 ; K., 198 == S. D., V, 1 10 ; K., 295-296 = S. D., V, 183-184 ; K., 342-347 c=: S. D.. V, 3 12-3 19, 325, 33o (quelques phrases seulement de ces deux dernières pages dans K.) ; K., 3 4 8= S. D., V, 333-334; K , 349= S. D., V, 3 4 3, 346 ; K., 35t in fine. = S. D., V, 35i ; K. 352 in /î/ie-35 4 = S. D., V, 357, 35<J ; K., 35 4 = S. D., V, 35 4 , 355, K., 36i-365 ~S. D., V, 370-373; K., 379 in fine- 404 = S. D., V, 380-411.

source. La première de ces hypothèses doit être décidément écartée. 11 est certain, en effet, que si l'auteur de la Chronique de Flandre avait eu sous les yeux les Grandes chroniques de Saint-Denys, il aurait agi à leur égard comme il Ta fait à l'égard des autres sources qu'il a utilisées, c'est-à-dire qu'au lieu de les reproduire intégralement il les aurait abrégées. En outre, comment expliquer qu'en dehors des passages où les deux textes fournissent la même rédaction, on ne surprend dans la Chronique de Flandre aucune influence, ni quant au fond, ni quant à la forme, des Grandes chroniques de Saint-Denysî On peut d'ailleurs alléguer, pour dissiper tous les doutes, une phrase décisive. Après avoir raconté la défaite du roi de Maroc par le roi Alphonse d'Espagne, la Chronique de Flandre dit, en racontant la fuite du vaincu (Kervyn, p. 404) : « Là trouva une galée où il entra et ainsi s'en fui et dit-on que mauvaisement ne se porra recouvrer de sa perte». Les Grandes chroniques (V, p. 411) Contiennent identiquement les mêmes mots, mais avec substitution du passé au présent : a . . . disait-on. . . se porroit recouvrer. . . l ». Il est évident d'après cela que ce n'est pas le texte cité en premier lieu qui peut dériver de l'autre. Ainsi, on peut, ce semble, affirmer sans crainte que la Chronique de Flandre n'a pas utilisé les Grandes chroniques de Saint-Denys. Il ne reste donc que deux manières de rendre compte du rapport qui existe entre elles. Mais j'avoue, pour ma part, ne pouvoir résoudre le problème et je laisse à des recherches ultérieures de démontrer s'il faut croire que les Grandes chroniques de Saint-Denys ont utilisé la Chronique de Flandre, ou si l'identité partielle des deux textes a pour cause leur dérivation d'une source commune.

Du rapide examen auquel nous avons soumis la Chronique de Flandre jusqu'en 1342, il résulte à l'évidence que cette œuvre trop célèbre n'est d'un bout à l'autre qu'une pure compilation. Son auteur n'a eu recours qu'à des textes rédigés en français et il est permis de croire qu'il ne savait pas le latin. Seule la première des sources abrégées par lui a une origine flamande; les autres ont toutes été écrites par des Français. Les renseignements originaux que la Chronique de Flandre apporte à l'histoire se réduisent donc à presque rien. Ils consistent en quelques additions sans grande valeur faites aux textes résumés, et en quelques variantes qui, ça et là, peuvent com-

1. On peut encore ajouter qu'à la p. 38 1, la Chron. de Flandre ajoute quelques détails et le texte d'une lettre du sire de Fauquemont au récit des Grandes Chroniques, V, p. 38s. Il faut remarquer que le texte de la Chron. de Saint-Denis, ne se retrouve littéralement que dans la version de la Chron, de Flandre publiée par Kervyn et Sauvage. Il est un peu différent dans celle du R. H. F.

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pléter la narration beaucoup plus ample de la Chronographia regum Francorum.

Compilée très probablement dans l'Artois ou dans la Flandre française, la Chronique de Flandre a joui dans les Pays-Bas d'une très grande vogue pendant le xv e siècle. Elle a été certainement un des livres les plus en faveur à la cour de Bourgogne. En revanche, elle n'a pas pénétré dans la bourgeoisie et n'a pas trouvé, comme la continuation des chroniques de Baudouin d'Avesnes, un traducteur flamand.

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